Contre Harper, un panorama utile

Par Mis en ligne le 17 novembre 2010

Contre Harper, tel est le titre d’un bref traité phi­lo­so­phique contre la révo­lu­tion conser­va­trice au Canada. Le livre de Christian Nadeau a l’avantage de pré­sen­ter une bonne syn­thèse des mau­vais coups du gou­ver­ne­ment de Stephen Harper depuis que son parti a été porté au pou­voir.

D’emblée, dans son intro­duc­tion, l’auteur campe le point de vue à partir duquel il fera sa cri­tique : “Que vou­lons-nous pro­té­ger au juste ? La plu­part d’entre nous sont pro­fon­dé­ment atta­chés aux prin­cipes de base de la tra­di­tion libé­rale : la liberté de parole et de mou­ve­ment, l’égalité devant la loi, l’équité des rap­ports sociaux, la trans­pa­rence de l’État et l’indépendance du pou­voir judi­ciaire de l’égard du pou­voir poli­tique.” (Page 13)

La spé­ci­fi­cité du conser­va­tisme d’Harper se base, écrit Christian Nadeau, sur son éva­lua­tion que la droite a déjà écrasé le point de vue de gauche sur le ter­rain éco­no­mique et qu’il faut favo­ri­ser main­te­nant assu­rer la vic­toire du conser­va­tisme dans le domaine des moeurs, de la morale et des tra­di­tions reli­gieuses. Il faut en finir main­te­nant avec la vision d’une société juste.

L’auteur passe en revue les gestes qui concré­tisent les objec­tifs du gou­ver­ne­ment conser­va­teur

La pro­ro­ga­tion du par­le­ment est un méca­nisme qu’Harper uti­lise à deux reprises. Pour défendre son gou­ver­ne­ment face à la menace d’une motion de cen­sure des partis d’opposition consti­tués en coa­li­tion à l’automne 2008. Malheureusement notre auteur, ne démonte pas ce méca­nisme anti-démo­cra­tique de l’État cana­dien qui permet à un pre­mier ministre en s’appuyant sur le pou­voir sym­bo­lique des ins­ti­tu­tions royales de pro­ro­ger le par­le­ment. La sou­ve­rai­neté de l’État cana­dien ne repose pas sur la sou­ve­rai­neté popu­laire, mais sur ces ins­ti­tu­tions. De décembre 2009 à mars 2010, le gou­ver­ne­ment Harper pro­roge une nou­velle fois la ses­sion par­le­men­taire pour ne pas s’expliquer sur l’affaire des pri­son­niers afghans au moment des Jeux olym­piques. Christian Nadeau nous rap­pelle que “L’usage abusif de méca­nismes comme celui de la pro­ro­ga­tion montre quel point nous ne sommes pas pro­té­gés contre les formes d’autoritarisme et d’abus de pou­voir.” (Page 52) Mais c’est bien l’existence de ces méca­nismes qui consti­tuent un rejet des droits démo­cra­tiques les plus élé­men­taires qui devraient être remis en ques­tion. La pro­ro­ga­tion est un méca­nisme parmi d’autres des pos­si­bi­li­tés d’imposition des formes auto­ri­taires de pou­voir. Au Québec, nous avons fait l’expérience de “mesures de guerre” qui est un autre méca­nismes anti-démo­cra­tique à la dis­po­si­tion de la classe domi­nante quand il s’agit de défendre leurs inté­rêts. La pré­sen­ta­tion du Sénat comme un contre-pou­voir per­met­tant d’éviter des choix pré­ci­pi­tés est un autre exemple des limites du point de vue libé­ral dans la néces­saire cri­tique des ins­ti­tu­tions poli­tiques de l’État cana­dien.

La suite du livre est plus inté­res­sante car elle nous permet de mieux saisir le carac­tère sys­té­ma­tique de la nature régres­sive des poli­tiques conser­va­trices :

– contrôle de plus en plus étroit de l’information poli­tique

– rape­tis­se­ment du droit à l’information par le contrôle des com­mis­sions par­le­men­taires et le refus dis­cré­tion­naire du Premier ministre de per­mettre le témoi­gnage de cer­tains res­pon­sables gou­ver­ne­men­taux

– mul­ti­pli­ca­tion des cas de cen­sure

– for­ma­tage par le Bureau du pre­mier ministre des infor­ma­tions pou­vant être déli­vrées au mass medias

