Dehors les voyous

Par Mis en ligne le 25 novembre 2010

L’accumulation des scan­dales à carac­tère poli­tique ne cesse de faire la une des médias. Certaines de ces « his­toires » sont connues depuis 1000 ans. Par exemple, qui pour­rait dire sérieu­se­ment ne pas savoir ce que le maire de Laval fai­sait à tra­vers ses grands « pro­jets » ?? Est-ce qu’il y a une per­sonne saine qui ne savait pas que les entre­pre­neurs de la construc­tion, en col­lu­sion –il faut le dire- avec cer­tains gros syn­di­cats – fai­saient des tours de passe-passe avec les pou­voirs publics ? Franchement, il ne faut pas prendre les gens pour des imbé­ciles. La ques­tion est alors : pour­quoi, dans le moment pré­sent, ces « his­toires » deviennent-elles cen­trales dans le débat poli­tique ? Il faut un peu reve­nir en arrière …

Le Québec d’avant le « grand compromis »

Durant la pre­mière moitié du ving­tième siècle, le Québec comme plu­sieurs pays capi­ta­listes est régi par des « clans » plus ou moins sans foi ni loi, des petites (ou grandes) mafias qui « gou­vernent » à l’ombre du capi­ta­lisme sau­vage. Évidemment, tout cela connaît son « apogée », si on peut dire, avec le « régime » Duplessis au Québec (que cer­tains intel­lec­tuels contem­po­rains ont l’audace de vou­loir réha­bi­li­ter). Duplessis repré­sente bien cette voyou­cra­tie à l’œuvre un peu par­tout, avec un (plus ou moins) subtil dosage de répres­sion et de popu­lisme, enta­ché d’une idéo­lo­gie réac­tion­naire, ultra­mon­taine. Pendant plu­sieurs années, ce régime est « effi­cace » du point de vue des domi­nants. La majo­rité de la popu­la­tion est relé­guée dans une pro­fonde misère. Le Québec est pillé par une mince couche de domi­nants mont­réa­lais anglo-cana­diens et états-uniens. Mais jusqu’à un cer­tain point au tour­nant des années 1950, cette « effi­ca­cité » devient miti­gée. D’abord il y a la révolte, tra­duite en affron­te­ments de plus en plus vio­lents entre domi­nants et domi­nés (la grève d’Asbestos par exemple). Ensuite il y a le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme à une plus grande échelle. Aux États-Unis notam­ment, et ailleurs par après, un nou­veau consen­sus se construit au sein des domi­nants pour ériger ce qui est appelé plus tard de « com­pro­mis » key­né­sien.

La transition au keynésianisme

Ce grand com­pro­mis pro­duit ce qu’on appelle alors les « trente glo­rieuses », les trois décen­nies d’accumulation capi­ta­liste et de moder­ni­sa­tion de l’État éche­lon­nées après la Deuxième Guerre mon­diale. Le key­né­sia­nisme contrai­re­ment à une cer­taine légende urbaine n’est pas le socia­lisme, mais au contraire une méga stra­té­gie pour res­ca­per le capi­ta­lisme. Au centre du dis­po­si­tif st une cer­taine redis­tri­bu­tion de la crois­sance. On dit bien ici une « cer­taine » redis­tri­bu­tion. Les classes moyennes et popu­laires amé­liorent leurs condi­tions de vie en ayant accès à des salaires plus élevés, un mini­mum de pro­tec­tion sociale et un cer­tain accès à la santé et à l’éducation. Les domi­nants sont gagnants aussi puisque l’accumulation est relan­cée via la crois­sance du marché inté­rieur tiré par la consom­ma­tion de masse. Sous ce key­né­sia­nisme aymé­trique, il y a aussi le concept de « moder­ni­sa­tion » de l’État.

L’importance de la modernisation de l’État

Il est en effet néces­saire de « net­toyer » les anciennes voyou­cra­ties pour mettre en place des gou­ver­ne­ments « res­pon­sables », plus ou moins bran­chés sur un cer­tain modèle de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, ce qui implique une admi­nis­tra­tion publique « per­for­mante ». Il faut soi­gner les gens, mettre des mil­lions de jeunes à l’école (la moder­ni­sa­tion de l’économie néces­si­tait une main d’œuvre formée) et régir de manière rela­ti­ve­ment moderne et « trans­pa­rente » les tran­sac­tions de l’État. Les domi­nants tou­jours sou­cieux de pré­ser­ver leurs inté­rêts res­tent ambi­va­lents face à de tels pro­jets. Par exemple, ce qu’on appelle la « Révolution tran­quille » au Québec bous­cule bien des habi­tudes et court-cir­cuite, jusqu’à un cer­tain point, les réseaux anté­rieurs de copi­nage, de pré­da­tion et de cor­rup­tion qui lient Duplessis (et les autres) avec les grandes entre­prises cana­diennes et états-uniennes qui pillent le Québec. Mais les domi­nants savent aussi, ou du moins en ont l’intuition, qu’on ne peut plus faire comme avant et que l’aspiration des masses à plus de liberté et de dignité devient trop forte.

