Où va la République Islamique ?

Ce qui se passe en Iran est une révolte spontanée, ingénieuse et indépendante d’un peuple frustré de trente ans de tyrannie d’un régime obscurantiste religieux, déclenchée par la fraude électorale. La situation actuelle n’est que l’aboutissement d’un processus long et complexe qui a eu lieu à l’intérieur du régime, une crise profonde au sommet du pouvoir et au sein de la classe dominante d’une part, dans la société iranienne d’autre part. Cette conjoncture a ouvert un espace pour un authentique mouvement de masse pour remplacer le régime islamique par une république laïque, démocratique, sociale et moderne.
Par Mis en ligne le 11 octobre 2009
Téhéran, 17 juin 2009. Manifestation silencieuse. Sur la pancarte est écrit : "Oh Etudiant tombé, ton chemin doit être suivi". Milad Avazbeigi

Téhéran, 17 juin 2009. Manifestation silen­cieuse. Sur la pan­carte est écrit : « Oh Etudiant tombé, ton chemin doit être suivi ». Milad Avazbeigi

Le caractère du mouvement

Mis à part une partie de la fac­tion au pou­voir, cer­tains cyniques et tenants des théo­ries de la conspi­ra­tion, aux­quels se joignent mal­heu­reu­se­ment quelques groupes et per­son­na­li­tés gau­chistes confuses, per­sonne ne doute que les peuples d’Iran, dans leur majo­rité écra­sante, ont exprimé for­te­ment et clai­re­ment leur désir d’en finir avec le sys­tème poli­tique actuel. Étant donné que la fac­tion soi-disant « réfor­miste » a gâché le temps pré­cieux et raté son unique occa­sion, c’est le sys­tème isla­mique entier, et non seule­ment les conser­va­teurs, qui est mis en ques­tion.

En Iran per­sonne ne croit un mot à la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale qui clame que les pro­tes­ta­tions ayant suivi l’annonce des résul­tats de l’élection pré­si­den­tielle ont été orga­ni­sées de l’extérieur de l’Iran. Cette crise a tous les aspects d’une faillite totale de la répu­blique isla­mique. Au cours des trente der­nières années, pour sur­vive à ses crises et mas­quer sa chute, le régime a invo­qué constam­ment des menaces étran­gères, véri­tables ou ima­gi­naires.

Par contre, en Occident cer­tains « ana­lystes » de gauche déclarent que les foules de mani­fes­tants dans les rues de Téhéran et d’autres villes sont issues des couches les plus aisées de la classe moyenne urbaine et que Moussavi est leur repré­sen­tant poli­tique. Selon eux Ahmadinéjad conser­ve­rait un fort sou­tien parmi l’écrasante majo­rité de la popu­la­tion dans les régions urbaines et rurales pauvres. Ces pré­ten­dus ana­lystes n’ont aucune connais­sance de la struc­ture de classe de la société ira­nienne, ni de la nature de la République Islamique, ni des enjeux de cette élec­tion, ni de ses consé­quences pour l’avenir du pays, ni des faits concer­nant les résul­tats d’élection.

Il nous semble néces­saire, avant d’entrer dans les détails de ce qui s’est passé pen­dant la cam­pagne, l’élection pré­si­den­tielle de 2009 et les pro­tes­ta­tions mas­sives qui ont suivi, de donner un aperçu de la société ira­nienne et du régime au pou­voir.

Paradoxe structurel du système politique

Sur le plan socio­lo­gique l’Iran est l’une des socié­tés les mieux édu­quées de la région : taux d’analphabétisme infé­rieur à 10 %, plus de 2,5 mil­lions d’étudiants (dont 51 % d’étudiantes) dans l’enseignement supé­rieur sur une popu­la­tion totale d’environ 70 mil­lions qui est très jeune (plus de 60 % ont moins de 30 ans). Plus de 70 % de la popu­la­tion est urba­ni­sée. Ce pays est dominé par un sys­tème poli­tique-juri­dique dic­ta­to­rial et moyen­âgeux. Dans le but de régle­men­ter la vie privée et publique des citoyens, la Constitution et les divers lois sont régies par une inter­pré­ta­tion rigide de l’Islam qui ne laisse pas la moindre place à la démo­cra­tie en géné­ral et fait très peu de conces­sion aux femmes et aux jeunes.

Sur le plan poli­tique, il s’agit d’un sys­tème dicho­to­mique sans pareil, d’un régime théo­cra­tique sous un masque répu­bli­cain. L’auteur de cet article a ailleurs donné une des­crip­tion détaillée du sys­tème poli­tique de la République Islamique d’Iran (1).

En bref, d’un côté il y a une théo­cra­tie qui règne sans élec­tion et tient le pou­voir dans tous les domaines :

● Le Guide suprême (repré­sen­tant de Dieu sur terre, dési­gné par l’Assemblée des Experts, un ensemble de reli­gieux ; eux-mêmes triés sur le volet et élus selon une pro­cé­dure com­plexe qui laisse peu de choix au peuple) ;

● Le Conseil des Gardiens de la Constitution (12 clercs dési­gnés par le Guide suprême) : c’est le chien de garde du régime qui super­vise la confor­mité isla­mique des lois du par­le­ment et la dési­gna­tion des can­di­dats aptes à se pré­sen­ter à la dépu­ta­tion et à la pré­si­dence de la répu­blique ;

● L’Assemblée des Experts dési­gnant le Guide suprême ;

● Le Conseil du Discernement qui régit les litiges entre le Parlement Islamique et le Conseil des Gardiens ;

● Le sys­tème judi­ciaire garan­tit que les lois isla­miques sont appli­quées, il est contrôlé par les reli­gieux ultra-conser­va­teurs. Son chef est nommé par le Guide Suprême auquel il rend per­son­nel­le­ment compte ;

● Les forces armées regroupent les Gardiens de la Révolution Islamique (GRI, Pasdarans, armée idéo­lo­gique du régime) et les armées clas­siques. Les prin­ci­paux chefs des armées et des Gardiens de la Révolution sont nommés par le Guide Suprême et ne rendent compte qu’à cette per­son­na­lité. Les Gardiens de la Révolution ont pour mis­sion de com­battre ceux qui sont oppo­sés à la révo­lu­tion isla­mique. Ils contrôlent les mili­ciens para­mi­li­taires (Bassiji) qui opèrent dans chaque ville.

De l’autre côté il y a les fonc­tions élec­tives : celle du Président de la République et des membres du Parlement isla­mique (Majles). Toutes les lois adop­tées par le Parlement doivent être jugées com­pa­tibles à la fois avec la Constitution et sur­tout avec l’Islam par le très conser­va­teur Conseil des Gardiens. Les membres du gou­ver­ne­ment sont nommés par le pré­sident. Le Guide Suprême est lar­ge­ment impli­qué dans la ges­tion des affaires liées à la défense, à la sécu­rité et à la poli­tique étran­gère.

Il est clair que ce sys­tème ne res­semble nul­le­ment à une République. On peut le qua­li­fier de Califat (90%) déguisé en République (10%).

Dés le début de la Révolution isla­mique ces deux aspects visi­ble­ment contra­dic­toires du sys­tème — théo­cra­tique et élec­tif — ont été sou­vent à l’origine des ten­sions. Le pre­mier pré­sident de la République, Bani-Sadr, a été des­ti­tué en 1981 par l’ayatollah Khomeiny suite à des dis­sen­sions majeures. En 1997, Khatami, un « isla­miste réfor­miste » qui pré­ten­dait vou­loir ouvrir la société civile et assu­rer une par­ti­ci­pa­tion bien contrô­lée de cer­taines couches de la société aux déci­sions poli­tiques de second degré du pays, a été élu à la pré­si­dence. Le Guide suprême ainsi que la hié­rar­chie de l’Armée des Pasdarans y ont vu une menace contre leurs inté­rêts. La dimen­sion élec­tive du sys­tème est entrée en conflit avec sa dimen­sion théo­cra­tique durant les huit années de pré­si­dence de Khatami. La majo­rité des lois adop­tées au par­le­ment dominé par les « réfor­mistes isla­mistes » fut reje­tée par le Conseil des Gardiens dominé par les conser­va­teurs.

