Printemps 2015 : la CSN sait-elle où elle s’en va?

Ce n’est pas que la CSN soit, en termes d’intervention générale, bien différente de la CSQ et de la FTQ, mais quand même! À cause de sa structuration démocratique (chaque syndicat local reste autonome), à cause aussi de certaines de ses traditions, il y circulait toujours un air de liberté ainsi qu’un indéniable sens du militantisme qui en faisait un lieu d’expression privilégié de la critique sociale et politique. Ce n’est pas pour rien que la CSN fut celle de Marcel Pépin et de Michel Chartrand. Et après tout, encore en 2003 on y défendait l’idée de « grève sociale », au sein du mouvement syndical. Cependant depuis quelque temps, et en particulier depuis ce printemps 2015, on a l’impression que la CSN s’empêtre dans des conflits internes totalement contre-productifs et multiplie au niveau externe les signaux contraires et désorientants. À donner l’impression qu’elle sait chaque fois moins où elle s’en va!

L’événement a été peu commenté et pourtant il est à sa manière très révélateur : la CSN vient de sortir d’un conflit de travail avec ses employés si traumatisant et éprouvant que le président, Jacques Létourneau, une fois les négociations closes, a dû se fendre d’une longue lettre aux employéEs de la CSN dans laquelle il rappelait qu’« on avait frôlé la catastrophe » et revenait avec beaucoup d’inquiétude sur une question de fond : « Pourquoi tenter de créer des frontières forcément articifielles entre nous, si nous menons les mêmes combats? ».

On s’est laissé enfermer dans un schéma étriqué

Il faut dire, signe des temps, que l’heure n’était pas aux largesses et que les discussions touchaient surtout la question du financement des retraites, alors que depuis 2 ans déjà la convention collective était échue. Mais c’est là l’inquiétant, plutôt que de prendre en compte le contexte sociopolitique dans lequel on se trouvait et s’adosser aux principes et valeurs syndicaux qui devraient animer une confédération comme la CSN, on s’est de part et d’autre laissé enfermer dans le schéma étriqué du seul antagonisme « boss/employés », durcissant sa position, jouant de la menace à la grève, appelant les syndiqués à serrer les rangs sans dissidence, allant même jusqu’à saccager le bureau d’un président de conseil central. Oubliant que bien des demandes syndicales risquaient elles aussi d’avoir des effets sur la qualité et la quantité des services offerts par certaines fédérations. Comme si tout le monde avait perdu de vue pour qui et pourquoi on travaillait à la CSN!

À preuve ce cri du cœur exprimé publiquement par l’un des employés du STT CSN : « notre comité de négociation a remporté une victoire éclatante pour défendre nos conditions de rémunération. Mais à quel prix? Au prix d’un Info-Négo numéro 17 honteux (…) on ne peut (.. ) revivre cette atmosphère de tension, ces moyens de pression lourds, cette enflure du langage sans se condamner collectivement à détester notre travail et notre employeur. Sans créer la scission et la suspicion entre collègues (…).

Cet événement le montre bien : malgré des mécontentements souterrains, tout laisse penser qu’à la CSN, on peine à rompre avec des pratiques sclérosantes de type corporatiste, s’interdisant au passage toute réflexion globale et politique sur le contexte si particulier des politiques d’austérité de l’année 2015.

Souffler le chaud comme le froid

C’est d’ailleurs un peu la même chose qui s’est passée à propos de certaines interventions publiques du président de la CSN Jacques Letourneau, faites dans le contexte des mobilisations sociales de ce printemps. Alors qu’au travers d’une véritable “politique du choc”, fusent de toutes parts les attaques du gouvernement Couillard contre le mouvement syndical et populaire, on aurait pu s’attendre à ce que le président de la CSN montre le chemin, ou tout au moins rappelle le cap à suivre en cette période mouvementée : celui d’aider, par exemple au travers d’une possible “grève sociale”, au rassemblement des multiples oppositions et à leur renforcement, seule manière de pouvoir contrecarrer avec quelque chance de succès le plan d’austérité libéral. D’autant plus qu’à travers son budget, le gouvernement Couillard ferme toute possibilité de négociations fructueuses quant au renouvellement des conventions collectives des plus de 500 000 employés de la fonction publique.

Mais ce n’est pas du tout ce que le président de la CSN a fait. Il s’est contenté d’agir comme si de rien n’était — soufflant le chaud comme le froid. Appelant bien sûr d’un côté ses troupes à se battre contre le “budget patronal” des libéraux, mais pour aussitôt de l’autre côté tendre la main à Yves Thomas Dorval, président directeur général du Conseil du patronat du Québec, se déclarant prêt à travailler avec lui à “la prospérité du Québec”. De quoi semer la confusion dans les rangs syndiqués, et en tous cas aucunement aider tous ces indécis qui dans les bases hésitent encore à penser à une mobilisation commune.

Même chose avec les étudiantEs : plutôt que de voir en eux des alliés potentiels, voilà que lors d’une entrevue à Radio X de Québec, il se permet de questionner ouvertement leurs actions printanières, et de rappeler qu’il ira quant à lui négocier à l’automne avec le gouvernement qui aurait promis d’être malgré tant de déclarations contraires “de bonne foi”. Et cela, parce qu’on ne peut se payer le luxe d’un décret et “qui il ne faut pas qu’on donne l’impression qu’on n’est pas capables de s’entendre” (sic).

Qui ne verra pas là de vieux réflexes syndicaux, aujourd’hui totalement dépassés et déconnectés d’une réalité sociale et politique autrement exigeante? Et qui n’aurait pas envie d’un peu de cet air de liberté et rébellion que la CSN savait, il n’y a pas si longtemps encore, parfois si bien incarner?

Pierre Mouterde

Sociologue essayiste