Vénézuela

Dernière marée rouge pour Chávez

Faut-il craindre le ressac ?

Par Mis en ligne le 07 mars 2013

mort-chavezLe 5 mars vers 18h00, aux abords du capi­tole, siège de l’assemblée natio­nale, des ouvriers ter­minent de lisser le ciment des dalles qu’ils viennent de couler au centre de la rue en répa­ra­tion depuis quelques semaines. Le ciment ne peut attendre, tout comme les gens qui s’assemblent déjà sur la place Bolívar pour expri­mer leur peine. La mort de Hugo Chávez à 16h25 vient de leur être annoncé à la télé­vi­sion par le vice pré­sident, Nicolas Maduro. Ils ne sont alors que deux ou trois cen­taines, mais leur nombre ira crois­sant au cours des pro­chaines heures, jusqu’à dépas­ser le mil­lier. Ils arrivent en petits groupes, d’un peu par­tout dans la ville, arbo­rant dra­peaux et photos de leur leader. A 19h30, un groupe de moto­cy­clistes arrive, moteurs péta­ra­dant, par l’Avenida sur. Le bruit inter­rompt le dis­cours qu’un poli­ti­cien du régime pro­nonce depuis le pié­des­tal de la statut de Bolívar, qui est habi­tuel­le­ment gardé libre par deux gardes qui empêchent les gens de s’y asseoir. Mais ce soir, le climat est spé­cial. Des gens de tous âges, hommes et femmes confon­dues, pleurent et s’embrassent. Ils expriment leur pro­fonde tris­tesse face à la perte du Comandante, du Libertador. Ce der­nier titre, le libé­ra­teur, autre­fois réservé à Bolívar, est uti­lisé aujourd’hui pour Chávez.

Les gens chantent des slo­gans pour conso­ler leur peine. Entre quelques cou­plets de l’Hymne natio­nal, ils crient « nous sommes tous Chávez » ; « Nous sommes cha­vistes, anti-impé­ria­listes » ; « Chavez est en vie, la lutte se pour­suit ». Plus tard en soirée, alors que la place se vide tran­quille­ment, des gens s’arrêtent devant les dalles de ciment, qui ont main­te­nant la consis­tance par­faite. Ils y ins­crivent leurs témoi­gnages d’amour pour Chávez, qui res­te­ront ainsi gravé pour long­temps.

Un scé­na­rio simi­laire se déroule en même temps devant l’hôpital mili­taire, où repose tou­jours le corps du Comandante. Depuis le toit pré­caire d’une échoppe qui borde l’entrée, quelques tri­buns auto­pro­cla­més crient les exploits de Chávez, et sur­tout, appellent à l’unité des révo­lu­tion­naires et des socia­listes pour la défense de la révo­lu­tion.

Appels à l’unité

Les appels à l’unité[1] ne sont pas inopi­nés dans le contexte. Le pro­ces­sus de construc­tion de l’hégémonie cha­viste au Venezuela est marqué par l’union d’une foule de sec­teurs et de forces sociales, ori­gi­nel­le­ment plus ou moins orga­ni­sés, der­rière la can­di­da­ture de Chávez d’abord, puis en sou­tient au pro­ces­sus qu’il diri­geait. Bien que les sup­por­ters se soient épurés avec le temps, sub­siste une diver­sité de ten­dances[2] pour laquelle le sym­bole de Chávez repré­sente une véri­table clef de voute. Il est en effet l’unique figure qui fai­sait l’unanimité. Même les mou­ve­ments qui appuye le pro­ces­sus tout en se mon­trant très cri­tiques, appuient de façon géné­rale Hugo Chávez.

Sa mort repré­sente donc à moyen terme un défi. Défi d’une part parce que les dif­fé­rents cou­rants au sein du cha­visme risquent de se livrer une bataille pour contrô­ler l’État. Steve Ellner iden­ti­fiait les ten­sions en termes de classe, entre les sec­teurs ouvriers his­to­ri­que­ment orga­ni­sés, les classes moyennes, et les sec­teurs popu­laires tra­di­tion­nel­le­ment exclus de l’espace poli­tique. Cette ten­sion se mani­feste de dif­fé­rente façon, notam­ment à propos du rôle que doit assu­mer le parti et la démo­cra­tie qui doit l’habiter, où rela­ti­ve­ment à l’espace qui doit être accordé à la démo­cra­tie locale, ou encore sur la ges­tion éco­no­mique assu­mée par l’État[3].

