Politique de la peur

La démocratie impossible

Par Mis en ligne le 25 novembre 2010
Couverture ouvrage

L’administration de la peur

Paul Virilio
Éditeur : Textuel, 94 pages
Résumé : Un livre-entre­tien juste dans le constat des peurs d’aujourd’hui, frô­lant catas­tro­phisme pour en tirer de la per­ti­nence, et sti­mu­lant intellectuellement.

Philosophe et urba­niste, Paul Virilio, est connu pour être le pen­seur de la vitesse et de la tech­no­lo­gie. Dans ce livre-entre­tien, L’administration de la peur, il pose la ques­tion de la mul­ti­pli­cité de nos peurs contem­po­raines. Causes et consé­quences. L’argument est le sui­vant : la croyance en ce qui fut la toute puis­sance de la science ou de la poli­tique s’est trou­vée noyée par un sen­ti­ment de peur, d’hystérie indi­vi­duelle et col­lec­tive, devenu, pour les citoyens, un monde, un réflexe. Un deuxième argu­ment pro­longe ce constat : il y a, actuel­le­ment, pour les élites poli­tiques, for­te­ment dému­nies face à la libé­ra­li­sa­tion des échanges, la ten­ta­tion de mener une poli­tique de ges­tion, une admi­nis­tra­tion de la peur dans ses facettes sécu­ri­taires et sani­taires. Ces repré­sen­ta­tions du monde contem­po­rain sont, pour Paul Virilio, façon­nées par trois grandes évo­lu­tions : la bombe ato­mique, la bombe « infor­ma­tique » et enfin la bombe « écologique ».

Comment en est-on arrivé là ?

La bombe ato­mique nous a d’abord appris que la mort pou­vait frap­per glo­ba­le­ment, par­tout et à n’importe quel moment. Mais elle a sur­tout, de manière plus impla­cable, favo­risé la refor­mu­la­tion de toute poli­tique comme poli­tique d’exception. De fait le constat d’une démo­cra­tie réelle impos­sible : l’exception de toute chose deve­nant la règle expli­cite et admise par l’Etat, capable de défi­nir les menaces et de jus­ti­fier l’emploi de mesures au-delà des normes de prise de déci­sion et de res­pon­sa­bi­lité com­munes. Elle a aussi été le sym­bole, extrê­me­ment fort, de la manière dont la science se trouva non plus auto­nome, mais pro­gres­si­ve­ment subor­don­nées à des com­plexes « mili­taro-indus­triels », des logiques mili­taires et indus­trielles. Cette poli­tique d’exception, ou « équi­libre de la ter­reur », se trouve aujourd’hui actua­li­sés et refor­mu­lées, pour Paul Virilio, par la per­cep­tion frag­men­tée du ter­ro­risme inter­na­tio­nal et la mise en danger de mil­liers de citoyens.

Deuxième évo­lu­tion, la bombe infor­ma­tique ou l’action des médias de masse modi­fie le rythme des actua­li­tés et le rap­port à la peur. « Cette bombe, décou­lant de l’instantanéité de nos moyens de com­mu­ni­ca­tions, et notam­ment de la trans­mis­sion de l’information, a un rôle émi­nent dans l’établissement de la peur au rang d’environnement global puisqu’elle permet la syn­chro­ni­sa­tion de l’émotion à l’échelle mon­diale ». Alors que le XXème siècle se carac­té­rise par la stan­dar­di­sa­tion des opi­nions publiques, le début du XXIème siècle se sin­gu­la­rise par une syn­chro­ni­sa­tion des émo­tions au même moment dans des endroits dif­fé­rents. Autrement dit, elle signi­fie une domi­na­tion du « temps réel » sur « l’espace réel ». Cela pour le meilleur, la géné­ro­sité com­mune devant les catas­trophes (tsu­nami, Katrina), ou pour le pire, le pas­sage de la réflexion éla­bo­rée dans le temps au « réflexe conditionné ».

