Interpréter, c’est transformer

Par Mis en ligne le 23 novembre 2010
Couverture ouvrage
L’Avenir des huma­ni­tés. Economie de la connais­sance ou cultures de l’interprétation ?
Yves Citton
Éditeur : La Découverte, 204 pages
Résumé : Un ouvrage qui fait des huma­ni­tés la clé de notre culture. Apprendre à inter­pré­ter est en effet essen­tiel dans un société dite de l’information.

« Société de l’information », « société de la connais­sance » et autres slo­gans de même farine : autant d’expressions mal for­mées, grosses d’effets d’annonces et de biais idéa­listes, argu­mente vigou­reu­se­ment Yves Citton dans ce nouvel ouvrage, à la fois polé­mique et savant. Comment cerner la révo­lu­tion cog­ni­tive en cours mieux que par ces mots rebattus ?

Car il y a véri­ta­ble­ment du nou­veau ; notre société s’intellectualise et quoi qu’on dise le niveau monte, nos rela­tions se capil­la­risent (comme en témoigne, parmi d’autres indices, le débat par­tout relancé ces temps-ci autour du « care »), le mul­ti­cul­tu­ra­lisme devient évi­dence en impo­sant les mondes propres des autres comme énigmes à déchif­frer, l’empire des signes épouse et dépasse chaque jour davan­tage celui des choses, une part crois­sante du tra­vail s’effectue devant des écrans, le souci et les valeurs esthé­tiques pénètrent par­tout… Certains bap­tisent ce tour­nant « capi­ta­lisme cog­ni­tif », pour sou­li­gner à la fois sa vigueur, ses aspects polé­miques (l’information pas plus que le capi­ta­lisme n’apportent la paix, mais le champ des luttes se déplace), et pour nous invi­ter à mieux com­prendre les nou­veaux modes de for­ma­tion de la valeur, et les jeux de pou­voirs renou­ve­lés qui l’accompagnent.

Pour cla­ri­fier cette éco­no­mie émer­gente de la connais­sance, et mieux pré­pa­rer sa cri­tique, Citton dis­tingue quatre traits dominants :
– celle-ci pro­duit des « biens non-rivaux », tels qu’on les conserve tout en les trans­met­tant (le contraire du gâteau, dont on perd une partie en le par­ta­geant) : on n’éteint pas sa ciga­rette en don­nant du feu au voisin, pas plus qu’en lui don­nant l’heure, ou des cours de langues ; cette remarque, à nuan­cer for­te­ment dans le cas des infor­ma­tions stra­té­giques ou confi­den­tielles que Citton n’examine pas, pour­rait enri­chir la défi­ni­tion de la trans­mis­sion, qui ne consiste ni à donner, ni à vendre, céder ou alié­ner… On ne perd rien à trans­mettre, c’est une opé­ra­tion gagnant-gagnant ;
– ces trans­mis­sions entraînent des exter­na­li­tés posi­tives dif­fi­ciles à mesu­rer, mais aux béné­fices très réels (quels bien­faits apportent à l’humanité telle décou­verte scien­ti­fique, telle publi­ca­tion de roman ou créa­tion d’œuvre d’art ? Que gagne-t-on à sauver ou à culti­ver une langue rare, ou un obscur philosophe ?) ;
– les connais­sances en géné­ral sont trans­mises à faible coût, voire gra­tui­te­ment affirme Citton, en son­geant bien sûr aux faci­li­tés d’acheminement et de conser­va­tion des mes­sages sur la Toile ; cette thèse deman­de­rait ici encore à être nuan­cée ou cor­ri­gée par une ana­lyse de l’économie des biens cultu­rels ; les bud­gets de l’Éducation natio­nale ne sont pas minimes, ni ceux des mai­sons de la culture, ou de la dis­tri­bu­tion du livre et des biblio­thèques. Il faut d’une façon géné­rale entre­te­nir un Corps (ensei­gnant ou de fonc­tion­naires spé­cia­li­sés) pour trans­mettre effi­ca­ce­ment les connais­sances imma­té­rielles ; et quelles que soient les res­sources des béné­voles et des mili­tants de l’Internet, ceux-ci ont été pré­cé­dés et formés par les infra­struc­tures lourdes de l’école, de l’université, de la biblio­thèque, du musée ou des salles obs­cures que les écrans d’ordinateurs et les échanges peer to peer n’ont pas encore rendus défi­ni­ti­ve­ment obsolètes ;
– l’information n’est pas une denrée rare, mais au contraire plé­tho­rique, si bien que la rareté s’est dépla­cée aujourd’hui des objets aux sujets de la connais­sance : ce qui man­que­rait plutôt à chacun, c’est la faculté d’attention ou, comme l’affirma crû­ment Patrick Le Lay dans une mémo­rable et pro­vi­den­tielle inter­view, le « temps de cer­veau humain disponible »…

