Les HaïtienEs sont de plus en plus conscientEs du caractère inacceptable de la domination impérialiste

Par Mis en ligne le 08 octobre 2011

Les propos de Camille Chalmers, directeur exécutif de la PAPDA |1| ont été recueillis par Camille Lebouvier stagiaire au CADTM Belgique.

Camille Lebouvier : Quel est votre res­senti par rap­port à l’image d’Haïti véhi­cu­lée par les médias euro­péens d’une situa­tion très vio­lente et chao­tique ?

Camille Chalmers : Je res­sens une grande décep­tion. La presse inter­na­tio­nale, les médias mains­tream véhi­culent une image néga­tive d’Haïti tout à fait dif­fé­rente de la réa­lité. Cette image est ali­men­tée par de nom­breux sté­réo­types, notam­ment ceux des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales qui pré­sentent la situa­tion comme chao­tique, sans issue, sans aucun espoir. Ces sté­réo­types sont répé­tés à lon­gueur de jour­née et s’enracinent non seule­ment dans une tra­di­tion de lec­ture raciste de la réa­lité mon­diale, mais aussi dans une longue tra­di­tion de mécon­nais­sance de la réa­lité haï­tienne voilée par 200 ans d’apartheid, de mise en qua­ran­taine suite à la grande révo­lu­tion de 1804.

Deux évé­ne­ments récents fai­saient espé­rer un peu de chan­ge­ment dans cette vision. Premièrement, l’internationalisation de la crise suite au coup d’État de 2004 |2|, qui a été suivi par une répres­sion mili­taire auto­ri­sée par le Conseil de sécu­rité de l’ONU puis par le lan­ce­ment Minustah (Mission des Nations Unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti). Étant com­po­sée de repré­sen­tants de nations dif­fé­rentes, et en par­ti­cu­lier de nations latino-amé­ri­caines, on pou­vait espé­rer qu’elle favo­ri­se­rait un chan­ge­ment de grille de lec­ture, de vision. Il n’en a rien été, au contraire : le dis­cours de jus­ti­fi­ca­tion et de légi­ti­ma­tion de la pré­sence a pro­longé et même aggravé cette image d’un pays qui ne peut pas se gérer lui-même.

Deuxième évé­ne­ment, le séisme du 12 jan­vier 2010, qui a sus­cité une vague impres­sion­nante de soli­da­rité citoyenne venue du monde entier, même de pays qui en géné­ral ne s’intéressent pas du tout à Haïti. On espé­rait que ce nouvel inté­rêt pour Haïti, qui a sus­cité pen­dant deux ou trois mois une pré­sence mas­sive de jour­na­listes étran­gers, pour­rait bous­cu­ler un peu les idées reçues et forcer les gens à voir le pays dif­fé­rem­ment. En ce sens, on peut quand même féli­ci­ter quelques médias et jour­na­listes fran­çais, notam­ment l’Humanité, qui ont essayé de donner une idée de com­ment vit le peuple haï­tien et les rai­sons de la situa­tion du pays, mais ça n’a pas été sou­vent le cas. La presse s’est par exemple tue sur des phé­no­mènes comme l’exceptionnelle soli­da­rité inter-haï­tienne. De même, l’intervention mas­sive d’ONG cari­ta­tives, à but huma­ni­taire, n’a pas eu les effets escomp­tés en termes de tis­sage de liens, de nou­velles rela­tions entre Haïti et le reste du monde, à part bien évi­dem­ment quelques excep­tions.

CL : Justement sur le rôle des ONG locales et des mou­ve­ments sociaux, quelle place laisse-t-on aux Haïtiens dans la recons­truc­tion de leur pays ?