– Obsession sécu­ri­taire de plus en plus omni­pré­sente

-volonté de main­te­nir la loi anti-ter­ro­riste qui sera abro­gée sur aux pres­sions exerces sur les orga­nismes exer­cées sur les orga­nismes de défenses des droits -main­tien des cer­ti­fi­cats de sécu­rité qui para­lysent les pro­ces­sus ordi­naires de la jus­tice et qui lèvent le prin­cipe cano­nique des pra­tiques juri­diques, celui de l’habeas corpus

– déchai­ne­ment de la répres­sion poli­cière comme lors des som­mets du G8 et du G20 à Toronto – mises en place de nou­velles mesures puni­tives cen­trées sur la sévé­rité des peines et rejet des mesures de réin­ser­tion sociale des contre­ve­nant et la pré­ven­tion

– Soutien éta­tique aux valeurs tra­di­tion­nelles

-loi pour remettre en ques­tions le droit à l’avortement comme la loi c-485 ou la loi c538 (défense du droit de conscience des pro­fes­sion­nels de la santé refu­sant de poser des actions à l’encontre de leur reli­gion, ou le projet loi C-338 dont l’objectif était l’interdiction de l’avortement après 20 semaines de gros­sesse. Ils n’ont pu impo­ser ces pro­jets de loi mais ils mar­te­lés leurs idées sans jamais entrer fran­che­ment dans une dis­cus­sion publique sur la ques­tion. Et men­tion­nons le refus d’inclure l’avortement dans les dis­cus­sion sur la santé mater­nelle dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment -mépris affi­ché pour la recon­nais­sance des droits des gaies et les­biennes

Mépris fla­grant des conser­va­teurs à l’égard des arts et des lettres quand ils ne repré­sentent pas les bonnes moeurs et les bonnes valeurs.

– Rejet de toute pers­pec­tive de contri­bu­tion gou­ver­ne­men­tale à la jus­tice sociale

-Rejet des poli­tiques d’équité sala­riale. La loi C-10 (2009) qui retire aux femmes le droit de dépo­ser des plaintes en matière d’équité sala­riale -Refus d’une aug­men­ta­tion de pres­ta­tions d’assurance chô­mage res­tric­tions bud­gé­taires frap­pant les groupes de femmes

– Économie en faveurs de grandes entre­prises pétro­lière et au com­plexe mili­taro-indus­triel

-aug­men­ta­tion de 50% des bud­gets de l’armée entre 2000 et 2009

-achat de 65 avions de combat F35 au coût de 16 mil­liards – coût d’entretien com­pris

– Refus de tout poli­tique envi­ron­ne­men­tale consé­quente

-rejet du pro­to­cole de Kyoto et abais­se­ment radi­cal de toute les cibles de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre -rejet de demande de mora­toire de forage à Terre-neuve projet d’exploration pétro­lière de l’Arctique

– Une poli­tique d’accompagnement des poli­tiques amé­ri­caines

-guerre en Afghanistan et report d’une année à l’autre du retrait des troupes cana­diennes. Investissements impor­tant dans cette guerre. Ottawa éva­luait le coût total de la mis­sion en 2009 à 18,3 mil­liards de dol­lars.

-Inscription de la poli­tique mili­taire cana­dienne dans une poli­tique d’accès aux res­sources éner­gé­tiques par­tout sur la pla­nète.

Pour l’auteur, le danger du conser­va­tisme de Harper, c’est qu’il cherche à remo­de­ler les ins­ti­tu­tions du Canada pour faire de l’État lui-même un organe du conser­va­tisme. Que ce soit le mépris affi­ché des ins­ti­tu­tions par­le­men­taires, la montée des poli­tiques sécu­ri­taires, les limites impo­sées à la liberté de conscience, les reculs impo­sées à la jus­tice sociale ou sur le ter­rain de la poli­tique inter­na­tio­nale, le livre cherche à lier les poli­tiques du gou­ver­ne­ment Harper dans ces dif­fé­rents domaines à un tableau d’ensemble de la pensée et des valeurs de Harper et des conser­va­teurs. Il s’agit écrit-il dans sa conclu­sion de mon­trer “la cohé­rence entre les idées et les gestes concrets de Harper et de son équipe…” (page 160) Malheureusement sa défense d’une phi­lo­so­phie libé­rale enlève à sa cri­tique beau­coup de son mor­dant car elle fait l’économie de démon­trer com­ment les valeurs défen­dues sont en fait le reflet des inté­rêts qu’il veut défendre.

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