L’essentiel de cet ouvrage s’attache à mieux connaître la connais­sance. Il convient notam­ment de ne pas iden­ti­fier celle-ci aux seules per­for­mances logico-lan­ga­gières, qui font écran aux autres, d’ordre rela­tion­nel, intui­tif, artis­tique ou sim­ple­ment cor­po­rel et pra­tique – l’immense domaine des savoirs pro­cé­du­raux, qui sou­tiennent (et géné­ra­le­ment pré­cèdent) nos connais­sances décla­ra­tives : ce que nous savons expli­ci­ter ne repré­sente qu’une frange ténue du conti­nent, lar­ge­ment incons­cient, de nos savoirs silen­cieux. (On gagne­rait peut-être à penser les rap­ports de ces deux types de connais­sances selon le modèle figure-fond.) Au cœur de nos connais­sances décla­ra­tives, Citton isole la faculté d’interprétation ; inter­pré­ter c’est expri­mer un point de vue, insé­pa­rable de toute ouver­ture cog­ni­tive, c’est mani­fes­ter l’irréductible monde ou corps propre d’où surgit telle énon­cia­tion, qui vaut d’abord pour moi. En affir­mant à la fois sa per­ti­nence et son carac­tère limité, mon inter­pré­ta­tion en tolère et en sus­cite d’autres, rivales ou com­plé­men­taires ; je sou­mets ma parole à une rati­fi­ca­tion dis­cur­sive, au tour­noi des argu­men­ta­tions qui ouvrent à d’autres heuristiques.

Là où la connais­sance simple, et la croyance, impliquent l’adhésion, l’interprétation nuance mon énoncé par mon énon­cia­tion (par défi­ni­tion sin­gu­lière), elle fau­file une dis­tance, sug­gère une marge de jeu ou une construc­tion. Une connais­sance une fois acquise rature faci­le­ment le pro­ces­sus tâton­nant de son éta­blis­se­ment, elle court-cir­cuite ses fon­da­tions : thé­tique, la connais­sance sim­pli­fie l’énonciation et notre idée de « la » vérité ; l’interprétation inver­se­ment rabat cette der­nière sur la per­ti­nence, caté­go­rie plus modeste mais deve­nue capi­tale en prag­ma­tique, autant que pour les jeux de nos échanges inter­cul­tu­rels. « Une » inter­pré­ta­tion sait qu’elle n’est pas la der­nière, et s’inscrit dans une chaîne. Elle tire sa vali­dité de la com­mu­nauté qu’elle par­vient à faire gra­vi­ter autour d’elle ; si la vérité de connais­sance se défi­nit clas­si­que­ment par l’adéquation de l’intellect et de la chose, une vérité d’interprétation vit de l’adéquation des intel­lects entre eux. Toute inter­pré­ta­tion (pas seule­ment le juge­ment esthé­tique selon Kant) contient cette attente ou pro­messe de com­mu­nauté. Réciproquement, toute société se noue autour d’un sys­tème d’interprétations, d’une com­mu­nauté de points de vue qui enchaînent ses membres en des cercles de réso­nance auto­ren­for­çants. Il n’y a pas de société, argu­mente Citton, adepte sur ce point de Mesmer et de Tarde, où ne pros­pèrent les spi­rales col­lec­tives de la vati­ci­na­tion pro­phé­tique, jadis reli­gieuse, aujourd’hui éco­no­mique (sta­tis­tiques de la crois­sance, taux de PIB…), avec les mêmes effets de pro­phé­ties auto-réalisatrices.

Opposons, pour l’éclairer, cette riche notion d’interprétation à la simple lec­ture. Lire (au sens non-lit­té­raire du terme), c’est recon­naître un signal, la forme d’une lettre, un pat­tern, une séquence quel­conque d’algorithmes ; le rap­port de lec­ture est celui de la main sur le digi­code, de l’œil élec­tro­nique sur le code-barre ou de la clé avec la ser­rure. Il range un cas sous une règle, comme fait selon Kant le juge­ment déter­mi­nant. Le juge­ment d’interprétation en revanche est réflé­chis­sant au sens de la troi­sième Critique : la règle n’y est pas donnée d’avance, on ne sait com­ment sub­su­mer. Cette dis­tinc­tion inté­resse de près la fron­tière homme/​machine, et la ques­tion tou­jours reprise du « propre de l’homme » ; nos machines savent de mieux en mieux lire, mais tra­duire par exemple demeure un exer­cice d’un autre ordre ! Interpréter implique un retard, une « dif­fé­rance » (au sens de Derrida), une inter­rup­tion ou une bifur­ca­tion dans la chaîne des opé­ra­tions ; notre esprit fait le vide, il s’accorde une vacuole ou une « chambre à soi » (Virginia Woolf), un moment de sus­pens ou d’indétermination pour mieux réflé­chir et choi­sir sa réponse. Ce sont nos déci­sions et nos pré­fé­rences inter­pré­ta­tives qui font plei­ne­ment de nous des sujets, dotés d’un monde ori­gi­nal ou propre ; per­sonne n’interprète au fond le monde comme moi, ce qui fait écrire à Derrida, inti­tu­lant le beau recueil où il médite sur la mort de ses col­lègues et amis, « Chaque fois unique, la fin du monde » (Galilée, 2003)…