CC : Suite au séisme, on a vu de grosses ONG inter­na­tio­nales arri­ver, avec un grand nombre d’expatriés, dépen­ser des sommes fara­mi­neuses qui, au lieu d’aider le peuple haï­tien, vont plutôt engrais­ser les bureau­cra­ties inter­na­tio­nales. Elles ont mal­heu­reu­se­ment consommé une grande partie des dons pro­ve­nant des citoyens du monde. La plu­part de ces grosses ONG inter­na­tio­nales ont fonc­tionné en Haïti comme un État dans l’État. Cette ten­dance, anté­rieure au séisme, s’est affir­mée et conso­li­dée. Par ailleurs, l’occasion a été saisie par l’impérialisme états-unien pour ren­for­cer sa main­mise sur le pays. C’est ainsi qu’il faut inter­pré­ter la mise en place d’un nou­veau méca­nisme de cana­li­sa­tion de l’aide, la CIRH (Commission inté­ri­maire pour la recons­truc­tion d’Haïti,) co-diri­gée par l’ancien pré­sident états-unien Bill Clinton, et qui aujourd’hui mono­po­lise une grande partie de l’aide inter­na­tio­nale et gère direc­te­ment ces flux. Bien sûr, ça se fait sans consul­ter les acteurs haï­tiens, sans même consul­ter le gou­ver­ne­ment. C’est un méca­nisme paral­lèle à l’État haï­tien qui se sub­sti­tue à la mis­sion qui est accor­dée par la Constitution aux minis­tères. Mais aujourd’hui une grande bataille se livre au Parlement : le pré­sident de la République a déjà confirmé qu’il vou­lait renou­ve­ler le mandat de la CIRH et nous espé­rons qu’au niveau des par­le­men­taires se déga­gera une majo­rité pour empê­cher ce renou­vel­le­ment.

La deuxième dyna­mique a été celle d’un ren­for­ce­ment de l’exclusion des acteurs haï­tiens des espaces clés de déci­sions et la mise en place d’organismes puis­sants comme la CIRH qui jouent un rôle déter­mi­nant dans l’orientation des poli­tiques publiques. Par exemple, la CIRH a signé énor­mé­ment de contrats avec des entre­prises états-uniennes. On parle même de 95 % des contrats signés pour les pro­jets approu­vés par la CIRH qui vont béné­fi­cier aux entre­prises états-uniennes. Il y a quelques entre­prises domi­ni­caines aussi, mais pra­ti­que­ment aucune entre­prise haï­tienne. L’idée est de faire d’Haïti une plate-forme de ser­vices pour les trans­na­tio­nales états-uniennes, et de Port-au-Prince un centre luxueux regrou­pant des centres com­mer­ciaux et des hôtels pour tou­ristes. Pour cela,on expulse du centre la masse des gens et on crée des fau­bourgs avec des bidon­villes, où règnent des condi­tions sous-humaines.

Dans le cadre de la CIRH, la par­ti­ci­pa­tion est fac­tice : il y a treize places qui sont occu­pées par des repré­sen­tants haï­tiens mais qui au fond ne sont pas du tout inté­grés au pro­ces­sus de déci­sion. Les Nations unies ont réuni des « clus­ters », des réunions sec­to­rielles où en prin­cipe tous les diri­geants de dif­fé­rents sec­teurs comme l’éducation, la santé, l’assainissement, l’eau potable… se réunissent pour éva­luer la situa­tion et prendre des déci­sions. L’essentiel de ces réunions se déroule en anglais, ce qui signi­fie clai­re­ment que la plu­part des acteurs haï­tiens ne peuvent pas par­ti­ci­per.

Il y a aussi une autre dyna­mique beau­coup plus inté­res­sante à laquelle la PAPDA a contri­bué, qui était de pro­fi­ter de cette catas­trophe pour rap­pro­cher, uni­fier les mou­ve­ments pro­gres­sistes. Depuis 2010, on a vu beau­coup plus d’initiatives mises en place conjoin­te­ment par dif­fé­rents grou­pe­ments qui n’agissaient pas de façon concer­tée aupa­ra­vant . Par exemple, le 3 octobre, jour­née mon­diale de l’habitat, nous avons orga­nisé une mobi­li­sa­tion contre les expul­sions for­cées et pour la défense du droit au loge­ment décent et des droits des citoyens qui sont encore sous les tentes (ils sont encore près de 700 000). On espère que cette dyna­mique pourra abou­tir d’ici la fin de l’année à la mise en place d’une assem­blée per­ma­nente des mou­ve­ments sociaux pro­gres­sistes qui pour­rait se réunir chaque tri­mestre et mettre en place un espace de déci­sions et de construc­tion de stra­té­gies col­lec­tives.