De façon plus immé­diate, il est pos­sible d’identifier une ten­sion à la tête du régime entre Nicolas Maduro le vice-pré­sident, dau­phin de Chávez qui sera vrai­sem­ble­ment le pro­chain can­di­dat des forces cha­vistes, et le pré­sident de l’assemblée natio­nale, Diosdado Cabello, notam­ment près des mili­taires. Mais ils ne sont pas les seuls à contrô­ler des espaces de pou­voir. À court terme, ces ten­sions vont pro­ba­ble­ment demeu­rer dis­crètes, et la dis­ci­pline et l’unité a des chances de l’emporter en pré­vi­sion de l’élection qui devra se tenir dans les 30 jours. Mais à moyen terme, la mort de Chávez avec toute la charge sym­bo­lique qu’il repré­sente, signi­fie que dis­pa­raît l’un des prin­ci­paux, voire le prin­ci­pal fac­teurs d’unité de ces dif­fé­rents cou­rants.

L’importance sym­bo­lique.

Le mer­credi 6 mars dès 10h00, soit moins de 24 heures après le décès, un défilé était orga­nisé pour accom­pa­gner la dépouille de l’ex-président depuis l’hôpital mili­taire jusqu’à l’Académie mili­taire où s’installera une cha­pelle ardente ouverte au public. La foule qui a accom­pa­gnée le cer­cueil sur tout le par­cours, d’une durée près de huit heures, se compte cer­tai­ne­ment en cen­taines de mil­liers, et dépasse pro­ba­ble­ment le mil­lion. L’argument qui tente d’expliquer la par­ti­ci­pa­tion aux mani­fes­ta­tions et ras­sem­ble­ments cha­vistes par le petit clien­té­lisme (goûter et trans­port four­nis…) tombe alors de lui-même. Les par­ti­sans fon­dant en larme par dizaine au pas­sage du convoi funèbre sont un contre-pied des plus convain­cants. Des gens de tous âges et de toutes condi­tions sociales étaient ainsi enva­his d’une émo­tion forte, une forme de cathar­sis momen­ta­née don­nant l’impression qu’ils et elles venaient de perdre un être cher, un proche parent.

Cette pas­sion sus­ci­tée par Chávez est impor­tante pour en com­prendre le phé­no­mène. L’adhésion qu’il sus­ci­tait a permis de dépla­cer l’hégémonie par un dis­cours qui s’est lui-même déplacé avec le temps. D’un projet boli­va­rien, il est devenu d’abord anti-impé­ria­liste autour de 2003-2004, puis socia­liste à partir de 2005-2006. Mais une telle adu­la­tion popu­laire est loin de pou­voir expli­quer à elle seule le phé­no­mène et la per­sé­vé­rance au pou­voir au sein d’un sys­tème à élec­tions démo­cra­tiques répé­tées. Elle a pu fonc­tion­ner d’une part parce qu’elle par­ve­nait à mettre en lien des demandes des sec­teurs popu­laires qui l’appuyaient[4]. D’autre part, Chávez s’est éga­le­ment main­tenu au pou­voir en sti­mu­lant l’organisation de com­mu­nau­taire de ses par­ti­sans et des citoyens. Les mis­sions en sont un exemple, puisqu’elles requé­raient sou­vent qu’un comité local de ges­tion se forme et s’organise pour obte­nir les béné­fices promis. Cette forme d’organisation s’est déve­lop­pée au cours des der­nières années notam­ment au sein de conseils com­mu­naux, qui per­mettent éga­le­ment aux citoyens ainsi réunis de deman­der des fonds à l’État pour lancer de petites entre­prises pro­duc­tives. Plusieurs quar­tiers pauvres de Caracas, ces fameux Barrios per­chés à flanc de mon­tagne, sont ainsi par­ve­nus à orga­ni­ser des entre­prises col­lec­tives four­nis­sant un moyen de trans­port en commun moto­risé dans des zones où ils étaient autre­fois absents.