Depuis l’accès d’Ahmadinéjad à la pré­si­dence en 2005, la tâche essen­tielle du tandem formé par le Guide suprême et l’Armée des pas­da­rans (repré­sen­tée en la per­sonne d’Ahmadinéjad) vise à neu­tra­li­ser la dimen­sion élec­tive en atta­quant sur trois fronts à la fois. D’abord en mani­pu­lant cer­tains appa­reils d’État clés pour réduire leur auto­no­mie en faveur du pou­voir du pré­si­dant. Il s’agit, entre autres, de la dis­so­lu­tion de l’Organisation des Plans (qui alloue le budget de l’État), de la déstruc­tu­ra­tion de la Banque Centrale (qui régit la poli­tique moné­taire), de la réor­ga­ni­sa­tion du sys­tème exé­cu­tif et admi­nis­tra­tif de l’État afin de réduire l’autonomie des ministres. L’autre mesure pas moins impor­tante que les pré­cé­dentes consis­tait à assu­rer et à conso­li­der l’hégémonie abso­lue de l’Armée des pas­da­rans dans les domaines poli­tique et éco­no­mique. Aujourd’hui 30 % des membres du Parlement, un tiers des ministres, les chefs des orga­ni­sa­tions clés de l’État comme de la Radio et de la télé­vi­sion, la majo­rité des maires, des pré­fets, des gou­ver­neurs des régions, etc. sont issus de l’Armée des Pasdarans.

Le troi­sième objec­tif consiste à éli­mi­ner pro­gres­si­ve­ment ce qui reste de la dimen­sion élec­tive du sys­tème afin que le régime isla­mique soit désor­mais une théo­cra­tie totale, un « État Islamique » sans la dimen­sion répu­bli­caine.

Au cours de son pre­mier mandat Ahmadinéjad a réussi par­tiel­le­ment à réa­li­ser ce triple projet en répri­mant les mou­ve­ments sociaux (notam­ment celui des femmes, des ouvriers, des peuples non perses mais aussi celui des étu­diants, déjà affai­bli sous Khatami).

A la fin de son pre­mier mandat, Ahmadinéjad par­vint à brider l’appareil d’État et à poser les bases de l’hégémonie totale du bloc au pou­voir, formé par le Guide suprême et une frac­tion de l’Armée des Pasdarans. L’élection pré­si­den­tielle de 2009 devait par­ache­ver l’œuvre du pré­sident sor­tant pour exor­ci­ser défi­ni­ti­ve­ment le spectre d’une pré­si­dence auto­nome par rap­port à la théo­cra­tie qu’incarne le Guide suprême. Mais des dif­fé­rences majeures ont existé dans ces nou­velles élec­tions qui ont bou­le­versé les plans du duo au pou­voir, plans qui n’étaient ni plus ni moins qu’un coup d’État ram­pant (2). Ces plans consis­taient à faire élire triom­pha­le­ment le Président sor­tant afin de lui assu­rer une légi­ti­mité inter­na­tio­nale face à une nou­velle pré­si­dence amé­ri­caine et de doter aussi Ahmadinéjad d’une sta­ture inté­rieure pour mater la contes­ta­tion au sein de l’élite du pou­voir (le camp Rafsandjani prag­ma­tiste et la mino­rité des réfor­ma­teurs). D’autant plus qu’aux yeux de la frac­tion domi­nante du régime, une vic­toire du can­di­dat « réfor­miste » Moussavi, coïn­ci­dant avec une nou­velle admi­nis­tra­tion aux États-Unis, mena­çait de réduire, quoique tem­po­rai­re­ment, les ten­sions de sur­face avec l’Amérique, pri­vant le régime isla­mique de son bouc émis­saire externe com­mode. Cela était inac­cep­table.

Ahmadinéjad n’est pas Chavez !

Ahmadinéjad est un diri­geant d’extrême droite qui a cher­ché, comme le clergé l’a fait pen­dant la révo­lu­tion en 1979, à gagner le sou­tien des masses en recou­rant à une déma­go­gie popu­liste- natio­na­liste et tiers-mon­diste que cer­taines gauches en Occident, naï­ve­ment et par­fois stu­pi­de­ment, confondent avec l’anti-impérialisme et une orien­ta­tion favo­rable aux dému­nis.

Le sou­tien du Président Chavez du Venezuela en serait, à leurs yeux, la preuve, quant au sou­tien de Moscou, de Pékin ou de la Corée du Nord à Ahmadinéjad, ils l’oublient ! Pourtant le sou­tien diplo­ma­tique de Chavez ne peut pas être un cri­tère dans notre ana­lyse du gou­ver­ne­ment d’Ahmadinéjad. La rela­tion entre les deux pays, en tant que deux expor­ta­teurs de pétrole, est déter­mi­née par la quête d’une alliance au sein de l’OPEP. Une com­pa­rai­son très brève de la situa­tion au Venezuela avec les condi­tions réelles du peuple ira­nien, sous le gou­ver­ne­ment d’Ahmadinéjad, peut cla­ri­fier les natures pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes de ces deux régimes. Au Venezuela, sous le régime de Chavez, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et des luttes mili­tantes des tra­vailleurs se déve­loppent, les sala­riés peuvent occu­per les entre­prises aban­don­nées et les admi­nis­trer sous contrôle ouvrier. Au contraire en Iran, les tra­vailleurs n’ont ni le droit de se syn­di­quer, ni le droit de faire grève – et lorsqu’ils bravent ces lois anti-démo­cra­tiques, ils s’exposent à la répres­sion la plus bru­tale.

Pendant le pre­mier mandat d’Ahmadinéjad les tra­vailleurs ont été atta­qués tous azi­muts par les capi­ta­listes et éga­le­ment par leur gou­ver­ne­ment. Parmi ces attaques, il faut rap­pe­ler le nou­veau code du tra­vail très anti-ouvrier d’Ahmadinéjad. Il n’y a pas une semaine sans des actions de pro­tes­ta­tion comme des grèves, des mani­fes­ta­tions, des ras­sem­ble­ments et sit-in par des tra­vailleurs, ensei­gnants, infir­miers, etc. Par exemple en 2006, lorsque 3000 chauf­feurs de bus de Téhéran ont pris l’initiative d’organiser un syn­di­cat, le gou­ver­ne­ment a répondu par la répres­sion bru­tale et des licen­cie­ments mas­sifs. Les diri­geants syn­di­caux ont éga­le­ment été atta­qués par la police – y com­pris le secré­taire géné­ral du syn­di­cat, M. Ossalou. D’abord ils l’ont sau­va­ge­ment tor­turé ensuite condamné à 5 ans d’emprisonnement. Il est en prison depuis 2007.

Après le spec­tacle de débats télé­vi­sés durant la der­nière cam­pagne élec­to­rale, depuis le 2 août le régime montre un autre spec­tacle. C’est l’ouverture du procès de ceux que le régime qua­li­fie de « fomen­teurs de troubles et de par­ti­ci­pants à une révo­lu­tion de velours», qu’il accuse d’atteinte à la sûreté de l’État, etc. Parmi les incul­pés on retrouve à nou­veau M. Ossalou, dans le rôle d’agent de l’impérialisme, accusé d’avoir voulu orga­ni­ser une révo­lu­tion pour le compte de puis­sances étran­gères… de l’intérieur de la prison !

Lorsque, le 1er mai 2007, des mili­tants syn­di­caux ont essayé d’organiser une mani­fes­ta­tion à Sanandaj, la police les a bru­ta­le­ment répri­més. Onze diri­geants ont été condam­nés à une séance de fla­gel­la­tion et au paie­ment d’une amende. Lorsque 2000 mili­tants ouvriers ont essayé d’organiser une mani­fes­ta­tion du 1er mai cette année, à Téhéran, la police les a sau­va­ge­ment répri­més. 150 mili­tants ont été arrê­tés (cer­tains sont tou­jours en prison). Des mil­lions de tra­vailleurs ira­niens n’ont pas reçu de salaires depuis des mois. Lorsqu’ils essayent de s’organiser, la police les réprime.

Intimidation, licen­cie­ment, arres­ta­tion, empri­son­ne­ment et tor­ture des mili­tants ouvriers et des syn­di­ca­listes sont pra­tiques cou­rantes dans la République isla­mique. Mais ces attaques se sont accé­lé­rées avec la pré­si­dence d’Ahmadinéjad. Ce régime et son pré­sident ne sont pas seule­ment anti-femmes et anti-jeunes, ils sont avant tout anti-ouvriers. En 2008 et 2009 il y a eu, en soli­da­rité avec les tra­vailleurs ira­niens, des jour­nées de soli­da­rité orga­ni­sées par la plu­part des syn­di­cats sur le plan inter­na­tio­nal.