CL : Pouvez-vous me donner d’autres exemples d’actions concrètes que la PAPDA a pu mener pen­dant l’année ?

CC : Notre plate-forme orga­nise chaque année une uni­ver­sité popu­laire d’été. En sep­tembre 2010 et en juillet 2011, nous avons pu réa­li­ser deux uni­ver­si­tés qui ont cha­cune réuni plus d’une cen­taine de diri­geants de mou­ve­ments sociaux. Nous avons abordé des ques­tions cen­trales : la dette éco­lo­gique et les alter­na­tives à mettre en place, la ques­tion poli­tique, l’éducation popu­laire et l’alphabétisation. Sans les fonds récol­tés par le réseau CADTM ces uni­ver­si­tés n’auraient cer­tai­ne­ment pas pu avoir lieu.
En 2010, nous avons aussi orga­nisé un sémi­naire avec la par­ti­ci­pa­tion d’une soixan­taine de jeunes venus essen­tiel­le­ment du milieu uni­ver­si­taire, qui avait pour sujet l’actualité de la pensée de Frantz Fanon dans le cadre du pro­ces­sus de reco­lo­ni­sa­tion d’Haïti. A pré­sent, au sein de l’université, plu­sieurs groupes de tra­vail uti­lisent les œuvres de Fanon pour écrire sur la conjonc­ture actuelle, la crise mon­diale et aussi l’actualité haï­tienne. Le 26 mars 2011, nous avons ras­sem­blé les dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux d’Haïti pour faire un bilan cri­tique de la CIRH une année après sa mise sur pied. De nom­breux repré­sen­tants de camps de dépla­cés étaient pré­sents et ont témoi­gné de la situa­tion quo­ti­dienne dans les camps. Ces deux acti­vi­tés ont pu voir le jour notam­ment grâce à l’appui finan­cier du CADTM.

CL : Quelles étaient les grandes lignes du bilan de l’action de la CIRH ?

La CIRH, qui a les moyens finan­ciers et légaux pour recons­truire le pays depuis le 13 avril 2010 n’a véri­ta­ble­ment com­mencé son action qu’au début du mois de jan­vier 2011. Par exemple, le ramas­sage des débris du séisme a été très lent puisqu’au mois de février 2011, on esti­mait que moins de 10 % des débris du séisme avaient été ramas­sés. Alors que le ramas­sage des débris était une occa­sion de remo­bi­li­ser la popu­la­tion et de la faire par­ti­ci­per aux tra­vaux, ils ont dépensé presque un mil­lion de dol­lars pour payer des entre­prises états-uniennes. La CIRH pré­sente comme une vic­toire le fait que le nombre de dépla­cés soit passé de 1 700 000 à la suite du séisme à 700 000 aujourd’hui. Beaucoup de gens fati­gués de vivre dans la rue, avec tout ce que cela implique de pré­ca­rité, ont choisi de retour­ner dans leur maison malgré les risques que cela com­porte. D’ailleurs, pen­dant la saison cyclo­nique, au mois d’août, on a eu 28 morts, dont 23 ont été retrou­vés écra­sés parce qu’ils sont ren­trés dans des mai­sons qui n’avaient pas été conso­li­dées.
La seule action visible, c’est le ren­for­ce­ment de la pré­sence étran­gère et de la pré­sence des entre­prises états-uniennes. L’une des prio­ri­tés de la CIRH est l’aménagement de zones franches ; par exemple beau­coup de fonds cana­li­sés par la CIRH ont été uti­li­sés pour l’aménagement d’un parc indus­triel dans le nord-est d’Haïti, dans une zone que l’on appelle Caracole. Nous consi­dé­rons que ce parc indus­triel, dont cer­tains pré­tendent qu’il va géné­rer 60 000 emplois, va être une véri­table catas­trophe parce qu’il est situé dans une zone de pêche. Les pêcheurs vont pro­ba­ble­ment devoir aban­don­ner la zone, qui, dans cinq ou dix ans, sera com­plè­te­ment pol­luée. Par ailleurs, cette zone concentre la plus grande réserve de man­grove du pays, donc c’est aussi une véri­table catas­trophe envi­ron­ne­men­tale, mais qui évi­de­ment sert les besoins des entre­prises à la recherche de main d’œuvre bon marché.