Bourgeoisie moderniste et petite-bourgeoisie technocratique

Pour entre­prendre cette moder­ni­sa­tion, les domi­nants comptent sur un groupe ascen­dant com­posé essen­tiel­le­ment de couches moyennes édu­quées, les­quelles sont absor­bées en grand nombre dans l’économie crois­sante de l’époque et aussi dans un appa­reil d’État de plus en plus impor­tant. Ces couches moyennes veulent et pro­fitent de cette moder­ni­sa­tion. Elles intègrent alors les valeurs qui lui sont asso­ciées, de « pro­grès » et de moder­ni­sa­tion de la société et de l’État. La laï­ci­sa­tion (par­tielle), la mise en place d’appareils d’État de nature éco­no­mique (la Caisse de dépôts et bien d’autres) ou édu­ca­tion­nelle (le réseau de l’UQAM) se com­binent pour four­nir une base maté­rielle et idéo­lo­gique néces­saire à l’émergence d’un nou­veau cercle de pou­voir.

Aventures et mésaventures du Parti Libéral

C’est dans ce contexte qu’un des vieux appa­reils du pou­voir est moder­nisé pour consti­tuer un modèle alter­na­tif à la voyou­cra­tie de Duplessis. Ce Parti Libéral est lui-même partie pre­nante de l’ancien sys­tème cor­rompu, mais il connaît au début des années 1960 une embel­lie avec l’«équipe du ton­nerre » où se retrouvent des repré­sen­tants tra­di­tion­nels des domi­nants avec de jeunes tech­no­crates de la révo­lu­tion tran­quille. Encore là, il faut insis­ter que ce ne sont pas des hommes (et quelques femmes) de gauche, qui veulent une trans­for­ma­tion sociale en pro­fon­deur. Mais ils sont tra­ver­sés de l’idée qu’il « faut que ça change ». Rapidement cepen­dant, le consen­sus au sein de ce nouvel écha­fau­dage se fis­sure. Les sec­teurs tra­di­tion­nels ne veulent pas que « ça change trop », alors que les réfor­mistes, dont René Lévesque, veulent aller plus loin. En quelques années, l’équipe du ton­nerre se dis­loque. L’Union natio­nale revient tem­po­rai­re­ment au pou­voir (1966-1979), puis le PLQ, « net­toyé » de ses élé­ments réfor­mistes, le reprend. On constate alors que ce parti, « net­toyé » de son idéo­lo­gie réfor­miste et révo­lu­tion-tran­quille-iste, retombe dans les vieux tra­vers : cor­rup­tion, copi­nage, « grands pro­jets » sans aucune fina­lité que de favo­ri­ser de petites cliques où un cer­tain Pierre Laporte joue un rôle impor­tant. De 1973 à 1976 éclatent des scan­dales sans fin, notam­ment dans le sec­teur dit de la construc­tion, royaume des mani­pu­la­teurs et des mafieux.

Essor et échec des réformistes

En 1976, les moder­nistes et les réfor­mistes resur­gissent au pou­voir sous l’égide du PQ, cette fois avec un projet plus cohé­rent, et soli­de­ment appuyé par les classes popu­laires. La petite bour­geoi­sie des jour­na­listes, ensei­gnants et autres experts et com­pé­tents veut que « ça change » encore plus vite, ce qui se tra­duit donc par des réformes sociales impor­tantes. Les domi­nants sont incon­for­table avec ce virage, malgré les appels de René Lévesque qui tente de leur expli­quer que cette « moder­ni­sa­tion » per­met­tra un Québec plus « effi­cace » et plus « moderne », bien ancré dans le capi­ta­lisme et le dis­po­si­tif impé­ria­liste de l’Amérique du Nord. Tout cela abou­tit à de grandes confron­ta­tions. L’État fédé­ral, le véri­table centre du pou­voir des domi­nants, met tout son poids dans la balance et fina­le­ment, le PQ est vaincu. Après la défaite du réfé­ren­dum de 1980, le groupe domi­nant au sein du PQ se met à penser en termes de capi­tu­la­tion, ce qui devient quelques années plus tard le « beau risque » de René Lévesque, et concrè­te­ment l’arrêt des réformes, le matra­quage du sec­teur public (répres­sion des syn­di­cats en 1982) et la remise à la semaine des 4 jeudis de l’objectif de la sou­ve­rai­neté.

