Dehors les voyous

L’accumulation des scandales à caractère politique ne cesse de faire la une des médias. Certaines de ces «histoires» sont connues depuis 1000 ans. Par exemple, qui pourrait dire sérieusement ne pas savoir ce que le maire de Laval faisait à travers ses grands «projets» ?? Est-ce qu’il y a une personne saine qui ne savait pas que les entrepreneurs de la construction, en collusion –il faut le dire- avec certains gros syndicats – faisaient des tours de passe-passe avec les pouvoirs publics ? Franchement, il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles. La question est alors : pourquoi, dans le moment présent, ces «histoires» deviennent-elles centrales dans le débat politique ? Il faut un peu revenir en arrière …

Le Québec d’avant le «grand compromis»

Durant la première moitié du vingtième siècle, le Québec comme plusieurs pays capitalistes est régi par des «clans» plus ou moins sans foi ni loi, des petites (ou grandes) mafias qui «gouvernent» à l’ombre du capitalisme sauvage. Évidemment, tout cela connaît son «apogée», si on peut dire, avec le «régime» Duplessis au Québec (que certains intellectuels contemporains ont l’audace de vouloir réhabiliter). Duplessis représente bien cette voyoucratie à l’œuvre un peu partout, avec un (plus ou moins) subtil dosage de répression et de populisme, entaché d’une idéologie réactionnaire, ultramontaine. Pendant plusieurs années, ce régime est «efficace» du point de vue des dominants. La majorité de la population est reléguée dans une profonde misère. Le Québec est pillé par une mince couche de dominants montréalais anglo-canadiens et états-uniens. Mais jusqu’à un certain point au tournant des années 1950, cette «efficacité» devient mitigée. D’abord il y a la révolte, traduite en affrontements de plus en plus violents entre dominants et dominés (la grève d’Asbestos par exemple). Ensuite il y a le développement du capitalisme à une plus grande échelle. Aux États-Unis notamment, et ailleurs par après, un nouveau consensus se construit au sein des dominants pour ériger ce qui est appelé plus tard de «compromis» keynésien.

La transition au keynésianisme

Ce grand compromis produit ce qu’on appelle alors les «trente glorieuses», les trois décennies d’accumulation capitaliste et de modernisation de l’État échelonnées après la Deuxième Guerre mondiale. Le keynésianisme contrairement à une certaine légende urbaine n’est pas le socialisme, mais au contraire une méga stratégie pour rescaper le capitalisme. Au centre du dispositif st une certaine redistribution de la croissance. On dit bien ici une «certaine» redistribution. Les classes moyennes et populaires améliorent leurs conditions de vie en ayant accès à des salaires plus élevés, un minimum de protection sociale et un certain accès à la santé et à l’éducation. Les dominants sont gagnants aussi puisque l’accumulation est relancée via la croissance du marché intérieur tiré par la consommation de masse. Sous ce keynésianisme aymétrique, il y a aussi le concept de «modernisation» de l’État.

L’importance de la modernisation de l’État

Il est en effet nécessaire de «nettoyer» les anciennes voyoucraties pour mettre en place des gouvernements «responsables», plus ou moins branchés sur un certain modèle de développement économique, ce qui implique une administration publique «performante». Il faut soigner les gens, mettre des millions de jeunes à l’école (la modernisation de l’économie nécessitait une main d’œuvre formée) et régir de manière relativement moderne et «transparente» les transactions de l’État. Les dominants toujours soucieux de préserver leurs intérêts restent ambivalents face à de tels projets. Par exemple, ce qu’on appelle la «Révolution tranquille» au Québec bouscule bien des habitudes et court-circuite, jusqu’à un certain point, les réseaux antérieurs de copinage, de prédation et de corruption qui lient Duplessis (et les autres) avec les grandes entreprises canadiennes et états-uniennes qui pillent le Québec. Mais les dominants savent aussi, ou du moins en ont l’intuition, qu’on ne peut plus faire comme avant et que l’aspiration des masses à plus de liberté et de dignité devient trop forte.

Bourgeoisie moderniste et petite-bourgeoisie technocratique

Pour entreprendre cette modernisation, les dominants comptent sur un groupe ascendant composé essentiellement de couches moyennes éduquées, lesquelles sont absorbées en grand nombre dans l’économie croissante de l’époque et aussi dans un appareil d’État de plus en plus important. Ces couches moyennes veulent et profitent de cette modernisation. Elles intègrent alors les valeurs qui lui sont associées, de «progrès» et de modernisation de la société et de l’État. La laïcisation (partielle), la mise en place d’appareils d’État de nature économique (la Caisse de dépôts et bien d’autres) ou éducationnelle (le réseau de l’UQAM) se combinent pour fournir une base matérielle et idéologique nécessaire à l’émergence d’un nouveau cercle de pouvoir.

