Appel aux économistes hétérodoxes

Pourquoi ne voyez-vous pas que la croissance actuelle est incompatible avec les crises écologiques et sociales ?

Par , Mis en ligne le 17 juillet 2010

Le docu­ment de Louis Gill sur la façon de com­prendre la dette du Québec [1] est pré­oc­cu­pant. Sans aucun ques­tion­ne­ment, il y suit un fon­de­ment de l’économie reconnu par ses « oppo­sants » : tout son argu­men­taire dépend d’un recours à la crois­sance du PIB selon les ten­dances connues depuis des décen­nies et qui ont marqué l’économie pen­dant cette période. À aucun moment n’est-il ques­tion du sens du PIB ni des nom­breuses cri­tiques for­mu­lées à l’égard de cet indi­ca­teur. Ceci n’est pas per­ti­nent pour l’objectif visé, la cri­tique du dis­cours bud­gé­taire du gou­ver­ne­ment, mais l’absence rend aléa­toire tout le docu­ment.

Je recon­nais que les éco­no­mistes hété­ro­doxes repré­sentent une grande diver­sité d’orientations et de pen­sées. Mais je ne com­prends pas pour­quoi ils ne voient pas la crois­sance (et le PIB qui la mesure) comme fon­da­men­tale et pro­blé­ma­tique dans les réflexions qui motivent leur « dis­si­dence ». Plus pré­ci­sé­ment, dans les débats actuels sur les crises finan­cière et éco­no­mique, je ne trouve pas d’indications que les fac­teurs éco­no­miques asso­ciés à la « dette éco­lo­gique » y trouvent une place.

Le docu­ment de Gill montre l’intérêt pour plu­sieurs éco­no­mistes de main­te­nir le lien entre le PIB et la dette, comme moyen pour fonder une approche à la « ges­tion » de la dette. Tout en recon­nais­sant que les cal­culs et les ana­lyses de Gill sont très inté­res­sants lorsque mis en rela­tion avec ceux de ses oppo­sants au minis­tère des Finances (entre autres), les deux pour­suivent le débat dans un vide his­to­rique qui laisse per­plexe.

Gill com­mence sa sec­tion sur le poids rela­tif de la dette en fai­sant réfé­rence à la situa­tion en 1945, à la sortie de la Deuxième Guerre mon­diale : le poids de l’énorme dette s’est éva­poré comme par magie avec la crois­sance du PIB pen­dant les Trente glo­rieuses. [2] Proposer qu’il y ait ana­lo­gie pos­sible entre cette situa­tion d’antan et celle d’aujourd’hui, après Trente moins glo­rieuses, me paraît inap­pro­prié. Une telle approche oublie l’origine des crises éco­lo­giques et sociales qui se sont déve­lop­pées pen­dant ces der­nières décen­nies.

Les cri­tiques récentes du PIB [3] mettent l’accent sur ce qui est connu de toute façon à cet égard : le PIB ne mesure pas les exter­na­li­tés néga­tives de la crois­sance, et – peu importe les dif­fi­cul­tés qui existent sur le plan métho­do­lo­gique pour les inclure dans la comp­ta­bi­lité natio­nale – il est de plus en plus évi­dente qu’il faut tenir compte expli­ci­te­ment et direc­te­ment de ces exter­na­li­tés dans le cadre des ana­lyses éco­no­miques.

Les exter­na­li­tés se mani­festent quo­ti­dien­ne­ment main­te­nant dans dif­fé­rents aspects des mul­tiples crises per­ma­nentes qui sévissent et qui, clai­re­ment, trouvent leurs causes dans notre déve­lop­pe­ment depuis trente (ou soixante) ans. Gill – je crois comme bon nombre d’économistes, hété­ro­doxes ou néo­clas­siques – est à l’aise avec l’idée de pro­je­ter la crois­sance du PIB, mais donc de l’économie et de toutes ces acti­vi­tés qui sont loin d’être « déma­té­ria­li­sées », sur des décen­nies à l’avenir, en sui­vant plus ou moins le même rythme que celui des décen­nies pas­sées.