Or, cette forme d’organisation à la base s’est aussi ren­for­cée au sein du parti poli­tique de Chávez, le Parti socia­liste unifié du Venezuela (PSUV). Formé après l’élection pré­si­den­tielle de 2006, le PSUV devait ras­sem­bler en un seul la mul­ti­tude des partis qui appuyaient le pré­sident. Il devait éga­le­ment per­mettre une for­ma­li­sa­tion d’un pro­gramme et de la par­ti­ci­pa­tion des par­ti­sans. Si le pre­mier objec­tif fut accom­pli, le second mérite un débat. Voyons un exemple

Une dizaine de jours avant la mort de Chávez se tenaient les assem­blées locales de nomi­na­tion des can­di­dats pour les pri­maires du PSUV en pré­vi­sion des élec­tions muni­ci­pales. Des mil­liers d’assemblées se sont dérou­lés par­tout au Venezuela, rameu­tant les mili­tants les plus com­pro­mis du pro­ces­sus afin de pro­po­ser des can­di­dats. Or, bien que ce pro­ces­sus contienne sa part de démo­cra­tie, puisque tous les délé­gués pou­vaient expri­mer leurs pré­fé­rences par vote, il était clair que le choix des can­di­dats se ferait par les têtes diri­geantes du parti. La démo­cra­tie de la base tenait plus du son­dage. Si les méca­nismes de par­ti­ci­pa­tion du parti se sont avérés être une machine élec­to­rale très effi­cace, l’impact réel de cette par­ti­ci­pa­tion de la base sur la direc­tion adop­tée par le parti demeure tou­te­fois bien moins claire.

Là réside la seconde ten­sion que devra résoudre à moyen terme le parti. La par­ti­ci­pa­tion et la mobi­li­sa­tion mas­sive de la base cha­viste se confronte à un pou­voir cen­tra­lisé. Cette ten­sion entre impli­ca­tion mas­sive à la base et cen­tra­li­sa­tion tant du parti que du gou­ver­ne­ment, pou­vait trou­ver une réso­lu­tion dans la figure de Chávez. La pas­sion qu’il sus­ci­tait et la confiance de ses par­ti­sans jus­ti­fiait en quelque sorte les pra­tiques cen­tra­li­sa­trices. Or, sa mort crée ainsi un vide qu’il sera dif­fi­cile de com­bler. Le pro­chain pré­sident ne jouira pas du même sou­tient popu­laire, et si ses déci­sions déplaisent à la base, il n’est pas impen­sable que se créent de nou­velles ten­sions entre elle, le sommet du parti et le gou­ver­ne­ment.

Des ten­sions accrues par la situa­tion éco­no­mique ?

En février der­nier, alors que Chávez était tou­jours soigné à Cuba, le gou­ver­ne­ment adop­tait une déva­lua­tion moné­taire impor­tante, cor­ri­geant le taux de change au dollar, fixé par l’État depuis 2003, de 4,3 BsF au dollar à 6,3 BsF[5]. Il y avait là le signe de cer­taines dif­fi­cul­tés éco­no­miques que ren­contre le pays. Il est tou­te­fois dif­fi­cile de savoir si la source des pro­blèmes conjonc­tu­rels vient du défi­cit de l’État, du manque de réserves inter­na­tio­nales, ou des dif­fi­cul­tés résul­tants de l’explosion récente d’une raf­fi­ne­rie, dimi­nuant les béné­fices tirés de la prin­ci­pale source de revenu du pays et de l’État, le pétrole. Bien que la situa­tion éco­no­mique ne soit pas alar­mante[6] le Venezuela a été atteint plus vigou­reu­se­ment que ses voi­sins par la récente crise éco­no­mique. Le PIB a pris approxi­ma­ti­ve­ment trois an à récu­pé­rer son niveau d’avant la crise. L’inflation est plus impor­tante que dans les autres pays du cône sud, et celle-ci, tout comme la récente déva­lua­tion, affecte prin­ci­pa­le­ment les sec­teurs les plus pauvres. Si la récente déva­lua­tion permet de réduire le poids de la dette interne pour l’État, dont les reve­nues sont essen­tiel­le­ment en devises étran­gères pro­ve­nant de la vente du pétrole, elle aug­mente le prix des pro­duits impor­tés sur la marché local, dans un pays où, faut-il le rap­pe­ler, l’essentiel de l’alimentation pro­vient de l’étranger.

