Printemps 2015 : la CSN sait-elle où elle s’en va ?

Par Mis en ligne le 13 avril 2015

Ce n’est pas que la CSN soit, en termes d’intervention géné­rale, bien dif­fé­rente de la CSQ et de la FTQ, mais quand même ! À cause de sa struc­tu­ra­tion démo­cra­tique (chaque syn­di­cat local reste auto­nome), à cause aussi de cer­taines de ses tra­di­tions, il y cir­cu­lait tou­jours un air de liberté ainsi qu’un indé­niable sens du mili­tan­tisme qui en fai­sait un lieu d’expression pri­vi­lé­gié de la cri­tique sociale et poli­tique. Ce n’est pas pour rien que la CSN fut celle de Marcel Pépin et de Michel Chartrand. Et après tout, encore en 2003 on y défen­dait l’idée de « grève sociale », au sein du mou­ve­ment syn­di­cal. Cependant depuis quelque temps, et en par­ti­cu­lier depuis ce prin­temps 2015, on a l’impression que la CSN s’empêtre dans des conflits internes tota­le­ment contre-pro­duc­tifs et mul­ti­plie au niveau externe les signaux contraires et déso­rien­tants. À donner l’impression qu’elle sait chaque fois moins où elle s’en va !

L’événement a été peu com­menté et pour­tant il est à sa manière très révé­la­teur : la CSN vient de sortir d’un conflit de tra­vail avec ses employés si trau­ma­ti­sant et éprou­vant que le pré­sident, Jacques Létourneau, une fois les négo­cia­tions closes, a dû se fendre d’une longue lettre aux employéEs de la CSN dans laquelle il rap­pe­lait qu’« on avait frôlé la catas­trophe » et reve­nait avec beau­coup d’inquiétude sur une ques­tion de fond : « Pourquoi tenter de créer des fron­tières for­cé­ment arti­ci­fielles entre nous, si nous menons les mêmes com­bats ? ».

On s’est laissé enfer­mer dans un schéma étri­qué

Il faut dire, signe des temps, que l’heure n’était pas aux lar­gesses et que les dis­cus­sions tou­chaient sur­tout la ques­tion du finan­ce­ment des retraites, alors que depuis 2 ans déjà la conven­tion col­lec­tive était échue. Mais c’est là l’inquiétant, plutôt que de prendre en compte le contexte socio­po­li­tique dans lequel on se trou­vait et s’adosser aux prin­cipes et valeurs syn­di­caux qui devraient animer une confé­dé­ra­tion comme la CSN, on s’est de part et d’autre laissé enfer­mer dans le schéma étri­qué du seul anta­go­nisme « boss/​employés », dur­cis­sant sa posi­tion, jouant de la menace à la grève, appe­lant les syn­di­qués à serrer les rangs sans dis­si­dence, allant même jusqu’à sac­ca­ger le bureau d’un pré­sident de conseil cen­tral. Oubliant que bien des demandes syn­di­cales ris­quaient elles aussi d’avoir des effets sur la qua­lité et la quan­tité des ser­vices offerts par cer­taines fédé­ra­tions. Comme si tout le monde avait perdu de vue pour qui et pour­quoi on tra­vaillait à la CSN !

À preuve ce cri du cœur exprimé publi­que­ment par l’un des employés du STT CSN : « notre comité de négo­cia­tion a rem­porté une vic­toire écla­tante pour défendre nos condi­tions de rému­né­ra­tion. Mais à quel prix ? Au prix d’un Info-Négo numéro 17 hon­teux (…) on ne peut (.. ) revivre cette atmo­sphère de ten­sion, ces moyens de pres­sion lourds, cette enflure du lan­gage sans se condam­ner col­lec­ti­ve­ment à détes­ter notre tra­vail et notre employeur. Sans créer la scis­sion et la sus­pi­cion entre col­lègues (…).

Cet évé­ne­ment le montre bien : malgré des mécon­ten­te­ments sou­ter­rains, tout laisse penser qu’à la CSN, on peine à rompre avec des pra­tiques sclé­ro­santes de type cor­po­ra­tiste, s’interdisant au pas­sage toute réflexion glo­bale et poli­tique sur le contexte si par­ti­cu­lier des poli­tiques d’austérité de l’année 2015.

Souffler le chaud comme le froid

C’est d’ailleurs un peu la même chose qui s’est passée à propos de cer­taines inter­ven­tions publiques du pré­sident de la CSN Jacques Letourneau, faites dans le contexte des mobi­li­sa­tions sociales de ce prin­temps. Alors qu’au tra­vers d’une véri­table “poli­tique du choc”, fusent de toutes parts les attaques du gou­ver­ne­ment Couillard contre le mou­ve­ment syn­di­cal et popu­laire, on aurait pu s’attendre à ce que le pré­sident de la CSN montre le chemin, ou tout au moins rap­pelle le cap à suivre en cette période mou­ve­men­tée : celui d’aider, par exemple au tra­vers d’une pos­sible “grève sociale”, au ras­sem­ble­ment des mul­tiples oppo­si­tions et à leur ren­for­ce­ment, seule manière de pou­voir contre­car­rer avec quelque chance de succès le plan d’austérité libé­ral. D’autant plus qu’à tra­vers son budget, le gou­ver­ne­ment Couillard ferme toute pos­si­bi­lité de négo­cia­tions fruc­tueuses quant au renou­vel­le­ment des conven­tions col­lec­tives des plus de 500 000 employés de la fonc­tion publique.

Mais ce n’est pas du tout ce que le pré­sident de la CSN a fait. Il s’est contenté d’agir comme si de rien n’était — souf­flant le chaud comme le froid. Appelant bien sûr d’un côté ses troupes à se battre contre le “budget patro­nal” des libé­raux, mais pour aus­si­tôt de l’autre côté tendre la main à Yves Thomas Dorval, pré­sident direc­teur géné­ral du Conseil du patro­nat du Québec, se décla­rant prêt à tra­vailler avec lui à “la pros­pé­rité du Québec”. De quoi semer la confu­sion dans les rangs syn­di­qués, et en tous cas aucu­ne­ment aider tous ces indé­cis qui dans les bases hésitent encore à penser à une mobi­li­sa­tion com­mune.

Même chose avec les étudiantEs : plutôt que de voir en eux des alliés poten­tiels, voilà que lors d’une entre­vue à Radio X de Québec, il se permet de ques­tion­ner ouver­te­ment leurs actions prin­ta­nières, et de rap­pe­ler qu’il ira quant à lui négo­cier à l’automne avec le gou­ver­ne­ment qui aurait promis d’être malgré tant de décla­ra­tions contraires “de bonne foi”. Et cela, parce qu’on ne peut se payer le luxe d’un décret et “qui il ne faut pas qu’on donne l’impression qu’on n’est pas capables de s’entendre” (sic).

Qui ne verra pas là de vieux réflexes syn­di­caux, aujourd’hui tota­le­ment dépas­sés et décon­nec­tés d’une réa­lité sociale et poli­tique autre­ment exi­geante ? Et qui n’aurait pas envie d’un peu de cet air de liberté et rébel­lion que la CSN savait, il n’y a pas si long­temps encore, par­fois si bien incar­ner ?

Pierre Mouterde

Sociologue essayiste

Les commentaires sont fermés.