Les protestations du Wisconsin !

Le retour sur la scène de la classe ouvrière américaine

Par Mis en ligne le 23 février 2011

Les pro­tes­ta­tions de masse de plus en plus impor­tantes contre les attaques tous azi­muts sur les condi­tions de tra­vail et les droits démo­cra­tiques dans l’Etat du Wisconsin, aux­quelles par­ti­cipent des dizaines de mil­liers d’employés de la fonc­tion publique, d’enseignants, d’étudiants et ceux qui les sou­tiennent, marquent un tour­nant dans la vie poli­tique aux Etats- Unis, et dans le monde.

Le récent ren­ver­se­ment des pré­si­dents tuni­sien et égyp­tien par des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion de masse signi­fie la réémer­gence de la lutte révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière. Les condi­tions qui ont créé ces luttes sont uni­ver­selles : le chô­mage de masse, des niveaux stu­pé­fiants d’inégalité sociale et un sys­tème poli­tique tota­le­ment indif­fé­rent aux reven­di­ca­tions et aux inté­rêts de la vaste majo­rité de la popu­la­tion. L’éruption de pro­tes­ta­tions de masse au Wisconsin est la pre­mière mani­fes­ta­tion d’une nou­velle ère de lutte de classe dans le pays qui a pen­dant long­temps fonc­tionné comme le centre du sys­tème capi­ta­liste mon­dial, les Etats-Unis.

Après les années 1980, qui ont connu l’écrasement de la grève des contrô­leurs aériens du syn­di­cat pro­fes­sion­nel PATCO et la défaite de grèves mili­tantes chez Hormel, Greyhound et Phelps Dodge – la lutte de classe aux Etats-Unis avait été arti­fi­ciel­le­ment jugu­lée. Ceci avait été pos­sible en raison du rôle tota­le­ment réac­tion­naire joué par le syn­di­cat amé­ri­cain AFLCIO qui a sys­té­ma­ti­que­ment isolé et étouffé toute lutte de la classe ouvrière tout en s’intégrant lui-même de plus en plus for­te­ment à l’establishment patro­nal et poli­tique.

Tout par­ti­cu­liè­re­ment après la liqui­da­tion de l’Union sovié­tique et de la bureau­cra­tie sta­li­nienne, lorsque les dénon­cia­tions triom­pha­listes du socia­lisme par la bour­geoi­sie avaient atteint leur paroxysme, d’aucuns avaient été jusqu’à nier l’existence même de la classe ouvrière. L’histoire, comme le dit la fameuse phrase du Manifeste com­mu­niste – « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, n’a été que l’histoire de luttes de classes » – avait été décla­rée finie.

Deux ans et demi après la crise éco­no­mique mon­diale, ayant com­mencé avec l’effondrement finan­cier à Wall Street à la fin de 2008, la classe ouvrière amé­ri­caine est en train de lancer ses pre­mières grandes contre-attaques contre la poli­tique de l’aristocratie finan­cière. On com­mence à réa­li­ser de plus en plus que le sys­tème poli­tique et éco­no­mique a failli et qu’un nouvel ordre social doit émer­ger.

Au Wisconsin, les mani­fes­tants ont invo­qué le sou­lè­ve­ment de masse des tra­vailleurs dans le monde arabe, com­pa­rant Madison au Caire et le gou­ver­neur du Wisconsin, Scott Walker, à Hosni Moubarak. A New York City, les étu­diants ont pro­testé contre les fer­me­tures d’école en scan­dant « New York c’est l’Egypte. » Ceci est tout à fait per­ti­nent et témoigne d’une per­cep­tion gran­dis­sante parmi les tra­vailleurs de chaque pays qu’ils sont confron­tés à une lutte com­mune et à un ennemi commun.

