AccueilNuméros des NCSNo. 33 – Hiver 2025Les dynamiques et particularités de l’Outaouais syndical

Les dynamiques et particularités de l’Outaouais syndical

DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 33 - Hiver 2025

On dit souvent de l’Outaouais qu’elle est l’oubliée des régions québécoises. Sa position frontalière et la proximité de sa plus grande ville, Gatineau, avec Ottawa, font qu’on la considère régulièrement comme une dépendance de l’Ontario ou du fédéral, à l’écart des dynamiques sociales et politiques du Québec. Ce cliché tenace ne résiste pourtant pas à l’épreuve des faits, et si sa position frontalière donne évidemment une couleur particulière à l’Outaouais, elle reste profondément québécoise tant dans sa culture que dans les enjeux qu’elle rencontre et dans la façon dont s’y structure la société civile. À cet égard, l’histoire et la situation actuelle du syndicalisme dans la région montrent bien comment elle contribue à ce mouvement essentiel de la société québécoise tout en rencontrant des défis qui lui sont propres. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous proposons ici un aperçu de l’Outaouais syndical passé et présent, tout en nous concentrant sur une organisation en particulier, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de la région.

Portrait de l’Outaouais syndical

La plupart des grandes organisations syndicales québécoises sont représentées en Outaouais. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) y dispose d’un conseil régional comme la CSN qui y compte un conseil central, chaque conseil rassemblant les syndicats de leur centrale dans la région. Dans le domaine de l’éducation, les enseignantes et enseignants des centres de services scolaires francophones sont représentés par le Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais (SEO), membre fondateur de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) lorsque ses syndicats membres se sont séparés de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) en 2006. Ironiquement, c’est une ancienne présidente du SEO, Suzanne Tremblay, qui représente aujourd’hui la circonscription de Hull à l’Assemblée nationale sous la bannière de la Coalition avenir Québec (CAQ). Sa présence au sein du caucus caquiste ne semble toutefois pas avoir freiné les ambitions antisyndicales du parti au pouvoir, comme le montre le dépôt récent du projet de loi 89 visant à restreindre considérablement l’exercice du droit de grève. Dans le domaine de la santé et des services sociaux, le portrait syndical de l’Outaouais correspond à celui de bien d’autres régions du Québec, comme l’illustre la représentation syndicale au sein du Centre intégré en santé et services sociaux de l’Outaouais (CISSSO). À la suite notamment des réorganisations et des maraudages imposés par le gouvernement du Québec dans les dernières décennies, la CSN y conserve la représentation des personnels paratechniques, auxiliaires et de métiers, ainsi que des personnels de bureau et administratifs, tandis que les professionnel·le·s, techniciennes et techniciens sont représentés par l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et les infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes par la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Le reste du secteur public et parapublic compte sur les joueurs habituels au Québec, notamment la CSN (par exemple à la Société des alcools du Québec, mais aussi, fait plutôt inusité, au sein des cols bleus de la Ville de Gatineau), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) (notamment dans les grandes sociétés d’État telle Hydro-Québec ainsi que dans le secteur municipal et paramunicipal) et les deux syndicats indépendants, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) et le Syndicat des professionnelles et professionnels du Gouvernement du Québec (SPGQ).

Une particularité de la région tient bien entendu à l’importance de la fonction publique fédérale. La centralité de cet employeur tant à Ottawa qu’à Gatineau a des répercussions importantes sur les dynamiques syndicales dans la région. D’une part, il est fréquent que des travailleuses et travailleurs vivent dans une ville/province et travaillent dans l’autre. Cela a des incidences sur les structures syndicales qui cherchent à les représenter tant dans leur milieu de travail que dans leur milieu de vie. Comment, en effet, mobiliser des membres travaillant au Québec, mais payant des impôts et utilisant des services publics situés en Ontario, et vice-versa ?