Le retour des magouilleurs

Au milieu des années 1980, Brian Mulroney gagne les élec­tions à Ottawa, pen­dant que le PLQ sous Robert Bourassa revient au pou­voir à Québec. Le milieu ambiant est pro­pice à un grand retour­ne­ment. Les poli­tiques néo­li­bé­rales balayent le key­né­sia­nisme un peu par­tout dans le monde, notam­ment aux États-Unis (sous Reagan). Les domi­nants se sentent confiants, d’autant plus que la grande « menace » (le camp dit « socia­liste») est à la veille de l’effondrement. Au Québec, le PLQ pro­pose l’«État Provigo », le déman­tè­le­ment du sec­teur public via la pri­va­ti­sa­tion et une lente mais sys­té­ma­tique « réor­ga­ni­sa­tion » de l’État, qui vise à le réorien­ter vers ses fonc­tions « essen­tielles ». Est alors entre­prise une vaste série de réformes pour « dimi­nuer » le grand com­pro­mis key­né­sien. Rapidement, cela conduit à de grandes confron­ta­tions. Comme le mou­ve­ment syn­di­cal est encore fort, des com­pro­mis sont néces­saires. Entre-temps, le PLQ trans­formé rede­vient ce qu’il avait été à l’époque de Godbout dans les années d’avant-guerre, un parti de magouilleurs, de petits et de (rela­ti­ve­ment) grands entre­pre­neurs, d’intermédiaires « louches », qui fonc­tionnent main dans la main avec le gou­ver­ne­ment fédé­ral de Mulroney dont la fonc­tion prin­ci­pale, der­rière un mes­sage jovia­liste, est d’enrichir ses membres et amis.

Intermède

Les « scan­dales » mul­tiples qui frappent alors les gou­ver­ne­ments Mulroney et Bourassa épuisent la patience de l’opinion publique et mécon­tentent éga­le­ment une partie des domi­nants. Au tour­nant des années 1990, le PLC est élu à Ottawa et le PQ revient au pou­voir. Les « réfor­mistes » pré­tendent « net­toyer » les réseaux semi-mafieux, mais cette fois-ci, ils sont davan­tage minés par leurs propres contra­dic­tions. À Ottawa, le PLC relègue ses poli­tiques key­né­siennes et embarque de plein pied dans le néo­li­bé­ra­lisme en signant par exemple l’Accord de libre échange des Amériques (ALÉNA), qu’il avait pour­tant dénoncé alors qu’il était dans l’opposition. Pour le PQ, le mes­sage est clair, le projet fon­da­men­tal de sou­ve­rai­neté ne remet rien en ques­tion en termes des « fon­da­men­taux » du sys­tème capi­ta­liste, y com­pris d’ailleurs les pres­crip­tions néo­li­bé­rales (réduc­tion de l’État, libre-échange, etc.). Mais les domi­nants, comme en 1980, n’ont pas confiance dans le PQ. Ils le voient encore trop liés aux couches popu­laires. Ils craignent aussi une désta­bi­li­sa­tion qu’impliquerait une nou­velle struc­tu­ra­tion du Canada avec un Québec semi-indé­pen­dant. Ils refont alors le même coup et le PQ est une fois de plus vaincu.

La revenge

En rem­por­tant les élec­tions en 2003, Jean Charest, pro­fon­dé­ment impli­qué dans les « affaires » du gou­ver­ne­ment Mulroney et copain de « Québec inc » com­posé de grands capi­ta­listes (la famille Beaudoin) et de petits et moyens rapaces, est alors l’«homme de la situa­tion ». C’est un per­son­nage sans cou­leur ni gène. Il est là pour gérer le déman­tè­le­ment de ce qui reste des acquis de la révo­lu­tion tran­quille. Mais une fois de plus, le mou­ve­ment popu­laire lui met de gros bâtons dans les roues. Les « réformes » néo­li­bé­rales sont à demi blo­quées par l’irruption des jeunes, des syn­di­qué-es, voire des parents des enfants des CPE C’est la pagaille. Dans les cou­lisses, les requins s’agitent. Puisqu’on ne peut « restruc­tu­rer », il faut reve­nir aux recettes éprou­vées de la pré­da­tion et du pillage. C’est ainsi que ce gou­ver­ne­ment du PLQ reprend le flam­beau hérité de Duplessis en deve­nant un régime de voyous. L’important est de voler, ouver­te­ment ou dis­crè­te­ment. Le néo­li­bé­ra­lisme « couvre » tout cela, puisque l’idéologie domi­nante devient le tout-pour-soi, le tout-le-monde-contre-tout-le-monde, le déli­te­ment des « vieilles » valeurs (res­pect de l’intégrité des agents de l’État et des « règles de droit », etc.).