Aventures et mésaventures du Parti Libéral

C’est dans ce contexte qu’un des vieux appareils du pouvoir est modernisé pour constituer un modèle alternatif à la voyoucratie de Duplessis. Ce Parti Libéral est lui-même partie prenante de l’ancien système corrompu, mais il connaît au début des années 1960 une embellie avec l’«équipe du tonnerre» où se retrouvent des représentants traditionnels des dominants avec de jeunes technocrates de la révolution tranquille. Encore là, il faut insister que ce ne sont pas des hommes (et quelques femmes) de gauche, qui veulent une transformation sociale en profondeur. Mais ils sont traversés de l’idée qu’il «faut que ça change». Rapidement cependant, le consensus au sein de ce nouvel échafaudage se fissure. Les secteurs traditionnels ne veulent pas que «ça change trop», alors que les réformistes, dont René Lévesque, veulent aller plus loin. En quelques années, l’équipe du tonnerre se disloque. L’Union nationale revient temporairement au pouvoir (1966-1979), puis le PLQ, «nettoyé» de ses éléments réformistes, le reprend. On constate alors que ce parti, «nettoyé» de son idéologie réformiste et révolution-tranquille-iste, retombe dans les vieux travers : corruption, copinage, «grands projets» sans aucune finalité que de favoriser de petites cliques où un certain Pierre Laporte joue un rôle important. De 1973 à 1976 éclatent des scandales sans fin, notamment dans le secteur dit de la construction, royaume des manipulateurs et des mafieux.

Essor et échec des réformistes

En 1976, les modernistes et les réformistes resurgissent au pouvoir sous l’égide du PQ, cette fois avec un projet plus cohérent, et solidement appuyé par les classes populaires. La petite bourgeoisie des journalistes, enseignants et autres experts et compétents veut que «ça change» encore plus vite, ce qui se traduit donc par des réformes sociales importantes. Les dominants sont inconfortable avec ce virage, malgré les appels de René Lévesque qui tente de leur expliquer que cette «modernisation» permettra un Québec plus «efficace» et plus «moderne», bien ancré dans le capitalisme et le dispositif impérialiste de l’Amérique du Nord. Tout cela aboutit à de grandes confrontations. L’État fédéral, le véritable centre du pouvoir des dominants, met tout son poids dans la balance et finalement, le PQ est vaincu. Après la défaite du référendum de 1980, le groupe dominant au sein du PQ se met à penser en termes de capitulation, ce qui devient quelques années plus tard le «beau risque» de René Lévesque, et concrètement l’arrêt des réformes, le matraquage du secteur public (répression des syndicats en 1982) et la remise à la semaine des 4 jeudis de l’objectif de la souveraineté.

Le retour des magouilleurs

Au milieu des années 1980, Brian Mulroney gagne les élections à Ottawa, pendant que le PLQ sous Robert Bourassa revient au pouvoir à Québec. Le milieu ambiant est propice à un grand retournement. Les politiques néolibérales balayent le keynésianisme un peu partout dans le monde, notamment aux États-Unis (sous Reagan). Les dominants se sentent confiants, d’autant plus que la grande «menace» (le camp dit «socialiste») est à la veille de l’effondrement. Au Québec, le PLQ propose l’«État Provigo», le démantèlement du secteur public via la privatisation et une lente mais systématique «réorganisation» de l’État, qui vise à le réorienter vers ses fonctions «essentielles». Est alors entreprise une vaste série de réformes pour «diminuer» le grand compromis keynésien. Rapidement, cela conduit à de grandes confrontations. Comme le mouvement syndical est encore fort, des compromis sont nécessaires. Entre-temps, le PLQ transformé redevient ce qu’il avait été à l’époque de Godbout dans les années d’avant-guerre, un parti de magouilleurs, de petits et de (relativement) grands entrepreneurs, d’intermédiaires «louches», qui fonctionnent main dans la main avec le gouvernement fédéral de Mulroney dont la fonction principale, derrière un message jovialiste, est d’enrichir ses membres et amis.

Intermède

Les «scandales» multiples qui frappent alors les gouvernements Mulroney et Bourassa épuisent la patience de l’opinion publique et mécontentent également une partie des dominants. Au tournant des années 1990, le PLC est élu à Ottawa et le PQ revient au pouvoir. Les «réformistes» prétendent «nettoyer» les réseaux semi-mafieux, mais cette fois-ci, ils sont davantage minés par leurs propres contradictions. À Ottawa, le PLC relègue ses politiques keynésiennes et embarque de plein pied dans le néolibéralisme en signant par exemple l’Accord de libre échange des Amériques (ALÉNA), qu’il avait pourtant dénoncé alors qu’il était dans l’opposition. Pour le PQ, le message est clair, le projet fondamental de souveraineté ne remet rien en question en termes des «fondamentaux» du système capitaliste, y compris d’ailleurs les prescriptions néolibérales (réduction de l’État, libre-échange, etc.). Mais les dominants, comme en 1980, n’ont pas confiance dans le PQ. Ils le voient encore trop liés aux couches populaires. Ils craignent aussi une déstabilisation qu’impliquerait une nouvelle structuration du Canada avec un Québec semi-indépendant. Ils refont alors le même coup et le PQ est une fois de plus vaincu.