CC : Le dos­sier du cho­léra permet de mon­trer l’impact dévas­ta­teur de la pré­sence des troupes d’occupation. C’est très clair que l’épidémie a com­mencé tout près de la base népa­laise et les pre­mières enquêtes ont démon­tré que ce cam­pe­ment éva­cuait ses déchets vers le fleuve, alors même que le fleuve est uti­lisé pour la consom­ma­tion humaine par qua­si­ment toute la vallée. Jusqu’à pré­sent, les forces de la Minustah refusent de recon­naître leur culpa­bi­lité dans l’expansion du cho­léra et de pré­sen­ter des excuses, et ils n’ont fait aucun effort pour limi­ter l’épidémie. La lutte contre le cho­léra n’est pas une prio­rité pour eux malgré le fait que la mala­die a déjà tué près de 6 000 per­sonnes et en a infecté près de 20 000. Il y a aussi eu des pertes éco­no­miques énormes notam­ment à la fron­tière, puisque les Dominicains ont refusé d’acheter la plu­part de nos pro­duits agri­coles en pré­tex­tant qu’ils pou­vaient trans­mettre le cho­léra.
En outre, il n’y a pas eu de super­vi­sion sur la ges­tion des camps alors même qu’il existe des normes très pré­cises en la matière : res­pect des normes envi­ron­ne­men­tales, res­pect des réseaux des fleuves etc. Nous exi­geons que les familles qui ont perdu un membre soient dédom­ma­gées direc­te­ment mais aussi que le pays soit dédom­magé éco­no­mi­que­ment à cause de cette mala­die. Et sur­tout, nous exi­geons de la part de l’État haï­tien et de la Minustah, et des Nations unies la mise en place d’infrastructures sani­taires per­met­tant d’améliorer l’accès de la popu­la­tion à l’eau potable et aux ser­vices d’assainissement à un niveau accep­table. On espère faire une grande mobi­li­sa­tion natio­nale le 19 octobre, avec un défilé mor­tuaire sym­bo­lique un peu par­tout dans le pays pour mettre en exergue cette res­pon­sa­bi­lité pénale de la Minustah et deman­der son retrait du ter­ri­toire |3|.

CL : Comment la popu­la­tion réagit par rap­port à la pré­sence de la Minustah et par rap­port à l’action de la Banque mon­diale et du FMI qui tentent d’imposer une poli­tique néo­li­bé­rale ?

CC : Il y a d’une part une vague impres­sion­nante d’indignation au sein de la popu­la­tion sur­tout contre la Minustah qui a pro­vo­qué de très grosses mani­fes­ta­tions de 60 000 per­sonnes sur tout le ter­ri­toire. Il y a eu aussi récem­ment des faits abso­lu­ment affreux, comme le viol d’un jeune garçon de 18 ans de la com­mune de Port-Saint-Louis par cinq sol­dats uru­guayens. On constate actuel­le­ment une conscience de plus en plus claire du carac­tère inac­cep­table de la domi­na­tion impé­ria­liste à tra­vers dif­fé­rents ins­tru­ments. Notamment suite au séisme, les gens ont com­pris très clai­re­ment le rôle des grosses ONG et le rôle d’instruments poli­tiques impé­ria­listes. Donc, il y a une avan­cée en termes de prise de conscience. Ils dénoncent par exemple les actes de cor­rup­tion dans les ONG. Mais en même temps, il y a aussi une situa­tion d’attente par rap­port à l’élection de Michel Martelly, un chan­teur qui a été élu grâce à la pres­sion inter­na­tio­nale et qui béné­fi­cie d’une cer­taine sym­pa­thie des groupes de jeunes, sur­tout dans les bidon­villes des grandes villes. Beaucoup de gens semblent attendre de voir quelle sera son action. Comme il y a eu un conflit entre l’exécutif et le par­le­ment sur la nomi­na­tion du pre­mier ministre1, le pré­sident a pris pré­texte de l’absence du gou­ver­ne­ment pour expli­quer qu’en quatre mois, il n’a rien fait. Donc on est un peu dans une situa­tion contra­dic­toire et dans l’expectative |4|.