Pour Paul Virilio, la troi­sième évo­lu­tion se trouve jus­te­ment du côté de ce qu’il appelle « la bombe éco­lo­gique » : tsu­nami en 2004 et Katrina aux Etats-Unis en 2005, chan­ge­ment cli­ma­tique. La catas­trophe ou le risque de toute catas­trophe se géné­ra­lisent et condi­tionnent notre fra­gi­lité au monde. D’une part, elle ébranle de manière très concrète, expli­cite et quo­ti­dienne notre convic­tion que l’homme est au centre de la nature, sa toute puis­sance et l’idéologie du pro­grès à tout prix ; ensuite, elle témoigne pour les uns et les autres d’un sen­ti­ment d’enfermement du monde ou de « claus­tra­tion » face à la répé­ti­tion et la simi­li­tude des catas­trophes dans un monde expli­ci­te­ment clôt ; enfin ils accom­pagnent à petite échelle de vous à moi des phé­no­mènes de replis sur soi autour de la sécu­rité cor­po­relle ou l’hygiénisme, la notion de pro­grès aban­don­née col­lec­ti­ve­ment deve­nant un enjeu plus intime de pré­ser­va­tion de soi.

Pour Paul Virilio un moment essen­tiel de la réflexion sur l’espace et la peur est de consi­dé­rer que la maî­trise du pou­voir est liée à la mai­trise de la vitesse. « La vitesse, c’est le pou­voir, l’essence du pou­voir ». Une démons­tra­tion en trois temps : la poli­tique est désor­mais tou­jours en retard sur l’économique, les lieux et la vitesse de ces flux finan­ciers, ce qui est le sym­bole d’une sou­mis­sion du poli­tique à l’économique ; cette fai­blesse et cette impuis­sance des élites poli­tiques pour la pro­tec­tion des citoyens, pour la sécu­rité d’un emploi, pour la pos­si­bi­lité du bien être, conduit ceux-ci à mener une poli­tique de la peur, dans sa com­mu­ni­ca­tion, ses pro­cé­dures, sous ses dif­fé­rentes formes ; de fait, elle conduit plus pré­ci­sé­ment à une sur­en­chère dans la défi­ni­tion et l’urgence des menaces, autour du ter­ro­risme, de l’immigration, du sani­taire, et une exa­cer­ba­tion des fonc­tions réga­liennes de l’Etat, police, armée, pour légi­ti­mer des élites au pou­voir 1.

Dans le même temps, la mai­trise de la vitesse échappe elle-même aux indi­vi­dus qui expriment une attente, une demande de ges­tion de la peur, une prise en charge du psy­cho­lo­gique par le poli­tique. Ceux-ci, livrés à eux-mêmes par la dis­pa­ri­tion des grands récits du XXème siècle, des uto­pies, et la pré­do­mi­nance plus ou moins expli­cite du libé­ra­lisme, sont deve­nus ato­mi­sés, isolés, et plus vul­né­rable aux trois grandes crises. Engagés dans un pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion, nous sommes éga­le­ment pro­je­tés dans un indi­vi­dua­lisme de masse, la glo­ba­li­sa­tion étant, pour Paul Virilio, une frac­ta­li­sa­tion selon la théo­rie frac­tale de Mandelbrot. Pour cette raison, le souci de soi, de son propre corps, de la réa­li­sa­tion de ses mul­ti­tudes, devient l’ultime refuge, le nar­cis­sisme exa­cerbé des grandes soli­tudes. Nous sommes, pres­sés par la vitesse de la vie, le lieu d’une excep­tion­nelle occu­pa­tion men­tale : « Quelque chose se joue là, dans quoi la peur devient un élé­ment consti­tu­tif du mode de vie, du mode de rela­tion au monde des phénomènes. »

Première ques­tion. Quelle est alors la place réelle de la vitesse ? Cette place de la vitesse comme cause des chan­ge­ments n’est-elle pas sur­éva­luée ? Pour Paul Virilio, la vitesse et la tech­no­lo­gie, l’une étant accé­lé­rée par l’autre (ce que Paul Virilio appelle la dro­mo­sphère), ne sont pas neutres en ce qu’elles ont des impacts dif­fé­ren­ciées sur nos modes de vie et nos modes de pensés. La vitesse est un vec­teur (accé­lé­ra­tion) autant qu’un cata­ly­seur (aug­men­ta­tion et simul­ta­néité) de la peur contem­po­raine. Elle ne nous laisse aucu­ne­ment la chance de reprendre le contrôle de nos vies, et le contrôle de la vie poli­tique. Elle ne nous donne pas suf­fi­sam­ment de temps pour saisir l’expérience de la réa­lité dans ce qu’elle a de trau­ma­ti­sante, de répé­ti­tive, chaos orga­nisé autour de la dif­fu­sion hori­zon­tale de l’actualité par les médias de masse. Et sa consé­quence majeure : « Une perte du champ visuel et de l’anticipation de ce qui nous entoure réellement ».

