Agir à gauche

Par Mis en ligne le 29 juillet 2011

Résumé : Un essai concen­tré mais effi­cace, qui allie ana­lyse didac­tique et pro­po­si­tions concrètes pour faire de la démo­cra­ti­sa­tion de l’économie le socle d’une refon­da­tion de la gauche.

Titre du livre : Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire
Auteur : Jean-Louis Laville
Éditeur : Desclée de Brouwer
Date de publi­ca­tion : 07/06/11
N° ISBN : 2220063208
132 pages

Dans un contexte de renou­veau de la réflexion sur l’économie sociale et soli­daire (ESS)  , Jean-Louis Laville   spé­cia­liste de socio­lo­gie éco­no­mique et pro­mo­teur du concept d’économie soli­daire , livre un essai double arti­cu­lant une ana­lyse syn­thé­tique de la place et des enjeux liés à l’ESS avec des pro­po­si­tions de mesures concrètes pour faire de ce champ le levier qui per­met­tra à la gauche de dépas­ser la société de marché. L’auteur part du constat que la gauche s’est trop long­temps lais­sée enfer­mer dans un cloi­son­ne­ment entre sphères éco­no­miques et poli­tiques condui­sant à un assè­che­ment des capa­ci­tés de chan­ge­ment social de la social-démo­cra­tie. Il en appelle à un dépas­se­ment de la dicho­to­mie entre éco­no­mie de marché et Etat social par l’avènement d’une socio-éco­no­mie plu­rielle, seule à même de res­pec­ter des fina­li­tés éco­lo­giques, sociales et culturelles.

Solidarité ou « social business » : les deux faces de l’ESS

Jean-Louis Laville ouvre son ouvrage sur un bref his­to­rique de l’ESS, reve­nant sur les espoirs de trans­for­ma­tions sociales qui l’ont fondée, sans éluder les risques d’instrumentalisation dont elle peut être l’objet. L’auteur intro­duit d’abord ce qu’il nomme l’ »asso­cia­tion­nisme soli­daire »  , qu’il retrouve dès le milieu du XIXe siècle, aussi bien dans les socié­tés ouvrières en Europe que dans les asso­cia­tions de Noirs ou de femmes aux Etats-Unis. Cet asso­cia­tion­nisme s’illustre par son recours à une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive concrète qui ne se can­tonne pas à la poli­tique for­melle mais inves­tit l’économique et le social dans une pro­fonde remise en cause des hié­rar­chies sociales. Néanmoins, ce pre­mier essor de la soli­da­rité asso­cia­tive est confronté, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, à une reprise en main des élites au pou­voir et à la montée en puis­sance du capi­ta­lisme marchand.

Les contes­ta­tions appa­rues en réac­tion aux dégâts sociaux du capi­ta­lisme sont habille­ment détour­nées de leurs reven­di­ca­tions éga­li­taires ori­gi­nelles. Aux vel­léi­tés de luttes contre les inéga­li­tés, les élites éco­no­miques sub­sti­tuent la ques­tion de l’apaisement du pau­pé­risme tout en cir­cons­cri­vant le trai­te­ment de la misère au domaine, plus com­pa­tible avec leurs inté­rêts, d’une phi­lan­thro­pie qui ne s’encombre pas de remettre en cause les fon­de­ments éco­no­miques de la pau­vreté  .

Les nou­velles orga­ni­sa­tions qui émergent à cette époque (coopé­ra­tives, mutuelles,…) se retrouvent alors iso­lées dans une spé­cia­li­sa­tion éco­no­mique qui contraint les aspi­ra­tions au chan­ge­ment social. Par la suite, même la mise en place de l’Etat social, dans l’orbite duquel une partie de l’ESS va gra­vi­ter, échoue à démo­cra­ti­ser une sphère éco­no­mique déci­dem­ment bien imper­méable aux reven­di­ca­tions égalitaires.

