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L’intelligence artificielle – Mythes, dangers, désappropriation et résistances

INTRODUCTION AU DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 31 - Hiver 2024

INTRODUCTION AU DOSSIER – Ce n’est pas d’hier que le capitalisme mondialisé développe et s’approprie les techniques et les technologies les plus avancées et productives pour générer plus de capital privé par l’exploitation du travail et par la consommation étendue à l’échelle de l’humanité. Le capitalisme a aussi mis en place des mécanismes de discrimination qui surexploitent les plus dominé·e·s afin de maximiser les profits.

L’intelligence artificielle (IA) fait partie de ce monde capitaliste. Elle est présente dans nos vies depuis quelques décennies sous différentes formes, on n’a ici qu’à penser à la reconnaissance vocale en téléphonie déployée en 1995 par Bell Canada, pionnier mondial dans ce domaine, en éliminant au passage quelques milliers d’emplois occupés principalement par des femmes. Dans cette joyeuse marre aux algorithmes, les enjeux sont de l’ordre de centaines de milliards de dollars.

Jusqu’ici le développement et le déploiement de l’IA se faisaient plutôt discrets dans des centres de recherche enfouis dans les universités, en « partenariat » avec quelques géants de l’univers numérique. On nous en laissait parfois entrevoir quelques applications « innovantes », dans le domaine de la médecine, de l’automobile autonome, de la reconnaissance faciale, etc. Mais cela restait sous la bonne garde des géants de ce monde.

Mais voilà qu’à la fin de 2023 retentit un coup de tonnerre médiatique dans ce merveilleux univers numérique. L’IA générative, qui depuis une bonne décennie était réservée aux entreprises qui pouvaient se la payer, devient accessible à monsieur et madame Tout-le-Monde sous la forme du robot conversationnel ChatGPT.

La nouvelle a fait fureur et elle n’a pas tardé à déclencher de par le monde un déluge de commentaires et de jugements à l’emporte-pièce. Voilà que l’on pouvait, par le biais d’une simple application, disposer des services d’un robot conversationnel apparemment prodigieux capable de générer instantanément une dissertation de qualité sur n’importe quel sujet de son choix dans la langue de sa convenance.

Bien que l’IA générative sous forme de robot conversationnel ne soit qu’une sous-branche des applications de l’IA basée sur l’apprentissage profond – l’IA couvre beaucoup plus large – il n’en fallut pas plus cependant pour que sur les médias sociaux et dans les grands médias institutionnels finisse par s’imposer un nouveau discours hégémonique en la matière, un discours passe-partout et tout puissant, globalement favorable à l’intelligence artificielle de dernière génération ainsi qu’à ses multiples déclinaisons possibles. Cela est présenté comme quelque chose d’inéluctable et d’indispensable à notre vie future, mettant en sourdine ou à la marge, ou encore passant sous silence bien des dimensions problématiques de l’intelligence artificielle[1].

En guise d’introduction à ce dossier sur l’IA, nous voulons déchiffrer cet emballement pour l’IA et montrer ce qu’il y a derrière ce discours devenu si prégnant, en mettant en évidence comment il reste difficile dans nos sociétés contemporaines de faire la part des choses en matière de découvertes ou de progrès scientifiques et techniques, au point de jouer à l’autruche devant une multitude de dangers pourtant des plus inquiétants.

Sur l’idée de progrès

Il faut dire que pendant longtemps, modernité oblige, nous avons été portés – y compris à gauche – à doter le progrès économique et technique d’un indice hautement positif.

Après l’imprimerie en 1450, la machine à vapeur en 1770, le moteur à explosion en 1854, l’électricité en 1870, les technologies de l’information et de la communication dans les années 1970 et aujourd’hui l’intelligence artificielle, nous pourrions facilement imaginer être partie prenante d’une vaste trajectoire historique pleine de promesses, nous délivrant pas à pas de lourdes tutelles pesant sur notre humanité. Comme si, en nous laissant emporter par l’inéluctable passage du temps, le futur allait nécessairement nous offrir un avenir meilleur que le présent ou le passé.