Si une connais­sance est vraie ou fausse, une inter­pré­ta­tion admet des degrés, on la dira ingé­nieuse, per­ti­nente, sti­mu­lante – ou gro­tesque… Nous nous défi­nis­sons moins par nos connais­sances droites que par la somme de nos inter­pré­ta­tions ; orien­tées vers notre sub­jec­ti­vité, elles com­plètent le modèle de la recherche scien­ti­fique tendue vers l’objectivité et débouchent, comme l’analysaient Nietzsche ou Wittgenstein, sur des formes de vie. Les réfé­rences de Citton empruntent à Deleuze, j’aurais cité Derrida ; il insiste sur la vacuole, là où j’aurais mis l’accent ou poussé le cur­seur du côté des mondes propres et des rela­tions prag­ma­tiques, au sens de Bateson et de Palo Alto. A chacun sa culture (sa clô­ture), à chacun ses inter­pré­ta­tions (qui pré­lèvent et qui sélec­tionnent en vue de construire nos mondes propres, selon un pro­ces­sus tou­jours auto-renforçant) !

Quel ensei­gne­ment pré­fé­rer, celui qui dis­pense des connais­sances, ou celui qui apprend à inter­pré­ter et cher­cher sans souci exces­sif des pro­grammes ? Un artiste, rap­pelle Citton, crée sans savoir clai­re­ment ce qu’il cherche (apti­tude bap­ti­sée en anglais seren­di­pity) ; de même l’exemple de l’interprétation musi­cale révè­le­rait bien des degrés : on n’exé­cute pas une par­ti­tion de Bach comme une page de Theolonius Monk, qui laisse les cou­dées plus franches à l’instrumentiste.

Interpréter c’est aussi parier et d’une cer­taine manière sauter dans le vide, déci­der ou tran­cher sans avoir cal­culé toutes les facettes d’un pro­blème, tous les para­mètres d’une situa­tion. Nous pré­ci­pi­tons tous les jours notre juge­ment au-delà des savoirs dis­po­nibles, et cela s’appelle la confiance. Si nous devions appli­quer le prin­cipe de pré­cau­tion ou une défiance sys­té­ma­tique à cha­cune de nos entre­prises (prendre sa voi­ture ou monter dans un train, serrer une main, s’engager dans une rela­tion ou, tout bête­ment, sur la chaus­sée), serions-nous encore capables de vivre ? Vivre, c’est renon­cer à expli­ci­ter des risques négli­geables, ou infé­rieurs à un cer­tain seuil – la défi­ni­tion de ce seuil rele­vant de l’interprétation ou du monde propre de chacun.

Interpréter consti­tue donc la part vive de nos savoirs, qui ne se résument aucu­ne­ment à lire et exé­cu­ter des pro­grammes. Cette qua­lité ou ce « flair » par­tout répan­dus se concentrent en cer­taines pro­fes­sions que valo­rise gran­de­ment le capi­ta­lisme cog­ni­tif : un trader, un chef d’industrie, mais aussi un desi­gner de mode ou un artiste ont le don de saisir une ten­dance dif­fuse, un fré­mis­se­ment encore vir­tuel ou, comme on dit, une « oppor­tu­nité »… Il se trouve que les dis­ci­plines lit­té­raires cultivent cette faculté d’interprétation intui­tive mais qu’elles sont, ironie de notre culture, frap­pées de fai­blesse vis-à-vis des sciences dures – ce qui a poussé un temps les lit­té­raires à « sur­com­pen­ser » par un prurit for­ma­liste (Nouveau roman, études struc­tu­ra­listes…), comme on vit la psy­cha­na­lyse, foyer ou voie royale de l’interprétation, fêter le « mathème » de Lacan.