Mais si leurs aspi­ra­tions ont été conte­nues, mutuelles, coopé­ra­tives, asso­cia­tions, ont su pré­ser­ver leur modèle et l’ESS connait aujourd’hui un dyna­misme attesté par les nom­breuses créa­tions d’emploi qu’elle génère. L’auteur pointe pour­tant avec jus­tesse les risques d’instrumentalisations dont l’ESS doit se pré­mu­nir pour éviter « une inféo­da­tion vis-à-vis de l’Etat social ou du capi­ta­lisme mar­chand »  . Ainsi, il enjoint les acteurs de l’ESS à prendre garde de ne pas se trans­for­mer en simple pres­ta­taires de ser­vice d’un Etat séduit par le ‘Nouveau Management Public’ et qui cher­che­rait à exter­na­li­ser ses mis­sions sociales. « Dans ce cas, l’économie sociale et soli­daire peut même ava­li­ser le désen­ga­ge­ment de l’Etat »   pré­vient Jean-Louis Laville. Le deuxième danger évoqué par l’auteur est l’évolution de l’ESS vers le modèle du « social busi­ness, entre­prise qui a une fina­lité sociale mais opère à l’intérieur du sys­tème capi­ta­liste comme une entre­prise conven­tion­nelle »  . L’ESS risque alors de servir de cau­tion sociale à la relé­gi­ti­ma­tion du capitalisme.

Ces dan­gers de doivent pas être igno­rés. Selon l’auteur, ils ne doivent pas pour autant mas­quer le fait qu’une autre tra­jec­toire est pos­sible pour l’ESS car elle pro­cède fon­da­men­ta­le­ment d’une vision démo­cra­tique qui porte en elle une alter­na­tive à la vision mar­chande de la société.

On notera cepen­dant que l’auteur, bien qu’il prenne soin de men­tion­ner les pos­sibles ins­tru­men­ta­li­sa­tions de l’ESS, ne s’étend pas sur les dérives qui ont pu la mar­quer et qui sont pour­tant au cœur des dis­cus­sions actuelles des experts de ce domaine  .
Contre les réduc­tion­nismes éco­no­miques et politiques
Pour Jean-Louis Laville, il ne pour­rait y avoir de libé­ra­tion des « poten­tia­li­tés démo­cra­tiques » sans remise en cause des concep­tions actuelles de l’économie et de la politique.

Premier maux à com­battre selon lui, le réduc­tion­nisme éco­no­mique. Trois élé­ments le carac­té­risent. D’abord la confu­sion entre marché et éco­no­mie. Le marché est alors « posé comme prin­cipe pre­mier, ce qui revient à faire ensuite de la redis­tri­bu­tion un prin­cipe sub­si­diaire mobi­li­sable dans les seuls cas d’échec du marché »  . Ensuite « l’identification du marché à un marché auto­ré­gu­la­teur ». Enfin, « l’identification de l’entreprise moderne à l’entreprise capi­ta­liste »  . Ce réduc­tion­nisme conduit ainsi à une vision de la société dans laquelle « la recherche de l’intérêt privé réa­li­se­rait le bien public sans passer par la déli­bé­ra­tion poli­tique »  .
Le deuxième réduc­tion­nisme, conco­mi­tant du pre­mier, est poli­tique. Il repose d’abord sur une confu­sion entre société civile et marché qui conduit à une concep­tion de l’échange mar­chand comme « arché­type des rap­ports sociaux en même temps qu’il est la forme natu­ra­li­sée des rap­ports éco­no­miques »  . Il ren­voie ensuite à une « sub­si­dia­rité de la puis­sance publique par rap­port au marché » qui can­tonne l’Etat « à four­nir l’encadrement ins­ti­tu­tion­nel appro­prié à l’expression des méca­nismes mar­chands »  . Enfin, la démo­cra­tie est réduite à sa seule forme repré­sen­ta­tive et sa dimen­sion déli­bé­ra­tive est occultée.

Pour passer outre ces réduc­tion­nismes, les réponses de la social-démo­cra­tie ont certes permis des avan­cées, mais qui sont res­tées limi­tées et qui sont sur­tout en déca­lage avec la nou­velle réa­lité d’un capi­ta­lisme mon­dia­lisé ultra-finan­cia­risé et de la prise de conscience des impé­ra­tifs de la tran­si­tion éco­lo­gique. Car même si l’Etat pro­vi­dence régu­la­teur et redis­tri­bu­teur a, pen­dant un temps, ralen­tit la logique de mar­chan­di­sa­tion de la société il a montré une trop forte « pro­pen­sion à consi­dé­rer les usa­gers des ser­vices publics comme des assu­jet­tis […] et la parole des simples citoyens y est lar­ge­ment igno­rée ». Sans comp­ter que sa « soli­da­rité redis­tri­bu­tive reste dans une dépen­dance à la crois­sance mar­chande »  .