On a tous en tête des images fortes – par exemple dans le dernier film de Sébastien Pilote, Maria Chapdelaine – de l’existence que menaient nos ancêtres à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe dans ce pays de froid et de neige qu’était le Québec. Ils n’avaient ni eau courante ni électricité ni médecin assuré. Pour survivre et pour faire face aux défis d’une nature hostile, il ne leur restait qu’une vie faite de bûchage acharné et de durs travaux agricoles, d’économies et de privations. Au regard de notre vie d’aujourd’hui, qui souhaiterait revenir à de tels temps ?

Bien sûr, il y avait dans ces images trop simplistes quelques signaux contraires, mais nous avons mis longtemps à en tirer les véritables conséquences. Le progrès, en même temps qu’il délivrait l’être humain de bien des fardeaux, apportait son lot d’inquiétudes et de destruction. À preuve cette ombre de la menace nucléaire qui, à partir de 1945, s’est mise à grignoter, comme un sombre présage, les lumières philosophiques de toutes nos humaines interrogations.

Il y avait aussi ceux et celles qui, à gauche, avaient compris que ce progrès était porté par un mode de production particulier – le mode de production et d’échange capitaliste – qui en sapait une grande partie des potentialités positives. Ils voyaient donc dans un système socialiste, où les richesses privées seraient socialisées, le moyen de redonner au progrès humain ses vertus émancipatrices et libératrices.

Pourtant la plupart d’entre eux, en installant cette socialisation dans un futur indéterminé ou en fermant les yeux sur les difficultés de son actualisation, passée comme présente, et en se croyant portés par le vent de l’histoire, tendaient malgré eux à reprendre à leur compte le mythe d’un progrès inéluctable. D’ailleurs, ils étaient devenus si nombreux, si influents, si assurés de l’avenir – quelle que soit la manière dont ils le pensaient – qu’on avait même fini par tous les regrouper sous un même chapeau : le progressisme. Ils étaient, disait-on, des « progressistes » pariant, plein d’optimisme, sur les valeurs de la modernité, sur les avancées assurées et positives de l’histoire[2].

Le « progressisme », que nous le voulions ou non, nous en sommes, à gauche, les héritiers, et l’idée d’un progrès inéluctable se déployant positivement au fil du temps, continue de nous habiter. Et cela, même si l’histoire parait avoir depuis des décennies infirmé une bonne partie de ces prophéties.

En ne débouchant jusqu’à présent sur aucun changement sociétal de fond, sur aucun saut qualitatif, sur aucun « bond de tigre » comme disait Walter Benjamin, les indéniables avancées scientifiques et techniques qui continuent de fleurir à notre époque s’accompagnent de désordres économiques criants, de guerres nouvelles, de malaises sociaux grandissants, de blocages politiques et de contradictions culturelles. D’autant plus qu’aux maux traditionnels de l’exploitation ou de l’inégalité, fruits connus du capitalisme, sont venus se rajouter ceux, passablement inquiétants et longtemps ignorés, d’un productivisme échevelé : des prédations environnementales généralisées et de brutaux changements climatiques posant cette fois-ci, dans un proche avenir, la question même de notre survie comme humanité.

Voir les choses depuis la perspective de l’histoire

En fait, tout – en particulier ce qui touche aux effets des récentes découvertes scientifiques et techniques sur les sociétés humaines – devrait pouvoir être discuté aujourd’hui, se retrouver sur la grande table des débats collectifs, sans peur et en toute liberté.