Dans un tel contexte, si le gou­ver­ne­ment devait adop­ter des mesures pour cor­ri­ger un défi­cit bud­gé­taire, cela affec­te­rait fort pro­ba­ble­ment les sec­teurs qui béné­fi­cient de la dis­tri­bu­tion de l’État, dans ce cas les plus pauvres.

Lors de la récente déva­lua­tion, Nicolas Maduro a appelé les mili­tants à défendre la mesure contre les attaques de l’opposition, sou­te­nant notam­ment que bien que souf­frant, Chávez les avaient appuyées. Ce der­nier n’étant plus, il pour­rait deve­nir plus dif­fi­cile de faire accep­ter des mesures éco­no­miques impo­pu­laires par les par­ti­sans.

Conclusion

Aucune des ten­sions iden­ti­fiées dans ce texte, entre les dif­fé­rentes ten­dances au sein du cha­visme, entre la base et l’avant-garde du parti et du gou­ver­ne­ment, et autour d’éventuelles mesures éco­no­miques, ne sont insur­mon­tables. Plus encore, il est fort à parier que dans le pro­chain mois, cam­pagne pré­si­den­tielle oblige, les troupes cha­vistes observent le mot d’ordre d’unité et de dis­ci­pline. Mais à moyen et long terme, com­mence avec la mort de Chávez un nou­veau défi, peut-être encore plus grand que ceux que le cha­visme a affronté à ce jour. Ces enne­mis ne sont tou­te­fois pas dans une posi­tion avan­ta­geuse non plus. La vic­toire aux der­nières élec­tions pré­si­den­tielles et régio­nales en automne der­nier a prouvé que l’opposition poli­tique était encore loin de pou­voir rem­pla­cer l’hégémonie. Ils ont ainsi appelé au calme et au res­pect du deuil. L’épreuve réside donc pro­ba­ble­ment au sein du cha­visme lui-même : par­vien­dra-t-il à appro­fon­dir la révo­lu­tion, ou s’effondrera-t-il sur lui-même ayant perdu sa clef de voute ?

Par Thomas Chiasson-LeBel
Caracas, le 7 mars 2013


Notes

[1] Dès le 6 mars, la page inter­net de l’Assemblée natio­nale du Venezuela (http://​www​.asam​blea​na​cio​nal​.gov​.ve/) avait été agré­men­tée d’une fenêtre sur­gis­sante où l’on pou­vait voir deux photos de Nicolas Maduro, le dau­phin de Chávez, en retrait d’un por­trait popu­laire de Chávez. Au bas de la photo se lisait la consigne : « unité et dis­ci­pline ».

[2] Le député du PSUV Eduardo Piñate cri­ti­quait son propre parti dans un ouvrage récent, en disant notam­ment qu’il est tra­versé depuis ses débuts par une divi­sion entre la frange révo­lu­tion­naire et la frange réfor­miste, cette der­nière étant par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée par l’opportunisme. Piñate, Eduardo. 2012. El Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV) y su Relación con el Movimiento de Masas. Caracas (Ve): Trinchera.

[3] Ellner, Steve. 2013. « Social and Political Diversity and the Democratic Road to Change in Venezuela ». Latin American Perspectives 40(3), mai. Publié d’abord en ligne le 11 février 2013.

[4] Ernesto Laclau théo­rise cette idée dans son ouvrage : Laclau, Ernesto. 2005. On Populist Reason. Verso.

[5] Il peut être per­ti­nent de noter qu’à l’extérieur du taux offi­ciel fixé par l’État, semble exis­ter un marché noir rela­ti­ve­ment acces­sible qui permet de vendre des dol­lars au triple du taux offi­ciel.

[6] Voir : Weisbrot, Mark, et Jake Johnston. 2012. « Venezuela’s Economic Recovery : Is it Sustainable ? »

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