Une social-démocratie radicalisée. L’apport d’une socio-économie plurielle

Pour Jean-Louis Laville, la per­sis­tance des réduc­tion­nismes éco­no­miques et poli­tiques ne doit pas conduire à un renon­ce­ment à la social-démo­cra­tie mais au contraire à son appro­fon­dis­se­ment notam­ment par le ren­for­ce­ment du poids de la société civile comme dépas­se­ment du dip­tyque marché/​Etat. Si la régu­la­tion publique et la garan­tie de droits sociaux sont indis­pen­sables, la social-démo­cra­tie ne doit pas se limi­ter, comme elle l’a long­temps fait, à ses deux logiques car elles ne lui per­mettent pas de s’extraire d’une « dépen­dance vis-à-vis de la crois­sance mar­chande qui est pour­tant deve­nue à bien des égards éco­lo­gi­que­ment inte­nable »  .
Et l’auteur de défendre une démo­cra­ti­sa­tion pro­fonde de la société où la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, non seule­ment inves­tit le champ poli­tique pour per­mettre une « co-construc­tion des poli­tiques publiques » mais infiltre pareille­ment la sphère éco­no­mique pour que le pou­voir déci­sion­naire ne reste pas l’apanage exclu­sifs des appor­teurs de capi­taux. Des inter­mé­dia­tions déli­bé­ra­tives enga­gées au sein « d’espaces publics de proxi­mité » gui­de­raient « la recherche expli­cite de […] béné­fices col­lec­tifs par exemples à tra­vers une contri­bu­tion en matière de jus­tice sociale, de pré­ser­va­tion envi­ron­ne­men­tale ou de diver­sité cultu­relle »  . Surtout, Jean-Louis Laville insiste sur la pro­messe de dépas­se­ment de la logique mar­chande de l’économie que per­met­trait un ren­for­ce­ment de la dimen­sion pola­nyienne de réci­pro­cité  . Se des­sine alors les contours d’une « socio-éco­no­mie plu­rielle » dont la com­po­sante réci­pro­ci­taire – basée sur un fort lien social, des réseaux d’échanges non-moné­taires et une soli­da­rité démo­cra­tique – promet de « remettre l’économie à sa place, celle d’un moyen pour atteindre des fina­li­tés humaines »  .

Faire de l’économie sociale et solidaire une « force de transformation »

La force de l’essai de Jean-Louis Laville est d’avoir adjoint à une pre­mière partie réflexive sur le poten­tiel de renou­vel­le­ment démo­cra­tique du modèle de déve­lop­pe­ment de la gauche par l’ESS, une seconde partie dérou­lant des pro­po­si­tions concrètes d’actions opé­ra­tion­nelles, pour cer­taines au niveau natio­nal et pour d’autres au niveau local. Les pers­pec­tives déve­lop­pées dans cette partie s’inscrivent dans une démarche de réflexion col­lec­tive impul­sée par le « Labo de l’ESS » auquel l’auteur a pris part et dont ont déjà émergé à la fin de l’année 2009 une série de « 50 pro­po­si­tions pour chan­ger de cap »  . Les sug­ges­tions d’actions publiques pré­sen­tées dans l’ouvrage par Jean-Louis Laville n’ont pas voca­tion à se sub­sti­tuer aux « 50 pro­po­si­tions » mais doivent au contraire être consi­dé­rées comme des com­plé­ments cen­trés sur l’émergence et la conso­li­da­tion d’initiatives citoyennes à « forte capa­cité d’innovation sociale ».

L’auteur détaille ainsi sur plus de vingt pages une dou­zaine de pré­co­ni­sa­tions dont il expli­cite à chaque fois la jus­ti­fi­ca­tion et sur­tout l’objectif pour­suivi. Les pro­po­si­tions sont regrou­pées en trois grandes caté­go­ries : la recon­nais­sance du droit à l’initiative, le ren­for­ce­ment des struc­tures exis­tantes dans une pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment local et le sou­tien aux nou­veaux ser­vices de la vie quo­ti­dienne  . S’il n’est pas pos­sible de rendre compte ici de toutes les pro­po­si­tions, on citera à titre illus­tra­tif la créa­tion des « fonds ter­ri­to­riaux de déve­lop­pe­ment » au béné­fice de l’ESS dont l’auteur se fait le chantre et dont la ges­tion pour­rait être assu­rée, selon lui, par la mise en place d’un qua­trième niveau de dia­logue social ras­sem­blant par­te­naires sociaux, élus et repré­sen­tants de l’ESS au niveau d’un ter­ri­toire  . Ce dis­po­si­tif qui per­met­trait de cimen­ter les syner­gies sociales au niveau local grâce au mode de ges­tion qu’il pré­co­nise, vise concur­rem­ment à « sortir de la jux­ta­po­si­tion des ini­tia­tives ins­ti­tu­tion­nelles » et recherche « la cohé­rence par la mise en place d’outils com­muns au ser­vice de prin­cipes clairs et affir­més publi­que­ment »  .