Les crises multiples et combinées (crises économiques, sociales, politiques, sanitaires, écologiques, géopolitiques) que collectivement nous affrontons aujourd’hui nous le montrent comme jamais : cette trajectoire ascendante du progrès est en train de se déliter, voire de se transformer peu à peu en son contraire. Elle nous oblige brutalement à nous questionner sur le type de vie auquel nous aspirons comme humains, et sur le devenir de l’humanité. S’épanouira-t-elle sous le signe de la liberté ou de l’émancipation, ou au contraire se distordra-t-elle au gré des impasses d’un « désordre établi » maintenu d’une main de fer par les puissants d’aujourd’hui ? Tout des drames grandissants d’aujourd’hui ne nous oblige-t-il pas à voir les choses de loin, à les scruter depuis la perspective de l’histoire ? Il y a plus de 150 ans de cela, un certain Karl Marx rappelait que :

la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature […] et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant un minimum de force et dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine. Mais, rappelait-il […] cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté[3].

Cette vision large et prospective de la liberté, envisagée pour l’humanité universelle comme une libération vis-à-vis du temps de travail obligé, c’est là tout un programme dont on est loin de voir l’aboutissement aujourd’hui. Elle reste néanmoins d’une brûlante actualité quand on songe au surgissement dans nos sociétés de l’intelligence artificielle de dernière génération, si on ose s’arrêter à tout ce qu’elle bouscule sur le plan des conditions structurelles, économiques et techniques, favorisant ou non le déploiement possible d’une liberté humaine. Car on touche là, avec ce nouveau type de technologies, à quelque chose de résolument nouveau dont on peine à mesurer les conséquences sur les multiples dimensions de nos vies, travail et loisirs compris.

Il faut dire que les prouesses, dont cette intelligence artificielle est à l’origine, ont de quoi impressionner. La puissance et la rapidité de ses calculs comme les prodigieux résultats que ses algorithmes atteignent en matière de production quasi instantanée de textes conversationnels, d’images et de sons utilisables par tout un chacun, paraissent lui assurer un avenir à tout coup prometteur. Il faut dire aussi que cette capacité à recourir à des masses gigantesques de données numériques et à les trier à la vitesse de l’éclair recèle de potentiels côtés positifs, notamment en termes d’avancées scientifiques, et plus particulièrement ces derniers temps en termes de diagnostics médicaux. À condition cependant que ces machines apprenantes restent étroitement encadrées par des humains, selon des principes et des exigences éthiques et politiques réfléchies et connues de tous et toutes, de manière à pouvoir de part en part contrôler, dans la transparence, tous leurs tenants et aboutissants, leurs effets problématiques ou inattendus et leurs toujours possibles biais et bévues.

Derrière les prouesses des machines apprenantes, une désappropriation généralisée ?

Tel est le problème décisif : l’indéniable attractivité de l’IA l’a dotée d’une aura si séduisante qu’on tend, dans le grand public, à faire l’impasse sur les formidables dangers dont elle est en même temps le véhicule. Car telle qu’elle se présente aujourd’hui (aux mains des tout puissants monopoles que sont les GAFAM), telle qu’elle se déploie dans nos sociétés contemporaines (au sein d’un marché capitaliste néolibéralisé) et telle qu’elle est en train de faire son chemin dans nos vies (au travers d’une surveillance généralisée et d’une utilisation dérégulée de nos données numériques), l’IA risque bien de participer à un vaste mouvement de « désappropriation[4] » de nos vies. Oui, c’est bien cela : nous désapproprier d’une série d’habiletés collectives, de manières de faire, de façons d’être et de penser, de nous organiser socialement et politiquement, de nous éduquer; toutes choses qui étaient jusqu’à présent le propre de notre humanité commune, avec certes les indéniables limitations qu’elles portaient en elles, mais aussi toutes les libertés en germe qu’elles ne cessaient de nous offrir.

L’IA tend à participer à ce mouvement de désappropriation, en remplaçant ces manières de faire et d’être par des machines et des modèles automatisés et interconnectés, au fonctionnement et aux finalités à priori particulièrement opaques. Les voilà en effet aux mains de grands monopoles privés, eux-mêmes fouettés par le jeu d’une concurrence impitoyable et mus par le jeu cruel et impersonnel de l’accumulation infinie du capital. Le tout, en sachant qu’il s’agit de grands monopoles sur lesquels nous n’avons, dans l’état actuel des choses, pratiquement aucun contrôle démocratique, aucun pouvoir de décision citoyen, aucune prise sociale ou individuelle digne de ce nom.