Au Venezuela, le régime de Chavez a arrêté le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion d’entreprises publiques et a natio­na­lisé un cer­tain nombre d’entreprises pri­vées. Au contraire, en Iran, Ahmadinéjad a accé­léré la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques. Depuis 2007, en moins de deux ans, plus de 400 entre­prises impor­tantes ont été pri­va­ti­sées, y com­pris les télé­com­mu­ni­ca­tions, l’aciérie Mobarakeh d’Ispahan, le com­plexe pétro­chi­mique d’Ispahan, l’entreprise Ciment Kurdistan, etc. Parmi elles figurent la plu­part des banques, les assu­rances, des entre­prises du pétrole et du gaz, etc. Ahmadinéjad a été primé par le Fonds Monétaire International, l’organisation qui gère les affaires du sys­tème capi­ta­liste mon­dial, pour la bonne conduite de son gou­ver­ne­ment. C’est un phé­no­mène inédit, jamais vu aupa­ra­vant ni sous le régime actuel et ni sous l’ancien régime du chah.

Le bilan d’Ahmadinéjad

L’effondrement bien pro­grammé de la pro­duc­tion agri­cole a obligé l’Iran à ache­ter 1,18 mil­lion de tonnes de blé aux États-Unis entre 2008 et 2009 et d’importer d’énormes quan­ti­tés de sucre équi­valent de la consom­ma­tion de 10 années du pays. Cela alors que jusque récem­ment l’Iran était le troi­sième expor­ta­teur de sucre et que le pays était auto­suf­fi­sant en blé. Mais cela a servi à la pro­mo­tion des impor­ta­tions, béné­fiques aux mol­lahs impor­ta­teurs.

L’Iran est le deuxième pro­duc­teur de pétrole et détient 10 % des réserves mon­diales confir­mées de pétrole. Le pays a aussi la deuxième réserve mon­diale de gaz natu­rel. Ayant construit la pre­mière et la plus grande raf­fi­ne­rie du monde, l’Iran était expor­ta­teur d’essence. Aujourd’hui, le manque de raf­fi­ne­ries contraint le pays à impor­ter 40 % de sa consom­ma­tion interne pour une valeur de 4 mil­liards de dol­lars en 2008.

Les inves­tis­se­ments directs étran­gers en Iran ont atteint un record 10,2 mil­liards de dol­lars en 2007, contre 4,2 mil­liards en 2005 et 2 mil­lions en 1994. Les tran­sac­tions étran­gères avec l’Iran se sont éle­vées à 150 mil­liards entre 2000 et 2007.

Vingt pays euro­péens, en par­ti­cu­lier l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas et l’Espagne, ont investi plus de 10,9 mil­liards de dol­lars en Iran. Les entre­prises cana­diennes et amé­ri­caines sont éga­le­ment impli­quées dans des pro­jets éco­no­miques en Iran, d’une valeur de plus de 1,4 mil­liards de dol­lars. Parmi les entre­prises amé­ri­caines se trouve Haliburton, dont l’un des action­nair-es prin­ci­paux est Dick Cheney, l’ancien vice-pré­sident des USA, qui pré­ten­dait vou­loir atta­quer l’Iran ! Haliburton, en dépit de la sanc­tion com­mer­ciale contre l’Iran, a cette année vendu plus de 40 mil­lions de dol­lars d’équipements dans le domaine de l’exploitation pétro­lière. Dernier exemple, en 2008 le mon­tant des expor­ta­tions directes des États-Unis vers l’Iran a doublé par rap­port à l’année pré­cé­dente. Tous ça est arrivé pen­dant le pre­mier mandat pré­si­den­tiel d’Ahmadinéjad.

Dans le domaine éco­no­mique, sous la pré­si­dence d’Ahmadinéjad, les Pasdarans ont ren­forcé leur immense empire finan­cier, auto­nome du gou­ver­ne­ment. Ils ont mis la main sur la pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion et le com­merce. Par l’intermédiaire de diverses fon­da­tions — ses bras éco­no­miques qui sont juri­di­que­ment hors de contrôle du gou­ver­ne­ment et ne rendent compte qu’au Guide suprême, sans passer par les pro­cé­dures légales, comme les appels d’offre — ils obtiennent des conces­sions de l’ordre de mil­liards de dol­lars, pour la construc­tion des oléo­ducs mais aussi pour encais­ser une partie des reve­nus du pétrole ira­nien au tra­vers de Pétro-Pars. Aucun domaine finan­ciè­re­ment ren­table ne leur échappe, ni le trafic des drogues (un marché de 10 mil­liards de dol­lars en 2006), ni même le com­merce du sexe et les réseaux de pros­ti­tu­tion pour les pétro­mo­nar­chies du golfe.

Dernier exemple : il y a quelques mois, en pleine crise éco­no­mique du sys­tème capi­ta­liste mon­dial, le com­plexe Saipa, deuxième construc­teur auto­mo­bile en Iran, dont l’actionnaire majo­ri­taire est l’Armée des Pasdarans, a com­mandé à Chrysler 55 000 voi­tures devant être assem­blées en Iran. Le PDG de cet énorme com­plexe d’industrie n’a que 25 ans, il a été nommé par Ahmadinéjad en per­sonne ! Le but de l’opération : par­ti­ci­per au sau­ve­tage de Chrysler lancé par Georges Bush et sur­tout donner un signe de bonne conduite de l’Iran d’Ahmadinéjad.

D’après les don­nées offi­cielles, l’Iran a un taux de pau­vreté qui avoi­sine les 21 % de la popu­la­tion, par consé­quent 16,5 mil­lions de per­sonnes vivent sous le seuil de pau­vreté. Mais selon un rap­port de l’ONU 550 000 enfants vivent avec moins de 1 dol­lars par jour et 35,5 % de la popu­la­tion gagne 2 dollars/​jour alors que le seuil de pau­vreté est fixé à 650 dol­lars par mois. On arrive donc à 40 % et pas à 21 %. Ces sta­tis­tiques cor­res­pondent à la période où les cours du pétrole avaient triplé.

La poli­tique éco­no­mique d’Ahmadinéjad pen­dant son pre­mier mandat a été catas­tro­phique : L’inflation a été supé­rieure à 25% par an, le chô­mage atteint 40 % de la popu­la­tion active, on a assisté à la régres­sion du sys­tème pro­duc­tif et la pau­vreté a mis à l’épreuve les couches fra­giles de la popu­la­tion. Une étude offi­cielle en 2006, mon­trait que l’Iran comp­tait 3,2 mil­lions de toxi­co­manes, dont 60 % ont entre 14 et 16 ans.

Même si le gou­ver­ne­ment d’Ahmadinéjad cri­tique l’impérialisme amé­ri­cain ou le régime sio­niste d’Israël, dans le but de détour­ner l’attention des masses des pro­blèmes internes, il n’est même pas consé­quent dans sa lutte contre cet ennemi. L’accord et la col­la­bo­ra­tion du gou­ver­ne­ment ira­nien pour l’occupation amé­ri­caine de l’Irak et de l’Afghanistan sont des faits bien connus. En Irak, au lieu de favo­ri­ser une lutte de libé­ra­tion natio­nale uni­fiée, le régime ira­nien a joué un rôle clé dans la divi­sion des Irakiens.

Certes, Rafsandjani et Khatami sont des repré­sen­tants du capi­ta­lisme libé­ral pro-occi­den­tal et pro-impé­ria­liste, mais dans cette course Ahmadinéjad et la frac­tion du régime qu’il repré­sente sont les cham­pions et les ont déjà dépassé. La dif­fé­rence entre ces deux bandes mafieuses est que la déma­go­gie des uns, en posi­tion de fai­blesse, prend le lan­gage de la « démo­cra­tie » tandis que celle des autres uti­lise « l’anti-impérialisme ».

Le printemps iranien au milieu d’un hiver moyenâgeux

C’est dans ce contexte poli­ti­que­ment tendu et éco­no­mi­que­ment désas­treux que la popu­la­tion ira­nienne fut appe­lée à par­ti­ci­per à la farce que le régime isla­mique appelle « élec­tion pré­si­den­tielle ». Le terme « élec­tion » paraît inap­pro­prié dans la mesure où les can­di­dats sont sélec­tion­nés d’avance par un conseil qui émet un avis sur le niveau de leurs com­pé­tences et de leurs vertus reli­gieuses.

Le rôle prin­ci­pal de ces élec­tions est de légi­ti­mer les struc­tures non élues qui détiennent le pou­voir. Par consé­quent à chaque élec­tion, le régime fait des efforts effré­nés pour avoir un maxi­mum de bul­le­tins de vote dans les urnes. C’est un point clé pour la com­pré­hen­sion de la signi­fi­ca­tion du coup d’État élec­to­ral orches­tré par Ahmadinéjad et le guide suprême.

