Libye : la destruction programmée d’un pays

Par Mis en ligne le 20 mars 2011

D’ici quelques jours ou quelques semaines, le régime du colo­nel Kadhafi pas­sera à l’histoire. Les armées impé­ria­listes du Canada, des États-Unis, d’Angleterre, d’Italie appuyée par les pétro­mo­nar­chies du Golfe devront aller « jusqu’au bout», main­te­nant qu’elles sont enga­gées sur le ter­rain. Immédiatement, elles vont « sécu­ri­ser » des péri­mètres, selon l’expression consa­crée. Des forces « spé­ciales » déjà pré­sentes sur le ter­rain vont trans­for­mer les forces mili­taires des rebelles en « armée » et elles pour­ront reprendre l’offensive. Kadhafi, ses fils et son cercle rap­pro­ché vont s’accrocher, trans­for­mer la guerre en autant de mas­sacres qu’ils le pour­ront. La Libye « libé­rée » sera un champ de ruines, et un nou­veau « gou­ver­ne­ment » sera mis en place, sous l’étroit contrôle des « conseillers » impé­ria­listes et de leurs relais locaux, sou­vent puisés dans la (nom­breuse) dia­spora libyenne dis­per­sée entre Washington, Londres et ailleurs. On a déjà vu ce « film » : cela s’appelait l’Irak.

Le rap­port inégal des forces

Les impé­ria­listes cepen­dant ont appris et ils ne feront pas exac­te­ment la même chose. Ils mise­ront davan­tage sur leurs sup­plé­tifs locaux et aussi sur leurs subal­ternes arabes. À moins que ces der­niers ne soient pas capables de mas­sa­crer « effi­ca­ce­ment » leurs propres peuples, comme ils le font à Bahreïn et en Arabie saou­dite. De toute façon, le défi est moins impor­tant qu’en Irak. Contrairement à ce pays, la Libye n’aura pas une masse d’insurgés « isla­miques » : au contraire, ceux-ci sont du côté des insur­gés, donc dans une alliance objec­tive avec l’impérialisme. L’armée libyenne n’est pas l’armée ira­kienne, elle a été déci­mée par Kadhafi lui-même : il n’y aura pas (ou très peu) d’officiers et de sol­dats libyens pour appuyer la résis­tance. Les forces tra­di­tion­nelles (ou tri­bales), que Kadhafi avait tenté de sou­doyer depuis quelques années, seront assez faci­le­ment « rache­tées » par les impé­ria­listes. Enfin, la géo­gra­phie et la démo­gra­phie seront autant de fac­teurs empê­chant une résis­tance de longue durée (la popu­la­tion est concen­trée dans quelques villes côtières).

Les impé­ria­listes états-uniens

Du côté des impé­ria­listes, les hési­ta­tions du début ont déjà été mises de côté, mais on peut penser que les « réti­cences » expri­mées ici et là seront éga­le­ment relé­guées. Ces « réti­cences » cepen­dant sont impor­tantes à com­prendre. Aux États-Unis, il y a un fra­gile « consen­sus » au sein de l’administration Obama. Les « inter­ven­tion­nistes » qu’on iden­ti­fie à la secré­taire d’État Hillary Clinton rêvent de reve­nir à l’impérialisme « huma­ni­taire » qui a été la marque de com­merce de l’impérialisme US dans les années 1990 (avant l’arrivée au pou­voir de George W. Bush). Obama lui-même avait espéré, au moins au début de son règne, inflé­chir ces poli­tiques, les cibler davan­tage (sur l’Afghanistan notam­ment). Le débat se com­plique avec d’autres fac­teurs cepen­dant. D’abord, les forces mili­taires états-uniennes sont méfiantes, consta­tant les échecs subis ces der­nières années. Les géné­raux estiment que les « poli­tiques » leur ont confié des « mis­sions impos­sibles», qui étaient mal fon­dées, mal gérées et qui ont épar­pillé les capa­ci­tés de l’armée états-unienne. Ils sont donc réti­cents devant ce qu’ils consi­dèrent comme une nou­velle « aven­ture», mais ils ont du céder encore une fois, en partie parce que les impé­ria­listes euro­péens leur ont promis de porter le poids prin­ci­pal des com­bats.