L’IA risque ainsi d’accentuer, d’élargir et de parachever le mouvement de désappropriation que le mode de production capitaliste faisait déjà peser sur la vie des travailleurs et des travailleuses, en touchant cette fois-ci non pas seulement à l’organisation de leur travail ou à l’extorsion d’une survaleur économique, mais en s’immisçant dans, et en bouleversant de part en part les mécanismes d’information, d’organisation, de « gouvernementalité » de la société entière, tout comme d’ailleurs en se donnant les moyens de contrôler plus étroitement la subjectivité de chacun des individus qui la composent. Le tout, en tendant à pousser les sociétés humaines vers la surveillance généralisée, le contrôle bureaucratique systématisé, la fragmentation définitive des liens sociaux et communautaires; à rebrousse-poil de tous les idéaux démocratiques, d’égalité, de liberté, de fraternité et de diversité que tant d’entre nous continuent à poursuivre par le biais de la lutte sociale et politique.

C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de commencer cette présentation par une mise en perspective autour de la notion de progrès, et surtout, nous avons voulu placer ce dossier sur l’intelligence artificielle de dernière génération sous la forme d’une insistante interrogation dont nous chercherons à éclairer les enjeux sous-jacents : dernière les prouesses des machines apprenantes, ne se cache-t-il pas une désappropriation généralisée ?

Avec l’IA, en effet, l’affaire est plus que sérieuse, mais peut-être pas où on l’imaginerait de prime abord. Ici, il ne faut pas craindre de s’en prendre aux mythes qui circulent à son propos et qui, par exemple, verraient une sorte de grand ordinateur, super-intelligent et doté de conscience, prendre le dessus sur des sociétés humaines entières, un peu comme dans le célèbre film de Stanley Kubrick, 2001 : L’odyssée de l’espace, où l’ordinateur de bord HAL 9000 a pris le contrôle d’un vaisseau spatial malgré tous les efforts contraires de son équipage. Le problème n’est pas là, loin de là. Pourtant, si les peurs qu’une telle dystopie peut faire naitre sont actuellement dénuées de fondement, il reste qu’on a quand même bien des motifs d’être inquiets au regard des développements contemporains de l’IA de dernière génération.

Les véritables dangers de l’IA

Si aujourd’hui, ainsi que le rappelle Chomsky[5], l’IA dans sa forme actuelle est loin encore de pouvoir rivaliser sérieusement avec la versatilité et l’inventivité de l’intelligence humaine, ce qui fait néanmoins problème, c’est la manière dont ces nouvelles machines apprenantes – avec les impressionnants pouvoirs de mise en corrélation qu’elles recèlent – s’insèrent et se déploient dans les pores de nos sociétés déterminées par les logiques de l’accumulation capitaliste; elles-mêmes déjà profondément transformées par le déploiement récent des nouvelles technologies de la communication et de l’information (ordinateur, Internet, téléphones intelligents, réseaux sociaux, etc.).

En ce sens, l’IA n’est qu’un pas de plus, une nouvelle étape qu’on serait en train de franchir, l’expression d’un saut qualitatif effectué dans le nouvel ordonnancement d’un monde globalisé, connecté de part en part et mis systématiquement en réseau grâce aux puissances de l’informatique couplées maintenant à celles de l’intelligence artificielle de dernière génération. Avec une nuance de taille cependant : cet ordonnancement tend, par la course aux profits et aux logiques concurrentielles qui l’animent, par l’opacité et le peu de régulation dont elle est l’objet, à court-circuiter les interventions sociales et collectives pensées depuis le bas, ainsi que les démarches démocratiques et citoyennes et toute perspective émancipatrice touchant aux fins poursuivies par l’implantation de ces nouvelles technologies. Tout au moins si nous ne faisons rien pour empêcher son déploiement actuel, si nous ne faisons rien pour tenter d’en encadrer mieux et plus rigoureusement la mise en place, et plus encore pour imaginer les contours d’un autre monde possible et lutter collectivement pour son avènement : un monde dans lequel les nouvelles technologies seraient au service de l’humanité universelle et non son triste contraire.

