Que penser de l’échec de la gauche en Suède ?

Par Mis en ligne le 26 septembre 2010

En sep­tembre der­nier, les élec­tions natio­nales ont reporté la droite au pou­voir en Suède, comme l’avaient d’ailleurs prévu les son­dages. La coa­li­tion de droite a vaincu sans trop de dif­fi­culté, mais au moins, elle n’a pas la majo­rité abso­lue (175 sièges sur un total de 349 sièges). Devant elle se situe l’ « Alliance rouge-verte », com­po­sée du Parti social-démo­crate, du Parti Vert et du Parti de la gauche (lequel regroupe divers cou­rants dont l’ancien Parti com­mu­niste). Au total cette coa­li­tion dis­pose de 156 sièges.

Deux faits impor­tants sont à noter. Premièrement, c’est le deuxième mandat de suite de la droite, ce qui repré­sente une bifur­ca­tion impor­tante dans un pays qui a été tra­di­tion­nel­le­ment dominé par la social-démo­cra­tie. Concrètement, la social-démo­cra­tie, diri­gée par la popu­laire Mona Sahlin, a réa­lisé le pire score élec­to­ral depuis 1914 (!), avec à peine 30 % du vote (lors de l’élection pré­cé­dente, le score de la social-démo­cra­tie avait été de 35 %). Selon plu­sieurs ana­lystes, c’est un tour­nant impor­tant. Plusieurs estiment que l’hégémonie de la social-démo­cra­tie est sérieu­se­ment érodée. Deuxième fait poli­tique impor­tant, le Parlement compte main­te­nant une dépu­ta­tion de l’extrême-droite (5,7 % du vote, ce qui lui donne 20 sièges). Ce Parti a tenté de « moder­ni­ser » son image en se débar­ras­sant de ses élé­ments extré­mistes et a centré sa cam­pagne sur un seul thème, l’immigration. Grosso modo, son mes­sage, à l’effet que les immi­grants (14 % de la popu­la­tion) sont la prin­ci­pale cause du chô­mage et des pro­blèmes sociaux, a été reçu par une frange sub­stan­tielle de l’électorat.

Chercher l’explication

Selon le poli­ti­co­logue Jonathan Michael Feldman *, les partis de l’Alliance, prin­ci­pa­le­ment la social-démo­cra­tie, sont désem­pa­rés devant ces déve­lop­pe­ments. Les Verts, qui ont aug­menté leur pour­cen­tage de vote, se dis­tinguent cepen­dant. Ils savent qu’ils surfent sur une vague qui les pro­pulse vers l’avant, notam­ment au sein des classes moyennes et des jeunes qui ne s’identifient pas à l’héritage social-démo­crate qu’ils per­çoivent comme bureau­cra­tique. La droite d’ailleurs voit bien cette pos­sible cas­sure au sein de l’alliance et négo­cie pré­sen­te­ment pour avoir l’appui des Verts au Parlement.

Pour le Parti social-démo­crate, pour le Parti de gauche éga­le­ment, l’heure est aux bilans. D’emblée se pré­sente une expli­ca­tion facile : c’est la faute aux médias. Bien sûr en Suède, comme ailleurs dans les pays capi­ta­listes, les médias sont à droite et ne s’en cachent pas. Il y a quelques excep­tions (la chaîne de télé publique SVTT24), mais en gros les conglo­mé­rats média­tiques relaient à peu près tous le même mes­sage. « La social-démo­cra­tie nuit à la crois­sance ». « Seule la droite peut gou­ver­ner de manière moderne », etc. Les poli­ti­ciens de droite peuvent ainsi dire à peu près ce qu’ils veulent, qu’ils sont conver­tis au « capi­ta­lisme vert », qu’ils vont « sauver les tra­vailleurs », etc. Personne ne les reprend et quant à d’autres ques­tions fon­da­men­tales, notam­ment le finan­ce­ment opaque des partis par les entre­prises, c’est un silence assour­dis­sant. Pour Feldman cepen­dant, accu­ser les médias est un peu facile. Il sou­ligne le fait que l’extrême-droite, dont les médias ne parlent pas, a pro­gressé élec­to­ra­le­ment. Lors de pré­cé­dentes élec­tions, des partis un peu far­fe­lus avaient drainé une partie impor­tante du vote des jeunes, en deman­dant notam­ment l’accès libre à l’internet. En fin de compte, ces formes poli­tiques réus­sissent à sortir du lot, sans les médias, parce qu’ils disent quelque chose qu’on n’entend pas ailleurs, qui semble se dis­tin­guer des grands partis tra­di­tion­nels, de droite comme de gauche.

La grande trans­for­ma­tion

Il faut donc cher­cher ailleurs pour com­prendre ce déclin de la gauche. Certes, la société sué­doise n’est plus la même, après trente ans de néo­li­bé­ra­lisme que la social-démo­cra­tie a d’ailleurs géré en l’« huma­ni­sant » quelque peu. Il est arrivé en Suède ce qui est arrivé ailleurs, notam­ment une dés­in­dus­tria­li­sa­tion mas­sive, une plus grande pola­ri­sa­tion sociale, le déclin des régions, etc. La classe ouvrière indus­trielle a été la plus for­te­ment tou­chée et c’est d’ailleurs elle que vise l’extrême-droite dans son dis­cours anti-immi­grant.