Cet ouvrage on l’aura com­pris, signé par un émi­nent pro­fes­seur (dix-hui­tiè­miste) de lit­té­ra­ture à l’Université Stendhal, fait de la défense des huma­ni­tés la clé de notre culture, mais par le détour d’arguments assez dif­fé­rents de l’habituelle apo­lo­gé­tique man­da­ri­nale ; Citton élar­git sin­gu­liè­re­ment le débat (que tant d’autres, qui pré­tendent l’élever, abaissent ridi­cu­le­ment). Il y a en effet urgence. N’a-t-on pas, au plus haut niveau de l’État, iro­nisé sur les béné­fices des études de lettres en deman­dant quel profit une cais­sière trou­ve­rait à lire La Princesse de Clèves ? L’interprétation, notam­ment lit­té­raire, en cas­sant les rou­tines de la parole ver­na­cu­laire et en sus­pen­dant la réponse de l’esprit, nour­rit le monde propre du récep­teur, un moment décro­ché des chaînes opé­ra­tives et des sti­muli ordi­naires. La nou­velle pau­vreté, avance Citton, c’est d’être sur-sti­mulé ou en per­ma­nence sommé de répondre ; le vrai luxe, ce serait le bran­che­ment-si-je-veux, à bonne dis­tance des rela­tions tri­viales (ou méca­niques selon von Foerster, le théo­ri­cien des mondes propres et de la cyber­né­tique du vivant). Vivre c’est inter­pré­ter, c’est-à-dire trai­ter l’information à nos propres condi­tions, dans notre propre espace et temps de réflexion ; c’est par exemple s’interroger sur « l’importance de l’importance », en sub­sti­tuant aux urgences venues des autres nos propres hié­rar­chies. Chacun, en der­nière ana­lyse, n’est-il pas maître de son sou­ve­rain bien, comme tel irréfutable ?

Pour les mêmes rai­sons, l’interprétation d’un texte lit­té­raire pour­rait consti­tuer un appren­tis­sage de base dans une société tou­jours plus multi-cultu­relle. Le texte (roman, poème) nous dresse à com­prendre et à aimer la mul­ti­pli­cité des voix issues d’autres bouches, à culti­ver l’ambivalence, à pré­fé­rer la com­plexité des situa­tions psy­cho­lo­giques et sociales aux des­crip­tions binaires, et à sus­pendre ou à com­pli­quer notre juge­ment… Le simple axiome qu’il n’y a pas de vérité der­nière ou ultime d’un texte ouvre à lui seul tout un pro­gramme – un anti-pro­gramme : rien n’est écrit d’avance ! Et toute inter­pré­ta­tion demande à être relancée.

Je me sou­viens de l’écho sou­levé dans ma classe de khâgne, en 1964, par la que­relle Barthes-Picard sur Racine, où le second col­lait à une vision défi­ni­tive, cano­nique ou stricte de son auteur ; Picard fer­mait l’interprétation, que Barthes magis­tra­le­ment relan­çait. Bataille poli­tique, immé­dia­te­ment reco­dée comme une guerre gauche/​droite, très révé­la­trice des forces en pré­sence. Citton avec ce livre vou­drait pareille­ment retra­cer en ces temps incer­tains l’antique et récur­rente fron­tière : être de droite, glo­ba­le­ment, c’est pré­fé­rer des lec­tures ortho­doxes, tandis qu’on tolère à gauche des inter­pré­ta­tions nova­trices, voire ico­no­clastes. De même la gauche devrait (énu­mère Citton) pro­té­ger les vacuoles, défendre cer­tain otium appa­rem­ment impro­duc­tif, ques­tion­ner l’importance, ou favo­ri­ser la libre cir­cu­la­tion des biens culturels…

Quelle erreur de trai­ter de la poli­tique comme d’une science (et quel oxy­more dans l’expression « sciences poli­tiques » !), quand elle consti­tue bien plutôt un art col­lec­tif d’interprétation. Contrairement à la trop célèbre onzième thèse de Marx sur Feuerbach, « Jusqu’ici les phi­lo­sophes se sont conten­tés d’interpréter le monde (…) », tout ce livre montre dans la culture de l’interprétation, cor­rec­te­ment posée et redé­fi­nie, une force émi­nente de trans­for­ma­tion. Et il répond du même coup à Nicolas Sarkozy : mais si, M. le Président, dans la nou­velle éco­no­mie du trai­te­ment des infor­ma­tions, il devient très ren­table d’avoir lu et appré­cié La Princesse de Clèves !.

rédac­teur : Daniel BOUGNOUX, cri­tique à non​fic​tion​.fr

Titre du livre : L’Avenir des huma­ni­tés. Economie de la connais­sance ou cultures de l’interprétation ?
Auteur : Yves Citton
Éditeur : La Découverte
Date de publi­ca­tion : 26/08/10
N° ISBN : 2707160091

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