C’est la raison pour laquelle nous avons voulu penser ce dossier comme une invitation à l’échange et à la discussion, au débat, mais aussi comme un appel à la résistance et à l’action. L’importance et la nouveauté des dangers encourus, tout comme le contexte sociopolitique difficile dans lequel nous nous trouvons, appellent à combiner des forces, à trouver des alliés, à élaborer des fronts amples pour faire connaître l’ampleur des dangers qui sont devant nous, pour faire de l’intelligence artificielle une question politique cruciale auprès d’un large public.

Le côté inédit de ces dangers nous demande en particulier de réfléchir et de travailler sur la nécessité d’une réglementation immédiate et beaucoup plus stricte que celle, balbutiante, que nous connaissons aujourd’hui. Non pas en imaginant qu’on pourra ainsi facilement et définitivement « civiliser » une technologie aux logiques pernicieuses, mais en nous donnant les moyens de gagner déjà de premières batailles sur ce front, aussi minimes soient-elles au départ, pour pouvoir par la suite aller plus loin et s’interroger en profondeur sur le mode de vie qu’on veut imposer de la sorte ainsi que sur la conception du progrès sous-jacente qui en voile toutes les dimensions problématiques.

Car avec l’intelligence artificielle de dernière génération, voilà soudainement les plus intimes des potentialités intellectuelles et artistiques de l’humanité, ses fondements démocratiques, ses outils professionnels d’information, etc., qui risquent d’être profondément chambardées par les dynamiques d’un technocapitalisme dérégulé auquel nous faisons face aujourd’hui.

Un dossier pour débattre et résister

La nouveauté comme la complexité des dangers et les problèmes entrevus obligent à l’humilité et à la prudence, mais il faut s’y arrêter, prendre connaissance de la situation et voir les possibilités de résistance.

Nous allons d’abord tenter avec André Vincent (Intelligence artificielle 101) d’explorer les constituantes technologiques sur lesquelles repose ce qu’on appelle l’IA. On y explique les apports de chacune des quatre constituantes de ce « réseau de neurones apprenant profondément et générant quelque chose » : les machines, les logiciels, les données et l’argent. Et comment tout cela s’imbrique dans diverses applications dans une foule de domaines d’activités. On y examine aussi les diverses formes d’encadrement de l’IA proposées à ce jour ainsi que leur portée. Un glossaire des principaux termes utilisés en IA complète cet article.

Après ce texte d’introduction à l’IA, la partie du dossier, De quelques bouleversements structurels, veut exposer quelques-uns des dangers et des problèmes les plus évidents qui semblent aujourd’hui sauter aux yeux des spécialistes. Et comme en ce domaine, on est loin de l’unanimité, on verra la richesse et la diversité des points de vue, y compris d’importantes oppositions. En particulier quand il s’agit de nommer et de conceptualiser les bouleversements d’ordre systémique qui s’annoncent à travers le développement de l’économie numérique.

