Cahiers de la non-violence

Nouveau jalon dans l’histoire des luttes pacifiques au Québec

Par Mis en ligne le 21 septembre 2012

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Le tra­vail pour com­prendre la lutte du « Printemps Québécois » est en cours. Le Centre de res­sources sur la non-vio­lence (CRNV) vient tout juste de publier un « Cahier de la non-vio­lence » issu d’une étroite col­la­bo­ra­tion avec des étu­diantes fémi­nistes mili­tantes en lien avec la CLASSE inti­tulé Printemps qué­bé­cois : non-vio­lence et déso­béis­sance civile.

L’information concer­nant ce docu­ment est aussi dis­po­nible, en réfé­rence au bas du texte.

De la lutte étu­diante au Printemps Érable

Au prin­temps 2012, l‘histoire de la lutte paci­fique au Québec se sera consi­dé­ra­ble­ment enri­chie. Une reten­tis­sante vic­toire, bien entendu par­tielle, c’est le résul­tat de la lutte popu­laire paci­fique pilo­tée par le mou­ve­ment étu­diant. Le mou­ve­ment social et com­mu­nau­taire aura beau­coup à apprendre de ce mou­ve­ment nou­veau genre.

Le 13 février 2012, les asso­cia­tions étu­diantes du Québec s’engagent dans un mou­ve­ment de grève pour s’opposer au désir du gou­ver­ne­ment Charest d’augmenter de 75 % sur cinq ans les frais de sco­la­rité dans les Universités. Le gou­ver­ne­ment de la pro­vince, n’étant plus en phase avec les citoyens, oublie que la popu­la­tion demeure for­te­ment atta­chée à un sys­tème édu­ca­tif qui favo­rise l’accessibilité à prix abor­dable des études uni­ver­si­taires. Ce sys­tème est sans contre­dit une des « pierres d’assises » de l’émancipation des Québécois depuis la « Révolution tran­quille ».

C’est de cette menace à l’accessibilité qu’une incroyable lutte popu­laire et paci­fique émer­gera.

Actions diver­si­fiées et créa­tives.

De nom­breuses mani­fes­ta­tions et occu­pa­tions ont lieu et impres­sionnent par leur fré­quence, leur créa­ti­vité, leur ampleur et la diver­sité des moyens de lutte uti­li­sés. On parle de cen­taines d’actions conduites par les mili­tants étu­diants, de membres d’associations étu­diantes et de citoyens en pro­ve­nance de milieux très dif­fé­rents.

Dans une cer­taine mou­vance anti-mon­dia­li­sa­tion et anar­chiste, quelques unes sur­tout avant les mobi­li­sa­tions de masses, tournent à l’affrontement avec les forces poli­cières. Mais le 22 mars et le 22 avril, le « Jour de la terre », consti­tuent sans contre­dit des points tour­nants. De gigan­tesques marches soli­daires qui regroupent des cen­taines de mil­liers de citoyens par­courent les rues de Montréal. Les groupes de cas­seurs sont de plus en plus perçus comme mar­gi­naux et leurs actes de pro­vo­ca­tion, inef­fi­caces, sont contes­tés.

Le mou­ve­ment de grève a le vent dans les voiles et dès le 1er mai 175 000 étu­diants des asso­cia­tions col­lé­giales et uni­ver­si­taires com­posent le mou­ve­ment de grève géné­rale illi­mité et seront le ferment d’un vaste mou­ve­ment de lutte social qui ébran­lera toutes les régions de la pro­vince. Inspirés par les prin­cipes de lutte auto­nome de la CLASSE, les groupes d’action, mul­tiples, refusent d’aviser les auto­ri­tés des actions, des cibles et des iti­né­raires. Les dépla­ce­ments sont impro­vi­sés ; ce qui per­turbe jour après jour le fonc­tion­ne­ment de la métro­pole du Québec, la ville de Montréal.

Intransigeance et judi­cia­ri­sa­tion.

Malgré la crois­sance rapide du mou­ve­ment et les pres­sions conti­nues de la rue, le pre­mier ministre Charest campe dans une posi­tion d’intransigeance et refuse même de ren­con­trer les diri­geants étu­diants. Certains amé­na­ge­ments sont pro­po­sés via sa ministre, mais la ligne de la hausse des frais, « chacun doit faire sa part », est main­te­nue. En paral­lèle le gou­ver­ne­ment faci­lite et encou­rage une judi­cia­ri­sa­tion du conflit en inci­tant et faci­li­tant le dépôt d’injonctions et de pour­suite en recours col­lec­tifs d’étudiants contre les obs­truc­tions au fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions d’éducation des Associations étu­diantes. C’est un véri­table cul de sac poli­tique.