L’Europe et l’OTAN

Du côté euro­péen, les gou­ver­ne­ments de droite ont bien vu l’«occasion » de retour­ner la crise libyenne (et arabe) à leur avan­tage. C’est d’autant plus facile qu’ils ont l’appui expli­cite ou impli­cite d’une grande partie des partis social-libé­raux (l’ancienne social-démo­cra­tie) et même des Verts, qui s’étaient déjà commis avec l’impérialisme « huma­ni­taire » en Yougoslavie et en Afghanistan. Par ailleurs pour les diri­geants euro­péens, c’est aussi un moyen de reprendre le débat sur l’OTAN où ils essaient d’affirmer leur « lea­der­ship», et donc de forcer Washington à relâ­cher leur totale main­mise sur cette coa­li­tion impé­ria­liste. Les argu­ments euro­péens sont en partie basés sur l’échec de l’OTAN en Afghanistan, et éga­le­ment sur le fait qu’ils sont mieux placés que les États-Unis pour impo­ser une « réin­gé­nie­rie » de la Libye et pour­quoi pas, d’autres pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Plusieurs obs­tacles se dressent contre ce projet cepen­dant, dont la réti­cence de la Turquie, dont le gou­ver­ne­ment cherche éga­le­ment à deve­nir l’hégémon régio­nal.

Les subal­ternes

L’autre avan­tage que comptent en tirer les impé­ria­lismes avec cette guerre contre le Libye est le ren­for­ce­ment des régimes réac­tion­naires dans la région. On pense évi­dem­ment à l’Arabie saou­dite dont les dic­ta­teurs sont prêts à tout, avec la com­pli­cité totale des impé­ria­lismes, pour blo­quer les luttes démo­cra­tiques. À Bahreïn, ce « maillon faible » du dis­po­si­tif impé­ria­liste dans le Golfe, l’écrasement du mou­ve­ment démo­cra­tique est en cours, à fois pour empê­cher le ren­ver­se­ment de l’oligarchie locale, à la fois pour indi­quer aux autres peuples du Golfe ce qui les attend s’ils se révoltent. Au-delà des pétro­mo­nar­chies, les forces réac­tion­naires de toute la région sont réjouies des évè­ne­ments libyens. Immédiatement, cela réduit la pres­sion d’accepter des « réformes » mêmes cos­mé­tiques venant de cer­tains pays occi­den­taux. Également, la situa­tion ter­rible qui sévit en Libye freine les élans démo­cra­tiques. On constate donc qu’au total, malgré des réti­cences et des craintes, les régimes et les forces subal­ternes de la région se rangent aisé­ment devant l’offensive impé­ria­liste.

Le dilemme des forces démo­cra­tiques

En Libye, les forces amal­ga­mées dans la rébel­lion sont ins­tru­men­ta­li­sées par l’impérialisme, ce qui est inévi­table compte tenu de leurs fai­blesses et de leurs divi­sions. Pour les mou­ve­ments pro­gres­sistes de la région, c’est un dilemme : on ne peut sérieu­se­ment appuyer le régime Kadhafi ; on ne peut endos­ser l’intervention impé­ria­liste d’autre part. C’est une impasse donc, qui a des effets para­ly­sants. Le danger est grand que l’impetus de la lutte démo­cra­tique en soit affecté. D’autant plus que, en Égypte et en Tunisie notam­ment, les élites locales et les impé­ria­lismes s’efforcent de « reloo­ker » les dic­ta­tures en sau­vant l’«essentiel», c’est-à-dire la subor­di­na­tion au sys­tème de domi­na­tion et la trans­for­ma­tion des dic­ta­tures en « démo­cra­tures ». D’autre part, on dénote des frac­tures impor­tantes au sein de l’opposition. Par exemple en Égypte, les Frères musul­mans (le groupe d’opposition le plus fort) semble aller dans le sens d’une coop­ta­tion au sein du pou­voir. Cependant, ces forces démo­cra­tiques n’ont pas dit leur der­nier mot. Elles ont encore des réser­voirs de résis­tance impor­tants qui d’ailleurs étaient plutôt insoup­çon­nés jusqu’aux grandes mani­fes­ta­tions de février. Pourront-elles relan­cer la lutte ?

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