Cette crois­sance n’aura pas lieu. Pire, elle n’a déjà pas lieu, n’a pas eu lieu dans le sens posi­tif qu’on lui attri­bue. Je tra­vaille actuel­le­ment sur l’élaboration d’un Indice de pro­grès véri­table (IPV) pour le Québec. Il s’agit d’un outil éla­boré par les éco­no­mistes éco­lo­giques depuis plus de vingt ans pour essayer de tenir compte, en termes moné­taires, des exter­na­li­tés néga­tives de notre déve­lop­pe­ment, ainsi que de cer­taines acti­vi­tés non mar­chandes qui y contri­buent de manière impor­tante, comme le tra­vail non rému­néré. C’est un effort de « cor­ri­ger » le PIB lorsque ce der­nier indi­ca­teur est uti­lisé pour éva­luer le déve­lop­pe­ment. [4]

Chaque élé­ment de l’IPV, voire ses fon­de­ments mêmes, peuvent être et sont ques­tion­nés. Il reste que le tra­vail consti­tue au moins un appel à ceux qui le cri­tique de trou­ver des alter­na­tives, une façon réa­liste et rai­son­nable de mesu­rer le coût des exter­na­li­tés néga­tives de la crois­sance, pour que le bilan de nos acti­vi­tés soit un vrai bilan. Il est tout sim­ple­ment éton­nant, pour un non éco­no­miste, de voir les éco­no­mistes éta­blir des « bilans » de notre pro­grès en ayant recours au PIB, sans recon­naître que de tels bilans n’incluent pas les pas­sifs clés qui sont en cause. [5]

Les ana­lyses pour l’IPV que j’ai faites à ce jour me paraissent fas­ci­nantes dans leurs résul­tats [6], et méritent au moins une réflexion de la part des éco­no­mistes hété­ro­doxes quant à leurs impli­ca­tions :

  • en fores­te­rie, le coût de la dégra­da­tion de la forêt qué­bé­coise – un « manque à gagner » dans son exploi­ta­tion – frôle la valeur ajou­tée fores­tière elle-même, et si l’on ajoute l’absence de toute rente pour l’exploitation de ce capi­tal col­lec­tif, le « bilan » de cette acti­vité éco­no­mique impor­tante pour plu­sieurs régions est clai­re­ment néga­tif ;
  • le coût qui devrait être attri­bué à nos émis­sions his­to­riques de gaz à effet de serre, sui­vant une métho­do­lo­gie lar­ge­ment recon­nue, monte à envi­ron 40 G$, et ce coût – notre « dette » envers la pla­nète et envers les pays pauvres – aug­mente rapi­de­ment, même en pré­ten­dant que le Protocole de Kyoto sera res­pecté et qu’un suc­ces­seur sera trouvé et fonc­tion­nera ;
  • le coût des impacts des acti­vi­tés agri­coles est du même ordre que la valeur ajou­tée agri­cole elle-même, au moins, et une prise en compte de leurs inci­dences sociales rend le « bilan » néga­tif dans ce sec­teur aussi ;
  • notre approche au déve­lop­pe­ment minier repré­sente une vente de feu, l’État (comme presque tous les États du globe) don­nant nos res­sources non renou­ve­lables pour une pitance, et le bilan ici aussi est car­ré­ment néga­tif lorsqu’on prend en compte le coût des inci­ta­tifs mis en place pour encou­ra­ger cette vente de feu ;
  • le PIB attri­bue une valeur à la pro­duc­tion due à la crois­sance démo­gra­phique, alors que celle-ci doit être consi­dé­rée comme une des sources des crises actuelles, où de plus en plus d’humains consomment de plus en plus de res­sources et pol­luent de plus en plus les éco­sys­tèmes pla­né­taires ;
  • le coût de l’étalement urbain, de la pol­lu­tion de nos rivières et de l’air de nos villes, de la perte de nos res­sources halieu­tiques ne fait que rendre plus évident un « bilan » néga­tif de grands pans de notre déve­lop­pe­ment que le PIB ne repré­sente tout sim­ple­ment pas.

