Compte-rendu de l’édition italienne du livre de Peter Leeson sur l’économie des pirates comme modèle du capitalisme

Quels capitalistes, ces pirates !

Par Mis en ligne le 22 novembre 2010

Le phi­lo­sophe grec Aristote a eu le mérite d’être le pre­mier à avoir défini la méta­phore, aussi bien dans sa Poétique que dans sa Rhétorique, sou­li­gnant que celle-ci n’est pas un pur orne­ment mais bien une forme de conscience.

L’édition ita­lienne d’un curieux livre de Peter Leeson vient de sortir [Titre ori­gi­nal : The Invisible Hook : The Hidden Economics of Pirates ; titre ita­lien : L’economia secondo i pirati. Il fas­cino segreto del capi­ta­lismo]. L’auteur, his­to­rien usa­mé­ri­cain du capi­ta­lisme, explique les prin­cipes fon­da­men­taux de l’économie et de la démo­cra­tie modernes en pre­nant comme modèles les équi­pages des navires pirates du XVIIIème siècle (oui, ceux du Corsaire noir ou de François L’Olonnais, avec le dra­peau à tête de mort, qui était rouge à l’origine et pas noir, d’où son nom de « Jolie Rouge », ensuite estro­pié en anglais comme « Jolly Roger ».
Leeson montre que, avec ses lois d’airain, aux­quelles tout pirate qui se repec­tait se confor­mait, la fili­buste était une organisation«éclairée », démo­cra­tique, éga­li­taire et ouverte à la diver­sité : en un mot, elle était un modèle par­fait de la société capi­ta­liste. Giulio Giorello brode aussi sur ce thème dans sa pré­face, et je ne vais pas m’occuper du contenu du livre de Leeson, mais plutôt d’une asso­cia­tion d’idées qu’il a sus­cité en moi. Bon sang, c’est Aristote qui, évi­dem­ment sans rien savoir du capi­ta­lisme, a établi un paral­lèle entre pirates et mar­chands (c’est-à-dire les entre­pre­neurs libres, modèles du futur capi­ta­lisme).

Aristote a eu le mérite d’être le pre­mier à avoir défini la méta­phore, aussi bien dans sa Poétique que dans sa Rhétorique, et dans ces défi­ni­tions inau­gu­rales, il sou­te­nait que celle-ci n’est pas un pur orne­ment mais bien une forme de conscience.

Ce n’est pas rien, car, dans les siècles sui­vants, la méta­phore a été vue pen­dant long­temps uni­que­ment comme un moyen d’embellir le dis­cours sans tou­te­fois en chan­ger la sub­stance. Et même aujourd’hui, cer­tains pensent ainsi. Dans la Poétique, il écrit que com­prendre les bonnes méta­phores veut dire « savoir per­ce­voir la simi­li­tude ou l’analogie de concept ». Le verbe uti­lisé était « theo­reîn », c’est-à-dire per­ce­voir, enquê­ter, com­pa­rer, juger. Aristote revient plus en détail sur cette fonc­tion cog­ni­tive de la méta­phore dans la Rhétorique, dans laquelle il dit que ce qui sus­cite l’admiration est agréable car cela nous permet de décou­vrir une ana­lo­gie inat­ten­due, c’est-à-dire que cela nous « met sous les yeux » (c’est ainsi qu’ il s’exprime) quelque chose que nous n’avions jamais remar­qué, ce qui nous amène à dire : « regar­dez, c’est exac­te­ment ça, mais je ne le savais pas ». Comme on le voit, de cette manière, Aristote assi­gnait à une bonne méta­phore une fonc­tion quasi scien­ti­fique, même s’il ne s’agissait pas d’une science consis­tant à décou­vrir quelque chose qui était déjà là, mais, pour ainsi dire, à le faire appa­raître pour la pre­mière fois, en créant une nou­velle manière de voir les choses. Et quel était l’un des exemples les plus convain­cants de méta­phore nous met­tant quelque chose sous les yeux pour la pre­mière fois ? Une méta­phore (dont je ne sais pas où Aristote l’avait trou­vée) selon laquelle les pirates étaient appe­lés « four­nis­seurs ». Comme pour d’autres méta­phores Aristote sug­gé­rait d’ iden­ti­fier, pour deux choses appa­rem­ment dif­fé­rentes et incon­ci­liables, au moins une pro­priété com­mune, et de consi­dé­rer ensuite ces deux choses dif­fé­rentes comme des espèces de ce genre. Même si les com­mer­çants étaient géné­ra­le­ment consi­dé­rés comme de braves gens qui pre­naient la