Ainsi Maxime Ouellet (Penser politiquement les mutations du capitalisme à l’ère de l’intelligence artificielle) critique ceux qui ont tendance à amplifier le caractère inédit d’une nouvelle forme de capitalisme induite par l’exploitation des données numériques, et qui oublient d’expliquer comment ces transformations s’inscrivent dans la continuité de dynamiques structurelles plus larges du capitalisme de l’après-guerre. Il insiste sur le fait que le développement capitaliste contemporain s’appuie moins sur la forme marchandise prédictive des algorithmes que sur la valorisation financière d’une nouvelle classe d’actifs intangibles (brevets, droits de propriété intellectuelle, fusions et acquisitions, alliances stratégiques, etc.). Il s’oppose ainsi aux thèses de Jonathan Durand Folco et de Jonathan Martineau (Vers une théorie globale du capitalisme algorithmique) qui cherchent au contraire à montrer que l’on assiste à une mutation importante du capitalisme rendue possible par l’utilisation des algorithmes, une mutation du même type que celle apportée par la révolution industrielle du XIXe siècle. Ils veulent mettre en lumière comment l’algorithme est devenu le nouveau principe structurant qui, tout en prenant appui sur lui, réarticule et dépasse le néolibéralisme financiarisé.

C’est aussi cette thèse que tentent de confirmer Giuliana Facciolli et Jonathan Martineau (Au cœur d’une reconfiguration des relations internationales capitalistes), en critiquant l’approche de Cédric Durand[6] sur le « techno-féodalisme ». Sur la base de cette critique, l’autrice et l’auteur veulent démontrer comment les dynamiques du capitalisme algorithmique permettent de mieux comprendre les phénomènes de la périphérisation de certains espaces du capitalisme mondial et de renouveler la compréhension des rapports de dépendance coloniale entre le Nord (États-Unis et désormais Chine) et le Sud global, se traduisant par de nouvelles formes de dépendance de gouvernementalité algorithmique.

On trouvera aussi dans cette première partie un autre axe révélateur de débat entre, d’une part, les thèses défendues par Philippe de Grosbois (L’intelligence artificielle, une puissance médiocre) et, d’autre part, celles promues par Eric Martin (La privation du monde face à l’accélération technocapitaliste). Alors que le premier insiste sur le fait qu’un travail critique sur l’IA doit éviter de lui attribuer des capacités qu’elle n’a pas (« Il n’y a pas d’intelligence dans l’IA »), le second va à l’inverse montrer comment, sous l’emprise du capitalisme et du machinisme formaté à l’IA, on est en train de passer d’une société aux aspirations « autonomes » à des sociétés « hétéronomes » au sein desquelles le sujet se trouve alors « privé de monde » par un processus de déshumanisation et de « démondanéisation ». Deux approches apparemment aux antipodes l’une de l’autre, mais qui toutes deux cherchent à mieux mesurer – véritable défi – l’impact exact de l’IA sur nos vies : avec d’un côté, de Grosbois minimisant la portée d’une telle technologie et rappelant l’importance de poursuivre les tâches non achevées de déconstruction des systèmes d’oppression patriarcale et raciale, pendant que de l’autre côté, Martin insiste sur la nouveauté et le danger majeur que représente cet « oubli de la société » induit par le déploiement de l’IA.

Dans une tout autre perspective, Myriam Lavoie-Moore (Quelques leçons féministes marxistes pour penser une l’intelligence artificielle autrement) explore certains éléments des théories féministes de la reproduction sociale afin de voir si, à travers elles, on peut envisager une production et un usage de l’IA qui serviraient les activités reproductives sans les asservir aux impératifs de la valorisation. En refusant de rejeter en bloc l’adoption de telles technologies, elle fait cependant apercevoir, au fil de son analyse, certaines des limitations qu’elles comportent, notamment en ce qui concerne le rapport entre le temps de travail obligé et les tâches du « care », d’ordre relationnel.

Dans un deuxième temps cependant, De quelques effets bien concrets, certains auteurs ne manqueront pas de nous ramener à la vie ordinaire en montrant les effets immédiats et bien concrets de l’IA.

Ainsi Dominique Peschard de la Ligue des droits et libertés (Capitalisme de surveillance, intelligence artificielle et droits humains) traite des effets pervers associés d’ores et déjà à l’IA. Il insiste autant sur les activités toxiques qu’elle tend à promouvoir (le discours haineux, le partage non consensuel d’images intimes, etc.) que sur les problèmes de santé (la dépendance aux écrans) qui en résultent, les impacts environnementaux qu’elle induit ou encore la surveillance policière qu’elle renforce.