Ces exter­na­li­tés – pour le répé­ter – se trouvent main­te­nant au cœur des mul­tiples crises qui sévissent : crise de l’eau (peut-être pas au Québec) ; crise des chan­ge­ments cli­ma­tiques ; effon­dre­ment des pêches ; dis­pa­ri­tion de la bio­di­ver­sité. À ces crises « envi­ron­ne­men­tales » – qui sont aussi sociales et éco­no­miques – s’ajoutent des enjeux cri­tiques pour toute pla­ni­fi­ca­tion de l’avenir, peu importe les pro­jec­tions de crois­sance sui­vant l’expérience du passé : pic de pétrole, dont le moment précis de son arri­vée (et oublions les sables bitu­mi­neux comme solu­tion au défi) est sans impor­tance ; défi de l’alimentation mon­diale, empiré par les efforts impor­tants des pays de l’OCDE en matière de bio­car­bu­rants et de bio­pro­duits ; crois­sance démo­gra­phique impor­tante dans les pays où la pau­vreté repré­sente déjà un pro­blème majeur. [7]

Il est temps que les éco­no­mistes hété­ro­doxes réunis au sein d’Économieautre­ment et dans d’autres ins­tances ouvrent le débat sur la façon d’intégrer dans leurs ana­lyses la prise en compte des exter­na­li­tés néga­tives de la crois­sance et des crises par les­quelles elles se mani­festent aujourd’hui. Il en va d’une partie impor­tante de la per­ti­nence de leur effort de consti­tuer un forum per­met­tant de prôner un « chan­ge­ment de la logique éco­no­mique » (pour uti­li­ser le nom d’un autre effort d’intervenir dans les débats éco­no­miques, le Réseau CLÉ). La logique du texte de Louis Gill ne tient tout sim­ple­ment plus la route, tel­le­ment le recours à la crois­sance (du PIB) est main­te­nant chose du passé.

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Notes

[1] http://​www​.eco​no​mieau​tre​ment​.org/sp… L’article est endossé par l’IRIS, l’IRÉC, Économieautrement, la CSN, la FTQ et la CSN. [2] Cf. Gill, op.cit, pp.17-18 : « Pour illus­trer, la dette du Canada s’élevait à 108 % du PIB au len­de­main de la Deuxième Guerre mon­diale, en 1945. Sans aucun rem­bour­se­ment, par le seul effet d’une crois­sance du PIB plus rapide que celle de la dette, elle avait chuté à 18 % du PIB trente ans plus tard, au milieu des années 1970. » [3] Voir entre autres le rap­port soumis par Joseph Stiglitz et Amartya Sen en 2009 au Président de la France (www​.sti​glitz​-sen​-fitoussi​.fr ) et, dans une moindre mesure, celui soumis aux Nations Unies (http://​www​.un​.org/​g​a​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​/63/c… ), mais éga­le­ment les tra­vaux de la Commission euro­péenne, de l’OCDE, du Parlement euro­péen, du Club de Rome et le WWF dans l’initiative Beyond GDP (http://​www​.beyond​-gdp​.eu/ ). [4] Voir la pré­sen­ta­tion de l’IPV pour les États-Unis, de Redefining Progress, à http://​www​.rpro​gress​.org/​s​u​s​t​a​inabi… pour une idée de ce qui est en cause. [5] Voir mon article sur la ques­tion à http://​www​.eco​no​mieau​tre​ment​.org/sp… [6] Voir la série d’articles sur dif­fé­rentes com­po­santes de l’IPV sur les sites de l’Agora, de GaïaPresse et de Nature Québec. [7] Voir mon article « Les crises finan­cière et éco­no­mique : la pointe de l’iceberg » à paraître sous peu sur le site d’Économieautre­ment

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