Les élec­tions ont permis aux dif­fé­rentes fac­tions du clergé et du sérail du régime d’examiner la légi­ti­mité de leurs solu­tions, en ren­for­çant leur poids dans la hié­rar­chie grâce aux résul­tats élec­to­raux. Par consé­quent, alors que les élec­tions n’étaient nul­le­ment démo­cra­tiques pour la popu­la­tion, elles ont permis une grande liberté à l’ensemble du clergé au pou­voir. Il s’agit en effet d’une forme de démo­cra­tie interne au sein de la classe régnante (3).

État donné la féro­cité de la répres­sion, les peuples d’Iran, privés du droit d’expression, uti­lisent la riva­lité entre les fac­tions pour manœu­vrer et obte­nir un cer­tain répit. Ils ont fait ceci alter­na­ti­ve­ment par leur voix ou le boy­cott d’élections. La par­ti­ci­pa­tion mas­sive pour élire Khatami en 1997 (son rival étant le can­di­dat offi­ciel du régime, ce fut de facto un refe­ren­dum contre le régime), et le boy­cott massif des élec­tions du Majles en 2004 (presque tous les can­di­dats réfor­mistes ont alors été reje­tés).

Lors de cette élec­tion Ahmadinéjad, en alliance avec une sec­tion de GRI et une poi­gnée de mol­lahs, a voulu priver essen­tiel­le­ment le clergé de sa capa­cité d’employer les élec­tions comme un ins­tru­ment pour aug­men­ter la base de pou­voir de ses fac­tions par­ti­cu­lières à l’intérieur du régime. Ce n’était pas un coup de ton­nerre dans un ciel bien dégagé. Les élec­tions avaient été sys­té­ma­ti­que­ment orga­ni­sées au cours des 15 der­nières années, après la fin de guerre Iran-Irak, pour prendre le contrôle de tous les organes élec­tifs ou non. En paral­lèle l’appareil mili­taire-sécu­ri­taire est devenu une force éco­no­mique impor­tante dans le pays.

Parmi 475 can­di­dats éven­tuels à la pré­si­dence de la République seule­ment quatre furent sélec­tion­nés par le Conseil des Gardiens : Moussavi, ancien Premier Ministre (entre 1981 et 1988), can­di­dat des réfor­ma­teurs ; Ahmadinéjad, pré­sident en exer­cice qui cher­chait à obte­nir un deuxième mandat ; Karroubi, l’ancien pré­sident du Parlement isla­mique ; Rezaii, ancien com­man­dant de Pasdarans. Ahmadinéjad et Moussavi, repré­sen­tant chacun une fac­tion du régime et les deux autres jouaient les rôles de figu­rants dans le grand spec­tacle.

Le can­di­dat « réfor­ma­teur » Moussavi ne vaut pas mieux que ses adver­saires. Il était pre­mier ministre dans les années 1980, à l’époque du mas­sacre de 30 000 mili­tants de gauche. Tout d’un coup, il a décou­vert que la République isla­mique — à laquelle il ne s’oppose pas, sur le fond — a besoin d’être « réfor­mée », c’est-à-dire de subir quelques chan­ge­ments mineurs, de façon à ce que tout reste comme aupa­ra­vant. L’opposition entre Ahmadinéjad et Moussavi est l’opposition entre deux fac­tions d’un pou­voir réac­tion­naire envi­sa­geant des stra­té­gies oppo­sées pour sauver le régime actuel : l’une veut faire des réformes d’en haut pour éviter une révo­lu­tion d’en bas ; l’autre redoute que des réformes d’en haut ne déclenchent une révo­lu­tion d’en bas.

Pour mieux com­prendre la stra­té­gie du régime pour les élec­tions de 2009 il faut sou­li­gner que les élec­tions de 2005 n’ont pas attiré les foules après le désen­chan­te­ment immense du peuple ira­nien au cours des huit années de pré­si­dence de Khatami, dit « réfor­ma­teur » (1997-2005). Avec un dis­cours très popu­liste et déma­gogue, le can­di­dat Ahmadinéjad avait alors promis monts et mer­veilles pour atti­rer les élec­teurs. En frau­dant modé­ré­ment (quelques mil­lions de voix), il par­vient à rem­por­ter les élec­tions, éga­le­ment contre les quatre autres can­di­dats choi­sis parmi plus de mille pré­ten­dants.

La mas­ca­rade de l’élection pré­si­den­tielle de 2009 est de toute autre nature. Tout a été mis en œuvre pour que l’apparence d’une élec­tion démo­cra­tique soit pré­ser­vée entre les quatre can­di­dats du sérail, passés au crible du Conseil des Gardiens. Pour rega­gner la confiance ou plutôt les votes perdus d’avance, la fac­tion Guide/​Ahmadinéjad a changé de tac­tique et modi­fié la règle du jeu. Pendant la période de cam­pagne élec­to­rale des débats télé­vi­sés rela­ti­ve­ment libres ont été orga­ni­sés, de nou­veaux jour­naux furent auto­ri­sés à paraître.

Pendant la période de conflit autour du pro­gramme nucléaire le régime avait besoin de démon­trer sa légi­ti­mité à la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale ». Ignorant le niveau du mécon­ten­te­ment et de l’opposition qui existe dans le pays, un show spec­ta­cu­laire de débats télé­vi­sés a été orga­nisé deux semaines avant le scru­tin, un évé­ne­ment jamais vu en 30 ans d’existence du régime. La presse et les médias de la fac­tion réfor­miste ont béné­fi­cié d’une liberté rela­tive de courte durée. Dans le cadre de l’ordre exis­tant, on a permis à chacun des quatre can­di­dats d’exposer les points faibles de leurs adver­saires.

La cor­rup­tion, l’incompétence, les men­songes et la dupe­rie étaient les accu­sa­tions les plus nobles, et même Ahmadinéjad, cer­tain du sou­tien de Khamenei, a fran­chi les lignes rouges habi­tuelles. Sa cible était Rafsandjani, ex-pré­sident et rival du Guide suprême, dont la for­tune est colos­sale. Mais l’élite du régime, dans les deux fac­tions, a sous-estimé le niveau de haine et de colère parmi les jeunes, les femmes et les tra­vailleurs qui com­posent plus de 80 % de la popu­la­tion. Ce débat des can­di­dats fut la goutte qui a fait débor­der le vase de la colère du peuple, accu­mu­lée durant les 30 der­nières années.

Les débats télé­vi­sés ont joué un rôle capi­tal dans la pro­mo­tion de Moussavi contre le pré­sident sor­tant. Alors qu’Ahmadinéjad niait tout allè­gre­ment l’étendue de l’inflation, du chô­mage, du déclin de l’économie et de la cor­rup­tion, Moussavi sou­li­gnait l’ampleur des désastres causés pen­dant le pre­mier mandat du pré­sident sor­tant. Ce der­nier a été perçu comme cynique, arro­gant et men­teur par l’immense majo­rité des télé­spec­ta­teurs tandis que son adver­saire, qui pen­dant les vingt der­nières années n’avait eu aucune res­pon­sa­bi­lité poli­tique au sein du régime, sem­blait le moins pire des quatre. Ahmadinéjad ira jusqu’à atta­quer la femme même de Moussavi, un acte into­lé­rable pour des télé­spec­ta­teurs. Il accusa de cor­rup­tion cer­tains membres émi­nents de l’élite poli­tique, dont Rafsandjani, alors que tout au long de sa pré­si­dence, il n’avait livré aucun indice fiable au sys­tème judi­ciaire contre les per­son­nages incri­mi­nés.

En réa­lité la plu­part des Iraniens étaient déjà au cou­rant de la richesse énorme, accu­mu­lée par la cor­rup­tion, de Rafsandjani et de sa famille. C’étaient les comptes étran­gers des membres proches de la famille Khamenei (son fils y com­pris, dont le compte per­son­nel de 1,6 mil­liard de livres ster­ling a été bloqué à Londres) et des dia­grammes mon­trant les postes finan­ciers clés occu­pés par l’entourage d’Ahmadinéjad qui ont décré­di­bi­lisé ce can­di­dat conser­va­teur, déma­gogue et men­teur, favori de la fac­tion domi­nante du régime.

Les débats télé­vi­suels ont ainsi joué un rôle fon­da­men­tal, non seule­ment pour la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des Iraniens, sur­tout des jeunes et des femmes qui sont allés voter contre Ahmadinéjad, mais éga­le­ment pour briser le mur de la peur qui régnait dans la société ira­nienne au cours des années pré­cé­dentes. Cet effet secon­daire était beau­coup plus impor­tant que les débats eux-même.