Si l’ensemble des pro­po­si­tions séduit par sa recherche d’opérabilité immé­diate et contri­bue ainsi indé­nia­ble­ment à un mou­ve­ment de renou­veau pro­gram­ma­tique de la gauche, quelques limi­ta­tions qui tiennent pour partie à la nature de l’ouvrage doivent néan­moins être poin­tées. La pre­mière a trait au finan­ce­ment des mesures mises en avant. Un effort de chif­frage, ou tout du moins l’exposé de cer­taines grandes masses qui don­ne­rait aux lec­teurs une idée des sommes en jeu aurait indé­nia­ble­ment ren­forcé le sérieux du propos. Bien que l’auteur ne fasse pas mys­tère du carac­tère impor­tant des inves­tis­se­ments publics néces­saires aux poli­tiques qu’il pré­co­nise, son affir­ma­tion rapide que ces dépenses ne vien­dront pas alour­dir les bud­gets publics car « elles peuvent être finan­cées par trans­ferts des sommes allouées à l’aide aux entre­prises qui génère des effets d’aubaine ou de sub­sti­tu­tion impor­tants »   n’est pas entiè­re­ment convain­cante et méri­te­rait au moins une démons­tra­tion un peu plus poussée.

Une autre objec­tion tient au fait que de nom­breuses pro­po­si­tions expo­sées néces­sitent de pro­fondes révi­sions des règles fis­cales et des régle­men­tions légis­la­tives en vigueur sans que l’auteur n’explicite clai­re­ment la dif­fi­culté des chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels que cela implique. Cette remarque ne doit pas être vue comme une cri­tique au volon­ta­risme affi­ché par l’auteur et dont ne sau­rait faire l’économie un projet de chan­ge­ment social si pro­fond. Il ne sera cepen­dant pas pos­sible d’emporter l’adhésion à la trans­for­ma­tion démo­cra­tique de la société par l’ESS sans passer, dans un pre­mier temps, par une recon­nais­sance des pesan­teurs ins­ti­tu­tion­nelles et des puis­sants inté­rêts qui ne man­que­ront pas de s’y oppo­ser, puis, par une plus grande expli­ci­ta­tion des méca­nismes poli­tiques par les­quels ce chan­ge­ment pourra être mis en place. Enfin, si Jean-Louis Laville men­tionne à plu­sieurs reprises dans la pre­mière partie de son essai le lien qui existe pour lui entre déve­lop­pe­ment de l’ESS et trans­for­ma­tions éco­lo­gique de l’économie, cette dimen­sion a dis­paru de la partie pro­gram­ma­tique de l’ouvrage. Le rôle pivot de l’ESS dans le déploie­ment d’une tran­si­tion éco­lo­gique de la société   aurait pour­tant pu fruc­tueu­se­ment nour­rir les pro­po­si­tions d’actions publiques de l’auteur.

Nonobstant ces quelques remarques, l’ouvrage de Jean-Louis Laville repré­sente une syn­thèse sti­mu­lante des poten­tia­li­tés de démo­cra­ti­sa­tion offerte par l’ESS et des pers­pec­tives de renou­vel­le­ment de la pensée social-démo­crate dont la gauche aurait tort de se priver. Il s’inscrit ainsi plei­ne­ment dans le regain d’intérêt pour l’économie sociale et soli­daire comme réponse aux méfaits d’une mon­dia­li­sa­tion pré­da­trice et déshu­ma­ni­sante qui a conduit récem­ment Claude Alphandéry, Stéphane Hessel et Edgard Morin à porter dans une tri­bune publié dans le jour­nal Le Monde ce mes­sage fort : « nous, citoyens libres égaux et fra­ter­nels, pou­vons et vou­lons reprendre la main sur l’économie ! »  .

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