Sur ce dos­sier de l’immigration, plu­sieurs estiment que la social-démo­cra­tie en dépit de cer­taines bonnes inten­tions n’a pas réussi le pari. Pour Feldman, les pro­grammes pour favo­ri­ser l’intégration étaient res­treints et tra­di­tion­nels, menés par des concep­tions dépas­sées. On vou­lait que les immi­grants aient les mêmes « droits » que les autres, c’est-à-dire un emploi stable dans le sec­teur manu­fac­tu­rier, au moment même où sont mon­tées en flèche la pré­ca­rité et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Une cer­taine concep­tion assis­tan­cia­liste a pré­valu, consi­dé­rant les immi­grants comme des vic­times plutôt que comme des acteurs ou des par­te­naires des trans­for­ma­tions néces­saires. Entre-temps, les « enclaves » eth­niques se sont mul­ti­pliées dans les grandes villes. Selon Feldman, l’incapacité de la gauche sur la ques­tion immi­grante relève d’une plus grande inca­pa­cité encore à repen­ser le déve­lop­pe­ment éco­no­mique dans le nou­veau contexte actuel.

La ques­tion est com­plexe. Comme on le sait, la Suède a un sys­tème social très effi­cace, notam­ment au niveau de l’éducation et de la santé, et qui repo­sait sur le « grand com­pro­mis » key­né­sien et du cercle » ver­tueux » où la crois­sance éco­no­mique basée sur l’industrie jouait un rôle impor­tant. Ce n’est plus la même chose aujourd’hui. Les domi­nants sué­dois font comme les autres, inves­tissent ailleurs pour pro­fi­ter des gise­ments de main d’œuvre à bon marché et aussi de la crois­sance d’une masse de « nou­veaux » consom­ma­teurs. Restent en Suède quelques sec­teurs res­treints de haute tech­no­lo­gie et de finances, mais qui ne sont certes pas capables d’absorber la force de tra­vail. Reste aussi, dans le cas sué­dois, un com­plexe mili­taro-indus­triel très fort, ce qui pose un autre dilemme à la gauche. En fait ce dilemme existe depuis long­temps. C’est un secret plus ou moins gardé que la pros­pé­rité social-démo­crate sué­doise était en bonne partie basée sur les « succès » de ses expor­ta­tions d’armements et de ses juteux contrats de sous-contrac­tants de l’industrie mili­taire des grandes puis­sances.

Questions poli­tico-phi­lo­so­phiques

Feldman et d’autres obser­va­teurs estiment devant ces faits que la social-démo­cra­tie, et la gauche en géné­ral, sont réel­le­ment mena­cés et que sans une « révo­lu­tion » des valeurs et des thèmes, elles devien­dront encore plus obso­lètes et dépas­sées. Il serait périlleux, estiment-ils, de garder la même rigi­dité que dans le passé. La société, l’économie et la culture sont main­te­nant plus diver­si­fiées, ce qui conduit à des com­por­te­ments qui mettent davan­tage l’accent sur la poten­tia­lité indi­vi­duelle. Feldman estime que la gauche est trop hos­tile à cette évo­lu­tion et qu’elle se rétracte der­rière l’idée de l’État social « tout puis­sant » et de ses poli­tiques uni­ver­sa­li­santes. L’individualité et la soli­da­rité peuvent être récon­ci­liés, mais dans une approche qui valo­rise l’initiative, et pas seule­ment la pro­tec­tion sociale. Il fau­drait peut-être, dit-il, prendre le pari de l’innovation et inves­tir beau­coup plus mas­si­ve­ment dans le recy­clage de la main d’œuvre, par exemple, et éga­le­ment dans le déve­lop­pe­ment « vert ». Les Verts se sont gagnés l’appui de bien des gens en pro­met­tant de se battre pour des trains à haute vitesse et l’expansion de l’énergie éolienne, ce qui semble plus popu­laire que de deman­der stric­te­ment de nou­veaux emplois dans le sec­teur public, comme le fait le Parti de la gauche. Un autre poli­ti­co­logue, Bo Rothstein, pense qu’un chan­ge­ment s’impose aussi si la gauche veut gagner la bataille sur l’immigration. Les pro­grammes tra­di­tion­nels d’intégration n’ont pas été une réponse adé­quate. Il faut miser beau­coup plus sur les com­pé­tences des immi­grants et forcer la porte des ins­ti­tu­tions publiques (édu­ca­tives notam­ment) et pri­vées pour que ces com­pé­tences soient recon­nues, plutôt que confi­ner les immi­grants dans des emplois tra­di­tion­nels de plus en plus rares.

* Jonathan M. Feldman enseigne au dépar­te­ment d’histoire éco­no­mique à l’Université de Stockholm. Il a orga­nisé en mars 2009 une grande confé­rence sur l’idée d’un nou­veau « new deal vert ». Il publie régu­liè­re­ment en anglais sur le site état­su­nien « Counterpunch ».

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