Cette nou­velle situa­tion d’importance capi­tale s’ajouta aux cir­cons­tances excep­tion­nelles de cette période pré-élec­to­rale. Durant quelques semaines une intense socia­li­sa­tion, de carac­tère festif, affec­tif, exu­bé­rant, et en un mot, de révo­lu­tion­naire, s’est pro­duite dans les rues. Il est inté­res­sant de savoir que depuis ces jours-là un quo­ti­dien inti­tulé « La Rue » est publié clan­des­ti­ne­ment par des jeunes révo­lu­tion­naires mar­xistes. Des groupes de jeunes ont com­mencé à des­cendre dans la rue, assoif­fés de liberté et fai­sant entendre leur voix. Ils y res­taient tar­di­ve­ment la nuit pour dis­cu­ter entre eux. Des groupes d’économistes, de socio­logues, d’artistes, de pro­fes­seurs d’université et d’intellectuels notoires et aussi des tra­vailleurs s’activaient dans cette période pré-élec­to­rale en dénon­çant la déma­go­gie popu­liste d’Ahmadinéjad. N’ayant pas d’autre choix, une grande majo­rité des Iraniens a été forcée de voter pour Moussavi, en qui ils voyaient la néga­tion du régime tout entier.

Le 12 juin, le jour des élec­tions, une par­ti­ci­pa­tion mas­sive eut lieu, dépas­sant les espé­rances des tenants du régime (plus de 39 mil­lions sur un nombre poten­tiel de 46 mil­lions d’électeurs). Mais le len­de­main des élec­tions, le choc fut rude : le pré­sident sor­tant aurait été élu par plus de 63 % de la popu­la­tion contre Moussavi qui aurait réa­lisé la moitié de son score. Tout indi­quait, aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique, une fraude mas­sive, cau­tion­née au sommet de l’État sous une forme mal­adroite qui ne res­pec­tait même pas les règles élé­men­taires de véri­fi­ca­tion (dix jours pour le dépôt des plaintes).

Trois heures après la fer­me­ture des bureaux de vote, le Ministère de l’Intérieur ira­nien a appelé le quar­tier géné­ral de Moussavi pour le féli­ci­ter et lui deman­der de pré­pa­rer une décla­ra­tion de vic­toire. Puis sou­dai­ne­ment, tout a changé. Plusieurs com­man­dants des Gardiens de la Révolution de l’Iran (GRI) occupent et confisquent le siège de cam­pagne de Moussavi. Ensuite, les résul­tats des élec­tions tru­quées sont annon­cés, déclen­chant une vague de mani­fes­ta­tions.

Il est évident que Khamenei, entouré par les conseillers subal­ternes, a sous-estimé la colère du peuple causée par le résul­tat tron­qué de l’élection. Autrement il aurait choisi un pour­cen­tage plus modeste pour la « vic­toire » d’Ahmadinéjad. Mais afin d’établir Ahmadinéjad en tant que chef véri­ta­ble­ment légi­time des Iraniens, Khamenei a eu besoin d’un score plus élevée que les 20 mil­lions obte­nus par Khatami en 1997. Avec du recul on peut penser qu’il était peut-être pos­sible que le sys­tème isla­mique soit sauvé si le régime s’était contenté d’une vic­toire d’Ahmadinéjad avec une plus petite marge ou même un deuxième tour. Alternativement, une pré­si­dence de Moussavi — en dépit du pro­blème posé par ses pro­messes exa­gé­rées de la liberté indi­vi­duelle dans le cadre d’un État reli­gieux — aurait assu­ré­ment pro­longé la vie du régime isla­mique pour quelques années, jusqu’à ce qu’une autre géné­ra­tion de la jeu­nesse ira­nienne, se détourne des vaines pro­messes de réforme, et se révolte contre la lâcheté et la réti­cence au chan­ge­ment des « Islamistes moder­nistes ».

Les trois semaines qui ont pré­cédé les élec­tions sont appe­lées par cer­tains « le Printemps ira­nien ». Les gens — sur­tout les jeunes et les femmes — ont vécu une période en rup­ture avec la répres­sion, avec l’idéologie isla­miste, la phra­séo­lo­gie théo­cra­tique et la charia. En un mot une rup­ture avec tout ce qu’incarne Ahmadinéjad. Ils ont pu goûter la liberté d’expression et décou­vrir les mani­fes­ta­tion démo­cra­tiques. Ces jours-là ont pro­fon­dé­ment ébranlé les fon­de­ments sym­bo­liques du pou­voir isla­miste, la peur fut rem­pla­cée par l’audace, le deuil par la fête et l’individualisme par la soli­da­rité. Le pou­voir a ouvert la boite de Pandore, le jeu orga­nisé par le régime s’est retourné contre lui-même. Cette mise en scène élec­to­rale était un octroi pour le peuple et le pou­voir croyait à tort qu’il s’agira d’une période pro­vi­soire. En réa­lité, une fois qu’elle a goûté au fruit défendu, avec la béné­dic­tion du régime, la popu­la­tion était prête à en découdre pour en récla­mer la per­ma­nence. Cela a tota­le­ment échappé à l’État isla­miste, toutes fac­tions confon­dues, y com­pris celle de « réfor­miste », qui croyaient que les nou­velles géné­ra­tions étaient pas­sives et dociles. Elles s’avérèrent être tout le contraire.

Une fois les résul­tats annon­cés, il est très rapi­de­ment devenu clair que Moussavi est un carac­tère faible et sa popu­la­rité n’a cessé de chuter, car il essayait d’attraper la queue du mou­ve­ment de masse pour le contrô­ler afin qu’il ne dépasse pas le cadre légal du sys­tème. Moussavi (en réa­lité la fac­tion du régime qu’il repré­sente) se trouve placé, sans qu’il l’ait voulu, dans l’œil d’un cyclone de dimen­sion his­to­rique. Et si cette frac­tion ne veut pas perdre ses pri­vi­lèges, elle n’a pas d’autre choix que de suivre désor­mais cette marée humaine. Celle-ci indique que le chef suprême est illé­gi­time. Sa cré­di­bi­lité en tant qu’autorité reli­gieuse a été et reste faible. Désormais, sa cré­di­bi­lité en tant que chef suprême est fra­gi­li­sée elle aussi. Moussavi n’est sans doute pas Khomeiny. Mais Khamenei res­semble de façon crois­sante au Shah ou plutôt à un calife.

Mais quel est le pou­voir réel der­rière cette élec­tion pré­si­den­tielle tru­quée, qua­li­fiée de « coup d’État élec­to­ral » par le camp de Moussavi ? On consi­dère géné­ra­le­ment qu’en tant que com­man­dant en chef des forces armées de l’Iran, le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, est le chef de ce coup d’État. Mais la réa­lité est plus com­plexe.

Depuis l’arrivé d’Ahmadinéjad en 2005, les chefs des Gardiens de la Révolution Islamique (GRI) ne ratent pas l’occasion de parler de la « menace inté­rieure » contre elle. En outre, quelques jours avant les élec­tions du 12 Juin, le chef du dépar­te­ment poli­tique des GRI a accusé Moussavi et d’autres réfor­ma­teurs de tenter une révo­lu­tion de cou­leur (Moussavi a uti­lisé le vert, la cou­leur du chiisme comme sym­bole de sa cam­pagne), et a averti que les Pasdarans « l’asphyxieraient avant même qu’elle ne naisse ». Les auteurs de ce « coup d’État » sont en fait les membres du haut-com­man­de­ment des GRI.

Qui sont-ils les Pasdarans ?

Les membres actuels des Pasdarans avaient une ving­taine d’année à l’époque de la révo­lu­tion ira­nienne de 1978-1979. Ils ont rejoint les GRI presque immé­dia­te­ment après la Révolution et mené deux guerres féroces dans les années 1980 : contre l’Armée de Saddam Hussein, qui avait envahi l’Iran en sep­tembre 1980, et contre les oppo­sants du régime à l’intérieur du pays, comme les groupes de gauche et les Moudjahidines du Peuple. En Juin 1981, les GRI ont mené une bataille san­glante contre eux, les tuant par des dizaines de mil­liers, et ont contraint des dizaines de mil­liers d’opposants à prendre le chemin de l’exil.