Le texte de Caroline Quesnel et Benoit Lacoursière de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (L’intelligence artificielle comme lieu de lutte du syndicalisme enseignant) va dans le même sens, mais en insistant, pour le domaine de l’éducation, sur les vertus d’une perspective technocritique permettant de résister au risque de la discrimination algorithmique comme à celui du non-respect des droits d’auteur ou encore aux fraudes grandissantes. Elle et il mettent en lumière la nécessité d’un encadrement plus strict de l’IA et l’importance d’appliquer le principe de précaution à celle-ci.

On retrouve la même approche avec Jérémi Léveillé (L’intelligence artificielle et la fonction publique : clarification et enjeux), cette fois-ci à propos de la fonction publique, en montrant comment l’IA « perpétue plutôt le statu quo, c’est-à-dire la marginalisation et la discrimination de certaines populations selon des critères de genre, de religion, d’ethnicité ou de classe socioéconomique », le tout permettant à l’État d’accroitre la productivité et de diminuer les coûts.

De son côté, Jonathan Martineau (Les temporalités sociales et l’expérience du temps à l’ère du capitalisme algorithmique) fait ressortir les effets très concrets que risque de faire naitre l’IA à propos d’une dimension de notre vie d’humain à laquelle on ne prête pas nécessairement toute l’attention requise : notre façon d’expérimenter le temps. Il montre que le déploiement de l’IA brouille la distinction traditionnelle entre temps de travail et temps de loisirs, mais aussi tend à accélérer tous les rythmes de vie ainsi qu’à nous enfermer dans une vision « présentiste » du temps, c’est-à-dire qui privilégie indûment le moment du présent sur ceux du passé et de l’avenir.

Enfin, dans un troisième temps, De quelques considérations sur l’avenir, Jonathan Durand Folco (Dépasser le capitalisme algorithmique par les communs ? Vers un communisme décroissant technosobre) décrit comment l’IA – dans une société post-capitaliste où la prise en charge des communs serait assumée collectivement et démocratiquement – pourrait être utilisée dans une perspective de technosobriété et de décroissance. Faisant cependant ressortir les multiples inconnues comme les nombreux débats qui sont nés à ce propos, son texte se présente comme un exercice prospectif nous permettant de saisir toute l’ampleur des questions en jeu.

On ne sera donc pas étonné de réaliser que si ne manquent pas les dénonciations et points de vue critiques théoriques comme pratiques, notre dossier ne s’est cependant guère attardé aux formes de lutte à mener. C’est que, nouveauté de la thématique de l’IA, bien peu a encore été élaboré, bien peu a été pensé et mis en pratique de manière systématique à propos des luttes globales à entreprendre à l’encontre des dangers et des dérives de l’IA et de ses multiples applications. Tout reste à faire !

Pourtant les défis que la conjoncture contemporaine a placés devant nous obligent à lier étroitement réflexion et action, et par conséquent à réfléchir en situation, en fonction du contexte où l’on se trouve et qui ouvre ou non à la possibilité d’agir collectivement. On ne peut en effet ne pas tenir compte de la réalité des rapports de force sociopolitiques existants. Mais on ne peut en même temps, ainsi que nous le montre ce dossier sur l’IA, ne pas radicaliser nos interrogations sur le cours du monde, c’est-à-dire oser prendre les choses à la racine et par conséquent pousser la réflexion aussi loin que possible, en toute liberté, en n’hésitant pas à aller à rebrousse-poil de toutes les confortables indifférences de l’heure, pour agir ensemble. Puisse ce dossier nous aider à aller dans cette direction !