Aristote

mer pour trans­por­ter et vendre leurs mar­chan­dises en toute léga­lité, alors que les pirates étaient des misé­rables qui atta­quaient et pillaient les navires de ces mêmes mar­chands, la méta­phore sug­gé­rait que les pirates et les mar­chands avaient en commun le fait qu’ils opé­raient le trans­fert de mar­chan­dises du pro­duc­teur au consom­ma­teur. Sans aucun doute, une fois qu’ils avaient pillé leurs vic­times, les pirates l’habitude d’aller vendre quelque part les biens conquis, et ils étaient donc alors des trans­por­teurs et des four­nis­seurs de biens – même si leurs clients étaient pro­ba­ble­ment cou­pables d’achat impru­dent. En tout cas, cette simi­li­tude fou­droyante entre mar­chands et pré­da­teurs créait un cer­tain nombre de soup­çons – si bien que le lec­teur était amené à dire : « C’ était donc comme ça, et avant je me trom­pais » .D’une part, la méta­phore for­çait à recon­si­dé­rer le rôle du pirate dans l’économie médi­ter­ra­néenne, mais d’autre part elle indui­sait une réflexion quelque peu soup­çon­neuse sur le rôle et les méthodes des mar­chands. Bref, cette méta­phore, aux yeux d’Aristote, anti­ci­pait ce que dirait Brecht plus tard, à savoir que le vrai crime ce n’est pas de bra­quer une banque mais de la pos­sé­der – et bien sûr, le bon Stagirite ne pou­vait pas savoir que l’apparente bou­tade de Brecht sem­ble­rait bien plus tard ter­ri­ble­ment inquié­tante à la lumière de ce qui s’est passé récem­ment sur le marché finan­cier inter­na­tio­nal. Bien sûr, il n’y a pas lieu de pré­tendre qu’ Aristote voyait les choses comme Marx, lui qui fut conseiller d’un monarque, mais vous com­pren­drez que j’aie bien aimé cette petite his­toire de pirates. Satané Aristote !

The Invisible Hook : The Hidden Economics of Pirates
Peter T. Leeson

One of San Francisco Chronicle’s 2009, 100 Best Books
Named the Best International Non-Fiction Book for 2009 by The Week
Winner of the 2009 Gold Medal in Business and Economics, Book of the Year Awards, ForeWord Reviews
Nominated for 2010 Association of American University Presses Book, Jacket, and Journal Show

Paper | June 2011 | $16.95 / £11.95
Cloth | 2009 | $24.95 / £16.95
288 pp. | 5 1/2 x 8 1/2 | 8 half­tones. 1 table.

e-Book | 2009 | $24.95 | ISBN : 978-1-4008-2986-6

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Chapter 1 [HTML] or [PDF]

L’economia secondo i pirati. Il fas­cino segreto del capi­ta­lismo
Peter Leeson Listino € 21,60
Editore Garzanti
Collana Saggi
Data uscita07/​10/​2010
Pagine 306, bros­sura
Lingua Italiano
EAN 9788811681731


Merci à Tlaxcala
Source : http://espresso.repubblica.it/dettaglio/che-capitalista-quel-pirata%3Cbr-%3E/2136454
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 15/11/2010
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​ce=25

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