Au lieu d’intimider et de décou­ra­ger la mobi­li­sa­tion, ces gestes attisent la lutte. Les mani­fes­ta­tions se mul­ti­plient. La force poli­tique que consti­tue cette mobi­li­sa­tion jeu­nesse est incon­tes­table et mènera à un véri­table déra­page démo­cra­tique du gou­ver­ne­ment en place.

La popu­la­tion est indis­po­sée. Le gou­ver­ne­ment est forcé d’agir. Ce gou­ver­ne­ment qui ter­mine son troi­sième mandat, est à un an d’une échéance élec­to­rale obli­gée ; et son pou­voir est miné par de nom­breux scan­dales de cor­rup­tion. La ligne dure face à la rue pour­rait ral­lier son élec­to­rat, il joue le tout pour le tout. Malgré la forte pres­sion qui se main­tient et une exas­pé­ra­tion des citoyens, le pre­mier ministre Charest refuse toute conces­sion et dépose le projet de loi 78. Adopté le 18 mai, cette loi a pour but de per­mettre aux étu­diants de rece­voir l’enseignement dis­pensé par les éta­blis­se­ments de niveau col­lé­gial et uni­ver­si­taire aux­quels ils sont ins­crits.

La loi spé­ciale impose d’importantes contraintes au droit de mani­fes­ter, de pique­ter et d’imposer les déci­sions prises lors des assem­blées géné­rales étu­diantes. Mais sur­tout, cette loi pré­voit des péna­li­tés finan­cières tel­le­ment éle­vées pour les asso­cia­tions étu­diantes, qu’elle semble viser à en finir avec le droit d’association des étu­diants. Cette loi lève une indi­gna­tion géné­ra­li­sée auprès de tous les acteurs sociaux de la pro­vince.

Popularisation de la lutte.

C’est un point tour­nant de la lutte. Un véri­table prin­temps qué­bé­cois, un « Printemps Érable » émerge. L’intransigeance, la répres­sion, docu­men­tée par les réseaux sociaux, et main­te­nant une Loi Spéciale auto­ri­taire ; tout cela concourt, pour les mou­ve­ments sociaux déjà exas­pé­rés par le gou­ver­ne­ment, à moti­ver le sou­lè­ve­ment. Et c’est la déso­béis­sance paci­fique des masses qui s’en suit.

Les mani­fes­ta­tions deviennent quo­ti­diennes et un véri­table concert de cas­se­roles se fait entendre dans la métro­pole. Ce mou­ve­ment conta­mine la pro­vince, est res­senti dans tout le pays. L’enjeu de la lutte étu­diante com­mence à faire le tour de la pla­nète. Les acteurs sociaux et une impor­tante tranche de la popu­la­tion est indi­gnée et défie en masse et quo­ti­dien­ne­ment la Loi. Les auto­ri­tés poli­cières ne sont plus ni avi­sées des mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes ni de leur trajet. Soir après soir, les mani­fes­ta­tions par­tant de la Place Émilie Gamelin en plein centre-ville sont décla­rées illé­gales par les forces de l’ordre. Des mil­liers de per­sonnes, étu­diants, mili­tants et simples citoyens indi­gnés défient la loi que les forces poli­cières n’osent pas mettre en appli­ca­tion.

L’action citoyenne doré­na­vant agré­men­tée du bruit des cas­se­roles est défiante, paci­fique et mas­sive. Dorénavant, c’est la rue contre le gou­ver­ne­ment.

De la rue au scru­tin

La rue ne lâche pas prise.

Confiant qu’une fuite en avant lui per­met­trait de gagner tous ses paris, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois devance sa déci­sion de tenir des élec­tions et décide de tenir le scru­tin en été, en pleine lutte sociale. Le pari est que l’électorat du statut quo, fidèle au gou­ver­ne­ment, votera et per­met­tra une réélec­tion. On mise aussi sur le fait qu’une majo­rité de la popu­la­tion s’opposant au gou­ver­ne­ment sera en vacances ; et que les jeunes vou­lant défaire le gou­ver­ne­ment et qui ne votent que peu, seront dif­fi­ci­le­ment mobi­li­sables en cette période. De plus, le moindre déra­page dans la lutte sociale pour­rait souder une part consi­dé­rable de la popu­la­tion der­rière le gou­ver­ne­ment.

Dès l’annonce de la cam­pagne élec­to­rale, le gou­ver­ne­ment affiche ses cou­leurs c’est : « la loi et l’ordre ; contre la rue » et la confé­rence de presse qui lance la cam­pagne attaque direc­te­ment le lea­der­ship étu­diant. Plusieurs voient en ce geste poli­tique un pur machia­vé­lisme ; une action poli­tique de mani­pu­la­tion hon­teuse.