Par Flavie Achard, Édouard Lavallière, Pierre Mouterde, André Vincent


NOTES

  1. Voir à titre d’exemple l’émission spéciale de deux heures de Radio-Canada le 7 décembre 2023, L’intelligence artificielle décodée, <www.youtube.com/watch?v=QFKHd2k_RNE>.
  2. Sur le plan culturel, la modernité est née quand, dans le cadre d’une conception générale du monde, ont commencé à s’imposer au XVIIIe siècle, à l’encontre des traditionnelles idées d’immuabilité du monde, de divinité, de foi et de fidélité, les idées nouvelles d’histoire, d’humanité, de raison (les sciences) et de liberté. Et au sein du paradigme culturel de la modernité, les progressistes apparaissaient comme ceux qui avaient repris à leur compte l’idée d’une histoire nous conduisant nécessairement vers le progrès. On pourrait avancer qu’il y avait en fait deux grands courants de progressistes : ceux qui imaginaient, notamment aux États-Unis, « la révolution par le progrès » et ceux qui imaginaient, notamment dans l’ex-URSS, « le progrès par la révolution ».
  3. Karl Marx, Le capital, Livre 3, Paris, Éditions sociales, 1976, chap. 48, p. 742.
  4. Le terme de « désappropriation » nous semble, dans le cas de l’IA, plus juste que celui de « dépossession » dans le sens où cette désappropriation va bien au-delà du phénomène de l’exploitation par exemple d’un salarié, quand on le dépossède – par l’extorsion d’une plus-value – de la part de valeur qui lui revient à travers son travail. En fait, avec l’IA et ses effets en chaîne, se poursuit et s’accomplit ce mouvement de dépossession en l’élargissant à la société entière et en bousculant les processus cognitifs et émotionnels à partir desquels l’être humain pouvait collectivement et à travers la culture faire preuve d’intelligence – user donc de cette capacité d’unifier le divers – en ayant ainsi les moyens de développer à travers l’histoire un sens de l’innovation inédit.
  5. « Contrairement à ChatGPT et ses semblables, l’esprit humain n’est pas un volumineux moteur de recherches statistiques en quête de modèles, avalant des centaines de téraoctets de données et extrapolant la réponse la plus probable à une question ou la solution la plus vraisemblable à un problème scientifique. Bien au contraire, l’esprit humain est un système étonnamment efficace et même raffiné qui fonctionne avec de petites quantités d’informations ; il ne cherche pas à déduire des corrélations sommaires à partir de données, mais à élaborer des explications. […] ChatGPT fait preuve de quelque chose de très similaire à la banalité du mal : plagiat, apathie et évitement. Elle reprend les arguments habituels de la littérature dans une sorte de superbe automaticité, refuse de prendre position sur quoi que ce soit, plaide non seulement l’ignorance mais aussi le manque d’intelligence et, en fin de compte, offre une défense du type « je ne fais que suivre les ordres », en rejetant toute responsabilité sur ses créateurs. » Noam Chomsky, New York Times, 8 mars 2023, traduction du site Les Crises, <https://www.les-crises.fr/la-promesse-trompeuse-de-chatgpt-noam-chomsky/>.Voir aussi Hubert Krivine, L’IA peut-elle penser ? Miracle ou mirage de l’intelligence artificielle, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2021, p. 79 : « Comme l’écrit Yan Le Cun, « le fait que le monde soit tridimensionnel, qu’il y ait des objets animés, inanimés, mous, durs, le fait qu’un objet tombe quand on le lâche… les humains apprennent ça par interaction. Et ça, c’est ce qu’on ne sait pas faire avec les ordinateurs. Tant qu’on y arrivera pas, on n’aura pas de machines vraiment intelligentes. » […] Pour Descartes, c’est bien connu, « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; il ne l’est pas pour la machine. Bien des bévues de l’IA résultant de calculs très sophistiqués, doivent être corrigées en y faisant tout simplement appel ».
  6. Cédric Durand, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris, Zones, 2020. Ce dernier rejoint en partie les thèses de Maxime Ouellet sur l’importance des biens intangibles (brevets, droits de propriété intellectuelle, etc.) au sein du capitalisme contemporain.

 

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