La revenge

En remportant les élections en 2003, Jean Charest, profondément impliqué dans les «affaires» du gouvernement Mulroney et copain de «Québec inc» composé de grands capitalistes (la famille Beaudoin) et de petits et moyens rapaces, est alors l’«homme de la situation». C’est un personnage sans couleur ni gène. Il est là pour gérer le démantèlement de ce qui reste des acquis de la révolution tranquille. Mais une fois de plus, le mouvement populaire lui met de gros bâtons dans les roues. Les «réformes» néolibérales sont à demi bloquées par l’irruption des jeunes, des syndiqué-es, voire des parents des enfants des CPE C’est la pagaille. Dans les coulisses, les requins s’agitent. Puisqu’on ne peut «restructurer», il faut revenir aux recettes éprouvées de la prédation et du pillage. C’est ainsi que ce gouvernement du PLQ reprend le flambeau hérité de Duplessis en devenant un régime de voyous. L’important est de voler, ouvertement ou discrètement. Le néolibéralisme «couvre» tout cela, puisque l’idéologie dominante devient le tout-pour-soi, le tout-le-monde-contre-tout-le-monde, le délitement des «vieilles» valeurs (respect de l’intégrité des agents de l’État et des «règles de droit», etc.).

Dislocation

Aujourd’hui, le PLQ est bien engagé dans un processus de dislocation. Quelques «réformistes» en son sein attendent probablement la fin de la tempête pour revenir en force. En attendant, les dominants préparent aussi la relève. Avec le PQ, c’est un peu le jeu du chat et de la souris. On dit au PQ, «transformez-vous», «abandonnez la chimère de la souveraineté», et surtout, «engagez vous fermement dans les réformes néolibérales». Ce qui implique de briser ou au moins d’affaiblir durablement le mouvement syndical et d’accélérer la privatisation de l’État. Des petits requins au sein du PQ, dans le genre François Legault et Joseph Facal, sont de bons candidats pour cela, avec l’appui de grands empires médiatiques comme Quebecor. Pour que ce projet réussisse, certaines conditions doivent être réunies. Il faut que le PQ puisse assumer l’«alternance», mais un PQ diminué, incohérent, hésitant. Une carte de plus est alors dans les mains des dominants : la montée de la droite populiste, matérialisée autour des «modérés» de l’ADQ et des «radicaux» du Réseau Liberté. Dans le fond ces expressions n’ont aucune chance de remporter le pouvoir : leur fonction est plutôt idéologique, dans la «bataille des idées». Il s’agit de marteler les mêmes vieux mensonges : moins d’État égale plus de liberté. Chacun pour soi. Le danger vient des immigrants. etc. On connaît la chanson. Ce qui permet aux médias, y compris le Devoir, de dire, «voyez, le Québec est en train de passer à droite» …

De l’utilisation «intelligente» des «scandales»

Pendant que les dominants empochent des milliards dans leur «gestion de crise» et que les gouvernements sabrent encore plus dans les budgets sociaux et éducatifs pour enrichir Wall Street et leurs larbins de Toronto et de Montréal, il est de bon teint de mettre l’emphase sur les «petites» magouilles. Certes, on se trouve à perdre quelques bons amis comme Jean Charest, mais a-t-on vraiment le choix ? C’est tentant de procéder à un tel détournement d’opinions d’autant plus que, au passage, les «affaires» salissent aussi les syndicats, notamment la FTQ, malheureusement gangrenée depuis plusieurs années par les accointances entre certains dirigeants et la voyoucratie gouvernementale et privée. (une chance que des syndicats de la FTQ comme le SCFP sonnent l’alarme et luttent pour «nettoyer» cette centrale syndicale). Pour être bien clairs, un tel détournement ne veut absolument pas dire que les voyous au pouvoir actuellement ne sont pas coupables. Bien sûr qu’ils le sont. Mais pourquoi ont-ils cette marge de manœuvre, si ce n’est la stratégie des dominants en place depuis au moins trente ans, pour briser l’État keynésien et le «grand compromis» quitte à laisser leurs «intermédiaires» s’en mettre plein les poches ???

Dehors les voyous

Alors devant tout cela, le mouvement populaire n’est pas dupe. Amir Khadir le dit souvent, il ne faut pas épargner les vrais responsables de la déperdition actuelle du Québec, notamment ces grandes entreprises minières, de plus en plus liées à un capitalisme mondialisé de plus en plus meurtrier. Certes, les petits voyous abondent, comme ces gangs de rue qui revendent la dope à nos enfants. Il faut les mettre hors d’état de nuire. Mais derrière eux se profilent de gigantesques réseaux, énormément présents dans les grands circuits financiers, à la tête du capitalisme «réellement existant». Également, les petits dealers, consciemment ou inconsciemment, sont les outils de ce projet de reconquête du monde par l’impérialisme états-unien qui veut militariser l’Amérique latine et le Moyen-Orient. Les grands voyous, les grands pillards, sont bien protégés par de nombreux écrans qui les tiennent loin des petits voyous. Mais qui sont les véritables ennemis de la liberté ?