Pendant la guerre avec l’Irak (1981-1988), les GRI ont éga­le­ment été uti­li­sés par le régime comme l’instrument clé pour impo­ser une répres­sion poli­tique sévère en Iran, avec comme résul­tat l’élimination phy­sique de la scène ira­nienne de tous les groupes poli­tiques laïques. Cela pour per­mettre l’installation d’une dic­ta­ture capi­ta­liste-reli­gieuse. Tout de suite après la fin de la guerre avec l’Irak des mil­liers de pri­son­niers poli­tiques ont été sau­va­ge­ment exé­cu­tés avec l’accord des Pasdarans. L’ayatollah Khomeiny est décédé en juin 1989 et ces jeunes Pasdarans se sont alors scin­dés en deux camps.

Dans le camp de la dite « gauche isla­mique » on esti­mait, dans la but d’éviter une révo­lu­tion, que le régime avait besoin d’une poli­tique d’ouverture et devait mettre fin à la répres­sion féroce des années 1980. De nom­breux membres de ce groupe étaient issus de l’appareil de ren­sei­gne­ments et étaient par consé­quent par­fai­te­ment au cou­rant de ce qui se pas­sait dans la société, sen­tant le danger d’une explo­sion sociale et d’une révo­lu­tion. Leur vision est de réfor­mer le sys­tème dans le cadre isla­mique pour sauver le régime. Ils deviennent « isla­mistes réfor­mistes ». C’est ainsi que la fac­tion réfor­miste est née et que Khatami, porte- parole de son aile modé­rée, devint le pré­sident de la répu­blique en 1995. Les Pasdarans du camp opposé étaient très conser­va­teurs et sont restés dans les GRI après la guerre. Ahmadinéjad et son team de gou­ver­ne­ment appar­tient à ce camp.

Parallèlement un autre phé­no­mène se déve­lop­pait. Après la mort de l’ayatollah Khomeiny un autre concept de « État isla­mique » encore plus réac­tion­naire que celui de Khomeiny com­mença à réap­pa­raître avec l’émergence du groupe isla­miste ultra réac­tion­naire appelé la « société Hojjatiyeh ». Il avait été fondé dans les années 1950 et était farou­che­ment opposé à la foi Bahaï et à l’islam sun­nite. Il avait même col­la­boré avec les ser­vices secrets du Shah pour lutter contre la pro­pa­ga­tion du com­mu­nisme en Iran. Il s’était éga­le­ment opposé à la Révolution de 1979 et au concept de « Vélaayat-e-Faghih » (la gou­ver­nance des juristes isla­miques) déve­loppé par Khomeiny, qui est le fon­de­ment de la Constitution de la République Islamique d’Iran et de son sys­tème poli­tique. Khomeiny a inter­dit l’Hojjatiyeh en 1983. Leur chef actuel est l’ayatollah Mesbah, un reli­gieux ultra réac­tion­naire par­ti­san de la ligne dure, qui s’est ouver­te­ment opposé à toute élec­tion. C’est le chef spi­ri­tuel d’Ahmadi-néjad. Parmi les dis­ciples de l’ayatollah Mesbah, on trouve la plu­part des ministres du gou­ver­ne­ment actuel, bon nombre des hauts com­man­dants des GRI et de leur milice Bassiji, bras para­mi­li­taires des GRI, ainsi que le pou­voir judi­ciaire.

Depuis qu’il a été élu pré­sident en 2005, Ahmadinéjad a uti­lisé à maintes reprises les mots de l’ayatollah Mesbah par­lant de l’« État isla­mique d’Iran » plutôt que de la « République isla­mique d’Iran. ». Deux semaines avant les élec­tions Mesbah a publié une fatwa — dont le contenu a été révélé par cer­tains membres du minis­tère de l’Intérieur — auto­ri­sant l’utilisation de tous les moyens pour faire réélire Ahmadinéjad et don­nant ainsi le feu vert au tru­cage des élec­tions. La vision théo­cra­tique de « l’État Islamique » pro­pa­gée par l’Hojjatiyeh cor­res­pond bien aux ambi­tions poli­tiques du GRI. Aujourd’hui la fac­tion conser­va­trice et domi­nante du régime est fondée sur l’alliance d’une poi­gnée de mol­lahs de Hojjatiyeh et des membres du haut com­man­de­ment des GRI.

Il est vrai que sur le plan poli­tique le rôle joué par les GRI en Iran dans le passé était loin d’avoir l’importance de celui joué par l’armée en Turquie ou au Pakistan. Mais les évo­lu­tions de la scène poli­tique et le poids de plus en plus pré­pon­dé­rant des GRI témoignent de leur montée accé­lé­rée aux dépens du clergé.

Un régime de capi­ta­liste uti­li­sant des slo­gans popu­listes natio­na­listes extrêmes, régnant sur le pays par la ter­reur des bandes de voyous de la milice, dési­rant être acclamé par un public non auto­risé à s’organiser sous toute autre forme autre que celle qui est dictée d’en haut, ayant de plus des ambi­tions mili­ta­ristes… Où avons-nous vu celà aupa­ra­vant ?

Qui sont ces millions de manifestants ?

Le len­de­main de l’élection, le 13 juin, pen­dant que le camp de Moussavi hési­tait à réagir aux résul­tats, des étu­diants et des acti­vistes de la gauche étaient les pre­miers à prendre les rues de Téhéran. Ils ont été rejoints par des mani­fes­tants des quar­tiers ouvriers des ban­lieues de Téhéran qui détestent Ahmadinéjad.

En fait, dès le début de cet été, les ouvriers (qui ont subi une baisse consi­dé­rable de leur niveau de vie pen­dant les trois der­nières années), la jeu­nesse sans emploi et les étu­diants (qui ont souf­fert de quatre ans de pré­sence poli­cière dans les campus) ont été à la tête des pro­tes­ta­tions. Les jeunes femmes détestent en par­ti­cu­lier le régime pour son ingé­rence constante dans leur vie quo­ti­dienne. Elles ont, par leur pré­sence tôt dans les rues de Téhéran le 15 juin, encou­ragé des cen­taines de mil­liers de Téhéranais (com­pre­nant, les gens issus des classes moyennes) à joindre les mani­fes­tants. Tout cela a incité et encou­ragé Moussavi à assis­ter à la démons­tra­tion lui-même tard l’après-midi. Ils ont conti­nué à mani­fes­ter même après que la répres­sion se soit inten­si­fiée. En l’absence de direc­tive claire de la part de Moussavi ou de l’autre can­di­dat dit réfor­miste, Mehdi Karroubi, ce sont eux qui ont lancé un appel pour les mani­fes­ta­tions du 9 juillet, l’anniversaire de la répres­sion san­glante du mou­ve­ment étu­diant de 1999.

Personne ne peut douter de la signi­fi­ca­tion de la jour­née du 15 juin. Pendant des années les Iraniens sont restés isolés, démo­ra­li­sés et crain­tifs face au régime. Ce lundi, selon le maire de Téhéran, envi­ron trois mil­lions de per­sonnes étaient dans les rues de la capi­tale. À Ispahan, la place his­to­rique de Shah Jahan (une des plus grandes places dans le monde) a été noire de pro­tes­ta­taires. Les villes de Chiraz et Tabriz ont vu des mani­fes­ta­tions de tailles sans pareil. Les Iraniens avaient fina­le­ment parlé et la soli­da­rité qu’ils ont trou­vée dans ces pro­tes­ta­tions leur a donné une confiance sans pré­cé­dent et le sens de la vic­toire.

Comme en 1979, c’est cette confiance qui les encou­rage à se confron­ter aux formes les plus bru­tales de répres­sion avec audace et déter­mi­na­tion. Les mani­fes­tants sans armes font face au Bassiji, appa­rem­ment sans crainte pour leur vie. Pendant une pro­tes­ta­tion dans un bidon­ville de ban­lieue de Téhéran, où les batailles régu­lières avec les auto­ri­tés de ceux qui vivent au-delà de la fron­tière offi­cielle de Téhéran ont eu comme consé­quence le déploie­ment du Bassiji, la foule a crié « mort au dic­ta­teur !», atta­qué les Bassiji et réussi à les chas­ser hors de la ville, leur fai­sant aban­don­ner leurs motos. Cela s’est aussi pro­duit dans les quar­tiers ouvriers de Téhéran.

Si les quar­tiers de la bour­geoi­sie de Téhéran ont été tran­quilles en jour­née (la nuit les gens montent sur les toits dans toute la ville et lancent des slo­gans contre le régime), par contre les quar­tiers de la classe ouvrière, les usines, les mines et les bidon­villes ont été la scène de pro­tes­ta­tions impromp­tues et impor­tantes.