L’aristocratie finan­cière qui gou­verne l’Amérique est tout aussi éloi­gnée des masses tra­vailleuses et hos­tiles à leur égard que le régime dic­ta­to­rial dirigé par le pré­sident Hosni Moubarak en Egypte. Face à la pire crise éco­no­mique depuis des géné­ra­tions – au moment où des mil­lions de per­sonnes perdent leur emploi, leur maison et leur revenu – pas la moindre mesure n’avait été prise pour aider les tra­vailleurs. Au lieu de cela, des mil­liers de mil­liards de dol­lars d’argent public ont été versés, sans poser de ques­tions, à Wall Street et à une élite finan­cière dont les spé­cu­la­tions irres­pon­sables avaient déclen­ché la crise à l’origine.

A tous les niveaux gou­ver­ne­men­taux l’on réclame à pré­sent que la classe ouvrière fasse des sacri­fices. Le gou­ver­ne­ment Obama vient de pro­po­ser cette semaine un budget rédui­sant en pre­mier lieu et à hau­teur de mille mil­liards de dol­lars les pro­grammes sociaux dont béné­fi­cie la classe ouvrière. Pour leur part, Walker et ses homo­logues des chambres par­le­men­taires domi­nées par les Démocrates et les Républicains détruisent les emplois et sup­priment les pro­grammes sociaux sans s’occuper le moins du monde de la très vaste oppo­si­tion popu­laire et de la misère sociale que créera une telle poli­tique.

Le répu­bli­cain Walker a décidé de sup­pri­mer les conven­tions col­lec­tives en dic­tant les condi­tions de recru­te­ment des employés de la fonc­tion publique, en impo­sant des attaques dras­tiques contre les retraites, les soins de santé et les condi­tions de tra­vail tout en main­te­nant les aug­men­ta­tions de salaire au-des­sous de l’augmentation du coût de la vie. Une série d’autres mesures pro­po­sées dans tout le pays sont les sui­vantes :

* En Caroline du Nord, le gou­ver­neur démo­crate Bev Purdue a pré­senté un budget sup­pri­mant plus de 10.000 postes dans les ser­vices publics tout en rédui­sant davan­tage les impôts sur les entre­prises qui figurent déjà parmi les plus bas du pays.

* Au Michigan, le gou­ver­neur répu­bli­cain, Rick Snyder a pro­posé des coupes dras­tiques dans les dépenses publiques pour le finan­ce­ment des écoles, des com­munes et des uni­ver­si­tés ce qui entraî­nera des coupes sévères dans les ser­vices et les emplois. Tout en cher­chant à impo­ser le revenu des retrai­tés, Snyder pro­pose de sup­pri­mer 1,8 mil­liards de dol­lars d’impôt sur le revenu des col­lec­ti­vi­tés.

* Et à New York, le maire « indé­pen­dant » Michael Bloomberg a pré­senté un budget muni­ci­pal, pré­voyant le licen­cie­ment de 4.666 ensei­gnants et l’élimination de 1.500 postes sup­plé­men­taires d’enseignants, grâce aux départs volon­taires. Ce maire mil­liar­daire est déter­miné à appli­quer les coupes même si une forte aug­men­ta­tion des pro­fits à Wall Street pro­cure à la ville un revenu sup­plé­men­taire de 2 mil­liards de dol­lars.

Qu’une telle poli­tique soit pro­po­sée, sans parler de son appli­ca­tion, témoigne du carac­tère sclé­rosé de la poli­tique offi­cielle et des ten­sions sociales immenses qui sont en train de se former en dehors de celle-ci.

En pro­met­tant de réagir à toute résis­tance par le recours à la garde natio­nale, le gou­ver­neur du Wisconsin a fourni l’expression la plus frap­pante du véri­table état actuel des rap­ports de classe aux Etats-Unis. La der­nière fois qu’on s’était servi de la garde natio­nale à cette fin au Wisconsin avait été en 1886, après le mas­sacre de Haymark et à Chicago, lorsque la milice d’Etat fut appe­lée pour ouvrir le feu sur des métal­lur­gistes en grève à Milwaukee.