Dislocation

Aujourd’hui, le PLQ est bien engagé dans un pro­ces­sus de dis­lo­ca­tion. Quelques « réfor­mistes » en son sein attendent pro­ba­ble­ment la fin de la tem­pête pour reve­nir en force. En atten­dant, les domi­nants pré­parent aussi la relève. Avec le PQ, c’est un peu le jeu du chat et de la souris. On dit au PQ, « trans­for­mez-vous », « aban­don­nez la chi­mère de la sou­ve­rai­neté », et sur­tout, « enga­gez vous fer­me­ment dans les réformes néo­li­bé­rales ». Ce qui implique de briser ou au moins d’affaiblir dura­ble­ment le mou­ve­ment syn­di­cal et d’accélérer la pri­va­ti­sa­tion de l’État. Des petits requins au sein du PQ, dans le genre François Legault et Joseph Facal, sont de bons can­di­dats pour cela, avec l’appui de grands empires média­tiques comme Quebecor. Pour que ce projet réus­sisse, cer­taines condi­tions doivent être réunies. Il faut que le PQ puisse assu­mer l’«alternance », mais un PQ dimi­nué, inco­hé­rent, hési­tant. Une carte de plus est alors dans les mains des domi­nants : la montée de la droite popu­liste, maté­ria­li­sée autour des « modé­rés » de l’ADQ et des « radi­caux » du Réseau Liberté. Dans le fond ces expres­sions n’ont aucune chance de rem­por­ter le pou­voir : leur fonc­tion est plutôt idéo­lo­gique, dans la « bataille des idées ». Il s’agit de mar­te­ler les mêmes vieux men­songes : moins d’État égale plus de liberté. Chacun pour soi. Le danger vient des immi­grants. etc. On connaît la chan­son. Ce qui permet aux médias, y com­pris le Devoir, de dire, « voyez, le Québec est en train de passer à droite » …

De l’utilisation « intelligente » des « scandales »

Pendant que les domi­nants empochent des mil­liards dans leur « ges­tion de crise » et que les gou­ver­ne­ments sabrent encore plus dans les bud­gets sociaux et édu­ca­tifs pour enri­chir Wall Street et leurs lar­bins de Toronto et de Montréal, il est de bon teint de mettre l’emphase sur les « petites » magouilles. Certes, on se trouve à perdre quelques bons amis comme Jean Charest, mais a-t-on vrai­ment le choix ? C’est ten­tant de pro­cé­der à un tel détour­ne­ment d’opinions d’autant plus que, au pas­sage, les « affaires » salissent aussi les syn­di­cats, notam­ment la FTQ, mal­heu­reu­se­ment gan­gre­née depuis plu­sieurs années par les accoin­tances entre cer­tains diri­geants et la voyou­cra­tie gou­ver­ne­men­tale et privée. (une chance que des syn­di­cats de la FTQ comme le SCFP sonnent l’alarme et luttent pour « net­toyer » cette cen­trale syn­di­cale). Pour être bien clairs, un tel détour­ne­ment ne veut abso­lu­ment pas dire que les voyous au pou­voir actuel­le­ment ne sont pas cou­pables. Bien sûr qu’ils le sont. Mais pour­quoi ont-ils cette marge de manœuvre, si ce n’est la stra­té­gie des domi­nants en place depuis au moins trente ans, pour briser l’État key­né­sien et le « grand com­pro­mis » quitte à lais­ser leurs « inter­mé­diaires » s’en mettre plein les poches ???

Dehors les voyous

Alors devant tout cela, le mou­ve­ment popu­laire n’est pas dupe. Amir Khadir le dit sou­vent, il ne faut pas épar­gner les vrais res­pon­sables de la déper­di­tion actuelle du Québec, notam­ment ces grandes entre­prises minières, de plus en plus liées à un capi­ta­lisme mon­dia­lisé de plus en plus meur­trier. Certes, les petits voyous abondent, comme ces gangs de rue qui revendent la dope à nos enfants. Il faut les mettre hors d’état de nuire. Mais der­rière eux se pro­filent de gigan­tesques réseaux, énor­mé­ment pré­sents dans les grands cir­cuits finan­ciers, à la tête du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant ». Également, les petits dea­lers, consciem­ment ou incons­ciem­ment, sont les outils de ce projet de recon­quête du monde par l’impérialisme états-unien qui veut mili­ta­ri­ser l’Amérique latine et le Moyen-Orient. Les grands voyous, les grands pillards, sont bien pro­té­gés par de nom­breux écrans qui les tiennent loin des petits voyous. Mais qui sont les véri­tables enne­mis de la liberté ?

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