CL : Les élec­tions qui ont porté Martelly à la pré­si­dence ont été enta­chées de fraudes, d’irrégularités...

CC : On est dans une situa­tion pire que celle qui exis­tait avant l’arrivée de la Minustah. Dans ses objec­tifs, il y avait d’abord réta­blir un climat de sécu­rité et de sta­bi­lité, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, on voit des actes d’insécurité qui n’existaient pas avant, comme par exemple le kid­nap­ping. Le trafic de cocaïne a aug­menté ce qui veut dire aussi qu’il y a plus d’armes, d’insécurité, même si cette insé­cu­rité est très exa­gé­rée par la presse inter­na­tio­nale. Il y a une mani­pu­la­tion de cette insé­cu­rité pour jus­ti­fier la pré­sence des troupes étran­gères.
Un autre objec­tif, c’était les élec­tions démo­cra­tiques. Les élec­tions pré­si­den­tielles de novembre 2010 et mars 2011 ont eu lieu dans une ambiance de fraude, de non maî­trise de l’appareil élec­to­ral, avec beau­coup de conflits régio­naux etc. Ce sont des élec­tions enta­chées d’irrégularités, de mal­ver­sa­tions de toutes sortes et même de vio­lence dans une cer­taine mesure ; elles ont aussi été carac­té­ri­sées par une abs­ten­tion mas­sive alors qu’en géné­ral les gens se mobi­lisent beau­coup pour les pré­si­den­tielles.
Le troi­sième volet, c’est la ques­tion des droits humains. Non seule­ment la Minustah se tait sur des vio­la­tions sys­té­ma­tiques de ces droits, notam­ment à la fron­tière avec le cas des migrants haï­tiens repous­sés par les troupes domi­ni­caines, en vio­la­tion de la Convention inter­na­tio­nale sur les droits des tra­vailleurs migrants et sur les conven­tions bina­tio­nales signées par les deux pays. Mais en plus, l’affaire de viol à Port-Saint-Louis n’est que la pointe de l’iceberg ; d’ailleurs les jour­na­listes ont décou­vert que dans la région de Port-Saint-Louis, plu­sieurs jeunes filles de 16 ans por­taient les enfants pour les sol­dats de la Minustah. L’impunité est totale pour ces sol­dats, et nous avons des dizaines de femmes dont la vie est com­plè­te­ment gâchée et qui vont payer toute leur vie les consé­quences de ces actes.

CL : Revenons un peu sur la vie poli­tique et le retour de l’ancien pré­sident Duvalier, res­pon­sable d’une grande partie de la dette odieuse accu­mu­lée par le pays pen­dant sa dic­ta­ture. Où en est la pro­cé­dure judi­ciaire enga­gée sur la base de 18 plaintes dont 9 pour crime contre l’humanité en février der­nier ? Comment a été perçu son retour ?