À la tête de ceux qui ont défié la crainte et la répres­sion et envahi les rues de Téhéran on retrouve des femmes (bon nombre d’entre elles au-des­sous de 30 ans) qui n’oublieront jamais com­ment les Pasdarans les ont arrê­tées pour avoir montré une mèche de che­veux et fla­gel­lées (dans beau­coup de cas 60 à 80 coups de fouet), des jeunes, hommes et femmes, qui pen­dant les der­nières décen­nies ont été arrê­tés, humi­liés et empri­son­nés pas sim­ple­ment pour avoir exprimé un avis poli­tique, mais dans des cen­taines de mil­liers de cas pour ne pas adhé­rer aux inter­pré­ta­tions strictes des règles ves­ti­men­taires isla­mique ou aux codes com­por­te­men­taux. Ceux-là n’oublieront jamais les bri­gades des mœurs.

C’est aussi le cas des étu­diantes et étu­diants qui en ont assez de l’ingérence de l’État dans chaque aspect de leurs vies privée et publique, des ouvriers qui font face à la pau­vreté, au non-paie­ment des salaires, au chô­mage, des habi­tants des bidon­villes qui sont en conflit per­ma­nent avec les auto­ri­tés pour le manque d’eau ou d’électricité, des parents de ceux qui ont été tués par le régime, et pas sim­ple­ment dans les pro­tes­ta­tions récentes, dans les­quelles au moins 350 per­sonnes ont perdu la vie, c’est éga­le­ment le cas des familles de plus de 30 000 mili­tants exé­cu­tés par le régime pour leurs idées poli­tiques entre 1981 et 1983, pen­dant les années 1980 et 1990 (et n’oublions pas que les bour­reaux de plus de 6 000 des pri­son­niers poli­tiques assas­si­nés dans les pri­sons se trouvent autant dans le camp dit réfor­miste que dans le camp conser­va­teur). Personne ne par­don­nera ni n’oubliera les cri­mi­nels res­pon­sables.

Les divisions au sommet ont ouvert un espace pour un authentique mouvement de masse.

Pour éclai­rer l’esprit de nos scep­tiques anti-impé­ria­listes, voyons quelle est l’attitude de l’avant-garde ouvrière ira­nienne. Pendant la cam­pagne élec­to­rale, la plu­part des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et ouvrières (qui sont illé­gales) n’ont appelé à voter pour aucun des can­di­dats en lice, car, expli­quaient-elles, aucun des can­di­dats ne repré­sen­tait les inté­rêts des tra­vailleurs. Cette posi­tion était par­fai­te­ment cor­recte. Cependant, une fois le mou­ve­ment de masse engagé, le syn­di­cat des chauf­feurs de bus de Téhéran (Vahed) a exprimé son sou­tien sans faille au mou­ve­ment. De même, les tra­vailleurs d’Iran Khodro ont orga­nisé une grève d’une demi-heure pour sou­te­nir le mou­ve­ment.

Le 18 Juin, le Syndicat des conduc­teurs de bus de Téhéran a publié un com­mu­ni­qué. Il s’agit d’un des sec­teurs les plus mili­tants de la classe ouvrière ira­nienne qui, il y a deux ans, a bravé une répres­sion bru­tale pour défendre ses droits syn­di­caux. Avant les élec­tions, le Syndicat avait à juste titre déclaré qu’aucun des can­di­dats ne défen­dait les inté­rêts des tra­vailleurs ira­niens. Mais tout aussi cor­rec­te­ment, il salue aujourd’hui « le magni­fique mou­ve­ment de mil­lions de per­sonnes de tous âges, tous sexes, toutes confes­sions reli­gieuses et toutes natio­na­li­tés ». Le com­mu­ni­qué pour­suit : « Nous sou­te­nons ce mou­ve­ment du peuple ira­nien pour construire une société civile libre et indé­pen­dante — et nous condam­nons toute vio­lence et toute répres­sion. ». Quelle dif­fé­rence entre cette décla­ra­tion et les dis­cours de Moussavi et ses réfor­mistes, même les plus radi­caux ! Encore plus signi­fi­ca­tive est la mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs de l’usine Iran Khodro, la plus grande entre­prise du sec­teur auto­mo­bile de tout le Moyen-Orient (100 000 sala­riés, dont 30 000 dans une seule usine). Le jeudi 18, ils ont orga­nisé une action de grève en sou­tien au mou­ve­ment du peuple. Voici l’intégralité du com­mu­ni­qué annon­çant la grève :

« Nous décla­rons notre soli­da­rité avec le mou­ve­ment du peuple d’Iran. Ce à quoi nous assis­tons aujourd’hui est une insulte à l’intelligence du peuple et à son vote. Le gou­ver­ne­ment bafoue les prin­cipes de la Constitution. Il est de notre devoir de nous joindre au mou­ve­ment du peuple. Aujourd’hui, jeudi 18, nous, tra­vailleurs d’Iran Khodro, ces­se­rons le tra­vail pen­dant une demi-heure pour pro­tes­ter contre la répres­sion des étu­diants, des tra­vailleurs et des femmes. Nous décla­rons notre soli­da­rité avec le mou­ve­ment du peuple d’Iran. La jour­née : de 10h à 10h30. La nuit : de 3h à 3h30. Les tra­vailleurs d’Iran Khodro ».

Ces deux décla­ra­tions et l’action de grève des tra­vailleurs de Khodro sont très impor­tantes. Ce sont deux des sec­teurs les plus com­ba­tifs de la classe ouvrière ira­nienne, et l’avant-garde du mou­ve­ment syn­di­cal qui com­mence à réémer­ger. L’idée d’une grève géné­rale a été sou­le­vée, mais pas encore appli­quée. C’est la ques­tion déci­sive. En 1979, c’est la grève des tra­vailleurs du pétrole qui a donné le der­nier coup mortel au long pro­ces­sus de ren­ver­se­ment du régime du Shah.

Le 1er juillet des mil­liers d’ouvriers d’une mine dans la pro­vince de Khouzestan ont com­mencé une grève et quand les forces de sécu­rité sont arri­vées pour les dis­per­ser, les ouvriers ont crié « mort au dic­ta­teur ! ».

Le 5 juillet les ouvriers de l’usine de canne à sucre de Haft Tapeh se sont remis en grève à nou­veau, accu­sant les auto­ri­tés de ne pas satis­faire leurs reven­di­ca­tions pré­cé­dentes.

Les dis­cus­sions au sujet d’une grève se pour­suivent et, trois semaines après le début des pro­tes­ta­tions, une orga­ni­sa­tion qui s’appelle « Le Comité ouvriers pour la défense des pro­tes­ta­tions popu­laire » a publié un cer­tain nombre de com­mu­ni­qués concer­nant l’organisation des mani­fes­ta­tions, les mesures de sécu­rité, les conseils d’autodéfense face aux attaques des Bassiji et des sug­ges­tions détaillées concer­nant la déso­béis­sance civile.

Chaque jour qui passe les deux can­di­dats réfor­mistes perdent davan­tage le sou­tien du peuple. Après avoir attendu deux semaines, espé­rant une percée avec le Conseil des gar­diens, Karroubi, Moussavi et l’ancien Président réfor­miste Khatami ont fina­le­ment publié une décla­ra­tion com­mune dénon­çant le résul­tat truqué de l’élection. Ils refusent de légi­ti­mer le nou­veau gou­ver­ne­ment. Cependant, les Iraniens ordi­naires sont très furieux à l’égard de Moussavi qui mène une « que­relle ordi­naire entre des membres d’une même famille isla­mique ». Pendant ce temps, l’allié des réfor­mistes au sein d’une Assemblée des experts, Rafsandjani, cher­chait le maxi­mum de voix afin de des­ti­tuer le Guide suprême ou au moins faire pres­sion sur lui.

Comme tou­jours, les « réfor­mistes » se rendent compte que leur destin est bien atta­ché à l’existence du régime. Pourtant en cher­chant des solu­tions dans le cercle du pou­voir, tout en pro­met­tant l’impossible aux foules dans la rue, ils creusent leur propre tombe. Ils savent seule­ment qu’en juin 2009 ils ont reçu l’appui de beau­coup d’Iraniens parce que la popu­la­tion a opté pour le moindre mal. Une fois que le régime a choisi de nier cette occa­sion limi­tée et a claqué la porte, les jours du sou­tien de Moussavi et de Karroubi sont comp­tés. Cependant, per­sonne ne devrait sous-esti­mer l’effet que ce schisme sans pré­cé­dent aura au sommet du régime isla­mique.