La menace de Walker n’est pas vaine. Les ten­sions de classe sont aujourd’hui plus pro­non­cées qu’à n’importe quel moment durant les der­niers trois quarts de siècle. L’inégalité sociale et la concen­tra­tion de la richesse dans les mains du un pour cent le plus riche – qui contrôle à pré­sent bien plus d’un tiers de la richesse du pays – sont plus extrêmes aujourd’hui qu’à n’importe quel moment depuis le soi-disant « âge d’or », lorsque la vio­lence d’Etat contre le mou­ve­ment ouvrier était chose cou­rante.

Les évé­ne­ments du Wisconsin sont un signe clair que les Etats-Unis sont entrés dans une nou­velle période de sou­lè­ve­ment social. La classe ouvrière est pous­sée à mener la lutte par la crise objec­tive du capi­ta­lisme et par la déter­mi­na­tion de la classe diri­geante à défendre sa richesse au moyen d’une attaque impi­toyable contre tous les droits des tra­vailleurs – le droit à un emploi, à un salaire décent, à l’éducation, aux soins de santé et à une retraite sûre.

Une nou­velle pers­pec­tive poli­tique est néces­saire pour faire avan­cer ces luttes. D’abord, abso­lu­ment aucune confiance ne doit être accor­dée aux syn­di­cats qui ont tout fait pour ren­for­cer le Parti démo­crate et répri­mer tout mou­ve­ment indé­pen­dant des tra­vailleurs. Au Wisconsin, les res­pon­sables syn­di­caux disent qu’ils recon­naissent la néces­sité des coupes mais ne veulent pas renon­cer à leur place à la table de négo­cia­tion. En fait, leur prin­ci­pal objec­tif est de pré­ser­ver leur base finan­cière qui repose sur le sys­tème de rete­nue de la coti­sa­tion syn­di­cale à la source.

Les tra­vailleurs doivent caté­go­ri­que­ment reje­ter les conces­sions récla­mées par les diri­geants syn­di­caux et l’ensemble de l’establishment poli­tique. Le défi­cit bud­gé­taire au Wisconsin repré­sente une infime frac­tion de la richesse des mil­liar­daires du pays. En fait, les défi­cits bud­gé­taires totaux des 50 Etats repré­sentent envi­ron un dixième de la richesse nette déte­nue par les 400 Américains les plus riches seule­ment. Il faut exiger le retour de cette richesse et des mil­liers de mil­liards de dol­lars dépen­sés pour ren­flouer les banques pour satis­faire les besoins sociaux de base de la vaste majo­rité de la popu­la­tion.

Une lutte contre les coupes bud­gé­taires requiert l’unification de l’ensemble de la classe ouvrière et des jeunes au Wisconsin et par­tout dans le pays. Des orga­ni­sa­tions indé­pen­dantes des syn­di­cats doivent être construites – des comi­tés de tra­vailleurs et d’étudiants doivent être formés pour unir les tra­vailleurs du sec­teur public à ceux du sec­teur privé ainsi qu’aux jeunes, sur les lieux de tra­vail, dans les écoles et dans les quar­tiers des villes, au Wisconsin et au-delà. Des pré­pa­ra­tifs devraient être faits main­te­nant pour une grève géné­rale de tous les tra­vailleurs contre les coupes bud­gé­taires.

Mais avant tout une lutte poli­tique est néces­saire qui part de la com­pré­hen­sion du fait que rien ne peut être défendu tant que la classe ouvrière est subor­don­née au Parti démo­crate et au sys­tème capi­ta­liste bipar­tite. Les repré­sen­tants de la classe capi­ta­liste, en pro­cla­mant que le main­tien du capi­ta­lisme requiert la des­truc­tion des emplois et des niveaux de vie d’une vaste majo­rité de la popu­la­tion, recon­naissent en fait la faillite his­to­rique du sys­tème qu’ils défendent.

La réémer­gence de la lutte de classe sera accom­pa­gnée de la renais­sance de la lutte pour le socia­lisme. Alors que la classe ouvrière amé­ri­caine entre dans une nou­velle ère de sou­lè­ve­ment social, la tâche cru­ciale est à pré­sent la construc­tion d’un parti socia­liste révo­lu­tion­naire pour mener ces luttes.

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