CC : D’abord, il est clair que le retour de Jean-Claude Duvalier fait partie d’un plan concocté pro­ba­ble­ment par les États-Unis et la France dans le cadre de la recom­po­si­tion poli­tique de l’extrême droite. L’arrivée de Jean-Claude Duvalier a eu deux effets : une remo­bi­li­sa­tion de ses par­ti­sans et, du côté des sec­teurs démo­cra­tiques, des ini­tia­tives dans le cadre du devoir de mémoire. Beaucoup d’anciens pri­son­niers poli­tiques ont donné leurs témoi­gnages etc. Par exemple, dans la faculté où j’enseigne, on avait orga­nisé un cycle de confé­rences de six semaines, trai­tant chaque semaine d’un aspect du régime des Duvalier : éco­no­mique, poli­tique, cultu­rel… Ces confé­rences ont été télé­vi­sées et repro­duites un peu par­tout dans le pays. Ça a joué un rôle très impor­tant dans le cadre de ce devoir de mémoire et de la mise en place d’un pro­ces­sus d’éducation poli­tique, sur­tout pour les jeunes qui sont tentés par un sen­ti­ment nos­tal­gique.

Du point de vue judi­ciaire, malgré les efforts de l’ancien com­mis­saire du gou­ver­ne­ment pour tra­duire en jus­tice Monsieur Duvalier, la mobi­li­sa­tion des avo­cats de droite a permis d’empêcher son arres­ta­tion. Duvalier est sou­tenu par l’oligarchie haï­tienne, il est très puis­sant même si à pré­sent, il est placé sous contrôle judi­ciaire et ne peut se dépla­cer. Le pro­ces­sus judi­ciaire est tou­jours ouvert et Duvalier est tou­jours menacé. Il a tou­jours une épée de Damoclès sur lui en raison des dif­fé­rents crimes per­pé­trés par son régime. Des crimes de droits humains, des crimes contre l’humanité et aussi des crimes éco­no­miques et finan­ciers impor­tants puisqu’il a été prouvé que des détour­ne­ments impor­tants et mas­sifs ont eu lieu, des cen­taines de mil­lions de dol­lars du Trésor Public ayant été amas­sés par la famille des Duvalier.

Au niveau de la PAPDA, on a l’intention d’organiser une mis­sion de soli­da­rité avec Haïti qui serait com­po­sée de réseaux mon­diaux et sur­tout latino-amé­ri­cains, et cer­tai­ne­ment le CADTM. L’un des objec­tifs de cette mis­sion serait de faire le jour sur cette période duva­lié­riste et de mettre en lumière la res­pon­sa­bi­lité directe de Duvalier. Cela nous inté­resse par­ti­cu­liè­re­ment dans la mesure où la dette qui est en train d’être payée a été géné­rée pen­dant la dic­ta­ture des Duvalier et que c’est une dette tout à fait odieuse. Le FMI et la Banque mon­diale crient sur tous les toits que la dette a été annu­lée, mais c’est faux ! Le pays conti­nue de rem­bour­ser une dette impor­tante, ce qui contri­bue évi­dem­ment à hypo­thé­quer son avenir et l’empêche de déve­lop­per une stra­té­gie effi­cace en termes de déve­lop­pe­ment. A la PAPDA, nous allons insis­ter sur l’aspect dette, l’aspect éco­no­mique et aussi la res­pon­sa­bi­lité directe du régime parce qu’il a été le pre­mier à signer un accord stand-by avec le FMI en novembre 1984, grâce auquel le FMI a pris le contrôle des poli­tiques éco­no­miques en Haïti et qui a abouti à nous mettre dans cette dépen­dance presque totale aujourd’hui.

CL : Quelles sont les alter­na­tives que la PAPDA pro­pose pour pal­lier l’interventionnisme du FMI et de cer­taines puis­sances mon­diales ? Quels sont pour vous les défis et les solu­tions à appor­ter pour l’avenir d’Haïti ?