La réac­tion popu­laire à cette déci­sion poli­tique est tout ce qu’il y a de plus impres­sion­nante. On entend cer­tains appels à confron­ter la loi et le gou­ver­ne­ment sor­tant, en cam­pagne élec­to­rale ; mais rien de tout ça ne se réa­lise. Première salve du mou­ve­ment étu­diant ; le porte-parole de l’association étu­diante la plus radi­cale, la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois, démis­sionne. Il était l’ennemi ciblé par le Premier Ministre au lan­ce­ment de la cam­pagne. Un second leader des asso­cia­tions étu­diantes Léo Bureau-Blouin annonce sa can­di­da­ture au Parti-Québécois, le parti d’opposition. Puis, Martine Desjardins de la Fédération uni­ver­si­taire annonce la mobi­li­sa­tion des jeunes pour le scru­tin. Définitivement, la joute se fera dans l’arène élec­to­rale.

Par, on ne sait quelle magie ou quelle stra­té­gie, la lutte passe clai­re­ment et ins­tan­ta­né­ment de la rue aux urnes. Les unes après les autres, les assem­blées géné­rales étu­diantes annoncent une trêve élec­to­rale et des assem­blées suite au scru­tin pour déci­der des moyens pour pour­suivre de la lutte. Le gou­ver­ne­ment est dans la brume totale pour sa bataille élec­to­rale, il n’a plus d’ennemi pal­pable ; la rue ne risque plus de déra­per et les attaques contre la vio­lence de la rue ne porte plus.

Quelques actions d’occupation bruyante de locaux en fin revien­dront mettre à l’agenda de la fin de cam­pagne les enjeux étu­diants. La cam­pagne du gou­ver­ne­ment sor­tant ne lèvera plus !

La vic­toire !

Au len­de­main de l’élection, la chute de ce gou­ver­ne­ment, très proche des inté­rêts finan­ciers est bru­tale. Même le pre­mier ministre Charest n’est pas élu dans sa propre cir­cons­crip­tion. Le Parti Québécois, dont l’option sou­ve­rai­niste ne semble plus mobi­li­ser autant, est élu mino­ri­taire dans une élec­tion avec un taux record de par­ti­ci­pa­tion de 74 %.

Même essen­tiel­le­ment non-vio­lente, une lutte sociale menace et per­turbe les gens. Un véri­table choc vien­dra ternir cette vic­toire de la lutte sociale, le soir du 4 sep­tembre, la pre­mière ministre indé­pen­dan­tiste élue, Pauline Marois échappe par miracle à un atten­tat poli­tique.

L’attentat, conduit par un anglo­phone per­turbé par l’atmosphère de gué­rilla paci­fique, mais acri­mo­nieuse des der­niers mois échoue de près. L’arme du dérangé, une AK-47 s’est enraillée avant d’entrer dans la salle des fes­ti­vi­tés de la vic­toire du nou­veau gou­ver­ne­ment. La nou­velle pre­mière ministre annonce qu’elle annu­lera la hausse des frais de sco­la­rité. Le nou­veau gou­ver­ne­ment annonce aussi qu’il abro­gera la loi spé­ciale. Il s’en est fallu de peu !

Léo Bureau-Blouin, ex pré­sident de l’association col­lé­giale devient le plus jeunes député élu de l’histoire de l’Assemblée natio­nale du Québec. Les pré­si­dentes des fédé­ra­tions étu­diantes col­lé­giale et uni­ver­si­taire affirment qu’avec les annonces du nou­veau gou­ver­ne­ment le conflit est ter­miné. Mais l’association étu­diante la plus mili­tante la Coalition large des asso­cia­tions pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (CLASSE) veut, à ce jour, pour­suivre la lutte, et vise main­te­nant le retour à la gra­tuité sco­laire qui a été la base de la « Révolution tran­quille » des années 60.

Une page impor­tante de la lutte sociale qué­bé­coise vient de s’écrire, elle a démon­tré la force et le pou­voir d’un peuple indi­gné qui se mobi­lise et passe à l’action. Ce prin­temps a démon­tré que, contrai­re­ment aux croyances répan­dues, la mobi­li­sa­tion sociale paci­fique est pos­sible et peut mener à des gains impor­tants.

Le contexte d’attentat raté nous rap­pelle aussi la fra­gi­lité de l’exercice de la lutte popu­laire. Le défi de ce mou­ve­ment reste par contre le même que par­tout ailleurs ; suite à d’importants gains, com­ment main­te­nir la pres­sion popu­laire pour forcer un chan­ge­ment en pro­fon­deur ?

Concernant l’hisoire de la lutte pacifique au Québec :

Le déroulement de la lutte non-violente du Printemps Québécois :

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