Comme déjà men­tionné plus haut, la répu­blique isla­mique a une struc­ture de pou­voir très com­pli­quée et sans pareil. Le pou­voir est dans les mains des réseaux com­plexes de cercles clé­ri­caux, exé­cu­tifs, juri­diques, mili­taires et para­mi­li­taires. Jusqu’ici toutes ces forces, malgré leurs dif­fé­rences et allé­geances fac­tieuses, ont obéi au Guide suprême. En fait, tout au long des trente der­nières années, le rôle le plus impor­tant joué par Khomeiny et son suc­ces­seur Khamenei, en tant que Guide suprême, était celui de l’arbitre tout-puis­sant entre les diverses fac­tions du régime. Le 19 juin de cette année tout ceci s’est ter­miné, quand Khamenei a déclaré la vali­dité sans équi­voque des résul­tats de l’élection pré­si­den­tielle et a pris le parti d’Ahmadinéjad. Il est donc juste d’identifier le Guide suprême comme le prin­ci­pal per­dant dans la situa­tion actuelle.

Les réfor­mistes sont éga­le­ment per­dants. Chaque jour qui passe, leur appui au sein de la popu­la­tion conti­nue de chuter. Ils sont coin­cés dans un piège en essayant de sauver un ordre isla­mique.

Mais il y a des gagnants aussi : les peuples de l’Iran, les mani­fes­tants, ceux qui risquent tous les jours leur vie contre le régime et ses forces mili­taires et para­mi­li­taires. La répres­sion est féroce. Cependant, elle montre le déses­poir du régime. La manière inno­vante dans laquelle les Iraniens ont à chaque occa­sion exprimé leur haine du régime actuel leur a donné l’espoir et la confiance, qui les assure que le conflit en cours finira avec le ren­ver­se­ment du régime. Il s’est créé trop d’ennemis, par­ti­cu­liè­re­ment parmi la jeu­nesse, les femmes, les tra­vailleurs et les pauvres, pour que n’importe qui puisse accep­ter sa survie.

Les parents de ceux qui on été arrê­tés dans des mani­fes­ta­tions récentes se ras­semblent chaque midi à l’extérieur des pri­sons, exi­geant la libé­ra­tion de leurs enfants et des autres pri­son­niers et réclament la jus­tice pour ceux tués par le Bassiji dans les rues ou dans les pri­sons sous la tor­ture. La plu­part des gens refusent non seule­ment quatre années de plus d’Ahmadinéjad mais le régime dans sa tota­lité devenu à leurs yeux insup­por­table. Ils n’arrêteront pas leurs pro­tes­ta­tions, avec ou sans Moussavi et Karroubi.

Solidarité

Les images de la répres­sion bru­tale contre la jeu­nesse, les tra­vailleurs et les femmes d’Iran ont pro­vo­qué une vague d’indignation, dans le monde entier.

Le régime a eu sa der­nière chance d’attirer le peuple ira­nien avec des pro­messes d’un ordre légè­re­ment moins répres­sif, sous cou­vert d’une pré­si­dence de Moussavi. Il a raté cette occa­sion. Confronté à la répres­sion féroce à l’intérieur et à la menace per­ma­nente de l’attaque mili­taire, le genre de soli­da­rité dont le peuple de l’Iran n’a cer­tai­ne­ment pas besoin est celui, offert par les États impé­ria­listes et leurs asso­ciés, du « chan­ge­ment de régime » à l’intérieur du pays. Les enne­mis des tra­vailleurs — dans le camp de Moussavi, parmi les monar­chistes ou dans la gauche confuse — cher­che­ront l’appui des États euro­péens et du gou­ver­ne­ment des États-Unis, tandis que les défen­seurs des tra­vailleurs ira­niens res­te­ront vigi­lants en choi­sis­sant leurs alliés.

Pour l’instant, l’oligarchie mili­taro-reli­gieuse, qui a conso­lidé son pou­voir et ses pri­vi­lèges, a fait très clai­re­ment savoir qu’elle sou­haite un gou­ver­ne­ment isla­mique où la sou­ve­rai­neté popu­laire est réduite à rien. La légi­ti­mité tirée de la puis­sance divine se suffit à elle-même. C’est le sens du dis­cours de Khamenei ven­dredi 19 juin 2009. Cette oli­gar­chie ne se lais­sera pas priver de son pou­voir.

Mais au milieu de tous ces évé­ne­ments qui agitent l’Iran, une chose est cer­taine. Il est trop tard pour faire marche arrière désor­mais. Tous les élé­ments montrent que le mou­ve­ment popu­laire s’installe sur le long terme, quelle que soit la vio­lence des mili­ciens Bassiji, qui sont issus de la classe ouvrière et mépri­sés par les classes moyennes et supé­rieures ins­truites. Et des fis­sures vont émer­ger au sommet.

Tôt ou tard une dic­ta­ture mili­taire bru­tale d’une « mol­lahr­chie » divi­sée, appuyée par des légions de mili­ciens Bassiji ten­tera de s’imposer. Mais cette solu­tion ne pour­rait pas durer.

Ce coup d’État élec­to­ral a eu deux consé­quences irré­ver­sibles pour le peuple ira­nien. La pre­mière c’est la fin de la peur du peuple ter­ro­risé par la bru­ta­lité du régime qui régnait pen­dant des années en Iran. La deuxième consé­quence, est de libé­rer les Iraniens une fois pour toutes de toutes les illu­sions quant à la capa­cité du régime à se réfor­mer. Quand Moussavi demande aux gens de rester à l’intérieur de leur maison et qu’au contraire la popu­la­tion mani­feste par mil­lions, les réfor­mistes prennent une lourde gifle. En effet, nous avons assisté à un spec­tacle dans lequel des « réfor­mistes » courent après le peuple pour ne pas être jetés de côté et ce n’est pas la pre­mière fois ! Ensuite Moussavi et son coéqui­pier Karroubi ont dû appa­raître dans les démons­tra­tions sui­vantes, clai­re­ment déses­pé­rés pour pou­voir rega­gner l’initiative et contrô­ler le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tions afin qu’il ne dépasse la ligne verte. Et à chaque étape ils ont lutté pour suivre la colère popu­laire.

La répres­sion san­glante des mani­fes­tants, la lâcheté des bour­geois réfor­mistes repous­se­ront plus loin les chefs réfor­mistes et les mar­gi­na­li­se­ront La route est main­te­nant ouverte pour que le sys­tème dans sa tota­lité soit défié par le bas. La route sera longue et dif­fi­cile. Il n’est pas dif­fi­cile d’en dis­cer­ner les rai­sons. Le régime a prouvé qu’il n’a aucune dif­fi­culté pour impo­ser une répres­sion sau­vage. C’est un régime idéo­lo­gique, orga­nisé sur des lignes fas­cistes et il com­bat­tra pour sur­vivre. Il a une force mili­taire et une milice para­mi­li­taire bien orga­ni­sée avec des inté­rêts finan­ciers très impor­tants.

Il est dif­fi­cile de pré­voir ce qui se pro­duira. Cependant, on peut être sûr que rien ne sera iden­tique. Personne n’oubliera le fait que les deux fac­tions ont fran­chi beau­coup de « lignes rouges » expo­sant la cor­rup­tion, la dupe­rie et l’échec de chacun. Il s’agit donc d’une très impor­tante, déli­cate et longue confron­ta­tion. Il est essen­tiel que ceux qui luttent en Iran obtiennent le large sou­tien effi­cace de la gauche et des pro­gres­sistes afin qu’ils ne tombent dans la fausse concep­tion de ce type de gauche qui n’a pas de pré­oc­cu­pa­tions pour la démo­cra­tie et les liber­tés civiles.

Notre asso­cia­tion « Solidarité Socialiste avec les Travailleurs en Iran » en défen­dant les inté­rêts des tra­vailleurs en Iran, en main­te­nant une posi­tion ferme et consis­tante, à la fois anti-impé­ria­liste et d’opposition au régime, est en bonne situa­tion pour étendre et relayer une grande cam­pagne de sou­tien aux luttes du peuple ira­nien. De cette manière nous fai­sons bon accueil à la col­la­bo­ra­tion de toutes les forces ira­niennes et inter­na­tio­nales qui par­tagent ces prin­cipes. Nous ne pou­vons pas nous unir aux défen­seurs de Moussavi, ni à ceux qui cherchent la guerre ou les sanc­tions, pour éviter un chan­ge­ment par le bas. Nous ne sus­pen­drons pas nos cri­tiques à ceux qui tolèrent la guerre impé­ria­liste ou les sanc­tions éco­no­miques — des mesures qui nuisent aux tra­vailleurs ira­niens en pre­mier lieu. ■

Août 2009

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