Deuxième ques­tion. Dans quelle mesure une menace existe-t-elle alors réel­le­ment ? N’est-ce pas encore une fois faire le jeu du catas­tro­phisme que d’évoquer conti­nuel­le­ment la méta­phore de la bombe ? Pour Paul Virilio, la réponse est, d’abord, dans le constat de la modi­fi­ca­tion du rap­port au réel des indi­vi­dus et des Etats par l’augmentation du volume et la simul­ta­néité de la vitesse. C’est elle qui réduit les contraintes de l’espace pour aug­men­ter les contraintes de l’absence de temps, et condi­tionne l’apparition de nou­velles règles du jeu : trans­pa­rence, ins­tan­ta­néité, stress. C’est sur la base de cette contrac­tion spatio-tem­po­relle, et la dis­pa­ri­tion de l’espace devant le temps, du temps de la réflexion et du repos, de l’augmentation de la vitesse libé­rale, média­tique, répres­sive, qui sont des régres­sions du temps « libre », que l’on peut alors com­prendre com­ment la pro­li­fé­ra­tion de menaces fan­tas­mées, de nou­velles peurs, se super­posent à des menaces réelles.

L’intérêt de cet entre­tien avec Paul Virilio, en défi­ni­tive, est de pro­po­ser des pistes de réflexion sur les effets de la vitesse, appro­chées sous l’angle d’un phé­no­mène à la fois psy­cho­lo­gique, phy­sique et poli­tique. Les exemples sont nom­breux. Utilisation com­pul­sive d’Internet, sui­cides au tra­vail pré­senté comme des acci­dents psy­cho­lo­giques. Ce que remet en cause Paul Virilio, ce n’est alors pas le pro­grès en soi et pour soi, pour les autres, mais la « pro­pa­gande » ou « l’idéologie du pro­grès » 2. Et de poin­ter du doigt qu’une prise de conscience sur les moyens et les fina­li­tés de la science et de la tech­nique est plus que néces­saire et urgente. Notamment sur ce que sont capables de sup­por­ter les gens dans leur corps, au tra­vail et dans leur quo­ti­dien. Car « il faut prendre acte que la limite de la vitesse est atteinte. Urgent de varier les tempos. De se hâter len­te­ment. De fonder une authen­tique éco­no­mique poli­tique de la vitesse ».

Une remarque, cepen­dant, peut-être. Paul Virilio n’explore pas suf­fi­sam­ment le rap­port entre la vitesse et l’aspect ludique du monde d’aujourd’hui, l’autre ver­sant de l’administration de la peur : l’occurrence et la récur­rence fes­tive de toute jeu­nesse ou de toute vieillesse qui cherche à rajeu­nir. Paul Virilio, lui-même, sou­ligne sa posi­tion : il ne croit pas à l’hédonisme. Pourtant, il semble que l’injonction « Jouir sans entraves », deve­nue dans la tour­nure des années « Jouir à tout prix », et la mise en scène de cette jouis­sance, soient intrin­sè­que­ment liées à une société de la peur. « Ne fait pas ceci, mais fait cela. » Eros et Thanatos. Le livre de Slajov Zizek, La sub­jec­ti­vité à venir, évoque par exemple com­ment la figure du fan­tasme orga­nise notre rap­port au monde par la figure de l’Autre, ou com­ment la peur et la jouis­sance sont les deux facettes d’une même fable qui conduit au désen­chan­te­ment, et à l’infantilisation des uns et des autres 3.

rédac­teur : Emmanuel RIVAT, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : www​.digi​tal​think​.fr

Notes :
1 – Zygmunt Bauman, Le pré­sent liquide. Peurs sociales et obses­sion sécu­ri­taire, Seuil, 2007
2 – Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre moder­nité, Flammarion, 2003
3 – Slavoj Zizek, La sub­jec­ti­vité à venir. Essais cri­tiques, Flammarion, 2008

Titre du livre : L’administration de la peur
Auteur : Paul Virilio
Éditeur : Textuel
Collection : Conversations pour demain
Date de publi­ca­tion : 08/07/10
N° ISBN : 2845973810

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