CC : Je pense que l’un des défis aujourd’hui, c’est la construc­tion d’un ins­tru­ment poli­tique qui pour­rait repré­sen­ter sur la scène poli­tique les inté­rêts et les reven­di­ca­tions des asso­cia­tions de la société civile. C’est un des tra­vaux futurs essen­tiels et nous nous inves­tis­sons dans ce tra­vail aujourd’hui. Deuxième tâche, c’est tout le pro­ces­sus de reprise en main de la sou­ve­rai­neté natio­nale qui passe par l’expulsion des troupes de la Minustah, l’expulsion de la CIRH et par la mise sous contrôle de l’accès des ONG. Le troi­sième point, c’est la mise en place d’un consen­sus entre les forces pro­gres­sistes sur l’orientation du déve­lop­pe­ment natio­nal notam­ment sur la place du sec­teur agri­cole. Nous avons la pos­si­bi­lité de reve­nir à un cer­tain niveau de sou­ve­rai­neté ali­men­taire, de réduire la dépen­dance ali­men­taire qui s’est ins­tal­lée.

CL : Justement sur la situa­tion du sec­teur agri­cole, qui est cen­tral pour la recons­truc­tion du pays : les impor­ta­tions mas­sives de semences OGM sont-elles tou­jours d’actualité ?

CC : Depuis 2009, on a une grande unité au niveau des forces pay­sannes pro­gres­sistes. Le gou­ver­ne­ment de Bush avait décidé qu’Haïti serait un pro­duc­teur d’agro-combustibles prio­ri­taire au niveau du bassin des Caraïbes. Et ils avaient même décidé que 25 % du ter­ri­toire d’Haïti serait consa­cré à la pro­duc­tion de jatro­pha |5|, ce qui serait une véri­table catas­trophe puisque la sécu­rité ali­men­taire est déjà mena­cée. Pendant le séisme, ils ont pro­fité de la fai­blesse ins­ti­tu­tion­nelle pour intro­duire des OGM et la firme Monsanto a fait « cadeau » de 450 tonnes de semences dont nous ne connais­sons pas exac­te­ment la nature. Elles vont aug­men­ter la dépen­dance de la pay­san­ne­rie par rap­port aux pro­duits de Monsanto et détruire une grande partie de l’agriculture pay­sanne. Nous avons réa­lisé deux grandes mobi­li­sa­tions, en juin 2010 et 2011, qui ont montré la grande déter­mi­na­tion des pay­sans à refu­ser com­plè­te­ment les semences mani­pu­lées géné­ti­que­ment et à défendre les semences locales, natives. Il y a eu en paral­lèle un projet d’échange de semences venues de dif­fé­rentes régions.

CL : Il y a donc un réel mou­ve­ment au niveau de la société civile, des mou­ve­ments sociaux pour reprendre l’avenir du pays en main…

CC : Oui, il se passe beau­coup de choses, même si nous n’avons pas encore tout à fait vaincu la dis­per­sion des forces par­fois. Mais, je crois vrai­ment qu’on avance. Dans les pro­chains mois, on aura des mobi­li­sa­tions col­lec­tives signi­fi­ca­tives et nous avan­çons vers la créa­tion de nou­velles forces poli­tiques.

Notes

|1| La PAPDA, Plate-forme haï­tienne de plai­doyer pour un déve­lop­pe­ment alter­na­tif, est membre des réseaux inter­na­tio­naux CADTM et Jubilé Sud. Voir leur site : www​.papda​.org

|2| Coup d’État orches­tré contre le pré­sident Jean-Bertrand Aristide.

|3| La PAPDA est enga­gée dans une cam­pagne pour le retrait des troupes de la Minustah. Voirhttp://​www​.papda​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​hp3?i…. Voir aussi la lettre au secré­taire géné­ral de l’ONU lancée par Jubilé Sud et appuyée par dif­fé­rentes per­son­na­li­tés et orga­ni­sa­tions, dont le CADTMhttp://​www​.papda​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​hp3?i…

|4| Le 4 octobre der­nier, le Parlement a fina­le­ment approuvé la nomi­na­tion de Gary Conille. Il s’agissait du troi­sième can­di­dat au poste de pre­mier ministre pré­senté par le pré­sident.

|5| Plante dont la pro­duc­tion a été encou­ra­gée par les grandes trans­na­tio­nales pour la pro­duc­tion d’agrocarburants.

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