Ce paradoxe est renforcé par le fait que le syndicat représentant la vaste majorité de ces travailleuses et travailleurs, l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), dispose de sa propre structure régionale couvrant tant la rive québécoise que la rive ontarienne de la région de la capitale fédérale. Les membres de l’AFPC en Outaouais ne sont ainsi pas rattachés à l’AFPC-Québec, mais bien à l’AFPC-Région de la capitale nationale (RCN). Cela n’a pas été sans poser problème au Conseil régional de la FTQ en Outaouais qui s’est parfois retrouvé à partager les mêmes plates-bandes que la structure régionale d’un de ses principaux affiliés ; de récentes discussions visent toutefois à permettre une meilleure coordination entre les deux structures. La centralité de la fonction publique fédérale dans la région, et en son sein des membres de l’AFPC, fait aussi en sorte de donner un statut particulièrement important à la vice-présidence régionale de l’AFPC, qui est régulièrement sollicitée dans les médias pour parler des réalités de ses membres, mais aussi pour jouer, à l’occasion, le rôle de porte-parole informel des syndicats de la région. Le fait que deux de ces anciens vice-présidents occupent aujourd’hui des fonctions syndicales de premier plan à l’échelle nationale – Larry Rousseau, devenu vice-président exécutif du Congrès du travail du Canada, et Alex Silas, devenu vice-président exécutif national de l’AFPC – confirment l’importance de ce poste et son rôle prééminent au sein du mouvement syndical de la région.

Dans le secteur privé, on retrouve des syndicats majoritairement affiliés à la FTQ, notamment des sections locales UNIFOR dans l’industrie forestière et de la transformation du bois, historiquement importante dans la région, mais aussi dans le commerce et la distribution (par exemple les Travailleurs et Travailleuses unis de l’alimentation et du commerce – TUAC), dans les télécommunications (on pense en particulier aux membres du SCFP chez Vidéotron qui ont récemment vu se terminer un lockout extrêmement long) ou encore dans la construction avec les syndicats de métiers. La CSN a quant à elle une présence assez faible dans le secteur privé en Outaouais, à quelques exceptions près, comme le syndicat de la scierie Louisiana Pacific à Maniwaki.

Une riche histoire syndicale

Les racines syndicales sont profondes en Outaouais ; celles de la famille des syndicats catholiques ont été particulièrement documentées à l’occasion du 100e anniversaire du Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais (CCSNO) qui rassemble aujourd’hui les syndicats CSN de la région, mais dont les origines remontent, au même titre que sa centrale, au syndicalisme confessionnel[2]. Curieusement, l’Association ouvrière de Hull, fondée en 1912 et qui sera le prélude au CCSNO actuel, était à ses débuts affiliée aux Chevaliers du travail, une organisation syndicale nord-américaine sans lien avec l’Église, mais également distincte des grands syndicats étatsuniens qui s’établissaient alors au Canada et au Québec. Sa conversion au catholicisme est étroitement liée à la grande influence de l’Église dans la région d’Ottawa-Hull, notamment auprès des francophones, pour qui elle représentait un marqueur identitaire, jusque dans leurs organisations syndicales. Outre l’évêché d’Ottawa, dont relève l’Outaouais québécois jusque dans les années 1960, la Congrégation des oblats joue un rôle central, notamment en fondant plusieurs institutions francophones dans la région, dont l’Université d’Ottawa et le journal Le Droit. Il n’est donc pas surprenant que, dès 1919, le Conseil central national des ouvriers de Hull (ancêtre direct du CCSNO) voie le jour et que, deux ans plus tard, ce soit dans ses locaux que sera fondée la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), prédécesseur de la CSN.

Difficile d’ignorer dans ces prémices historiques du syndicalisme catholique en Outaouais les luttes épiques des allumettières en 1919 et 1924[3]. Hull produisait à l’époque 99 % des allumettes consommées au Canada non seulement grâce aux abondantes forêts de l’Outaouais, mais aussi du fait des usines de transformation installées très tôt dans la région.

La propriété de ces entreprises était concentrée dans les mains de quelques grands propriétaires, dont E.B. Eddy, d’origine étatsunienne. Il employait dans ses usines d’allumettes une main-d’œuvre essentiellement féminine et soumise à des risques importants, notamment la nécrose maxillaire causée par l’exposition au phosphore blanc. Les conditions de travail sont en outre misérables, et les travailleuses encadrées exclusivement par des contremaitres masculins. Elles s’organisent donc au sein d’un syndicat catholique et réussissent, grâce à leur solidarité et à leur mobilisation, à faire reconnaitre leur syndicat et à améliorer leurs conditions de travail. Elles sont pour l’occasion largement soutenues par l’opinion publique et par les institutions contrôlées par les Oblats. Les allumettières de Hull deviendront un symbole important pour le mouvement ouvrier de l’Outaouais et au-delà. Fondatrices de l’un des premiers syndicats féminins au Canada, elles seront reconnues en 2007 dans une toponymie notoirement dominée par les hommes, alors que la Ville de Gatineau nommera un important nouveau boulevard en leur honneur, et que la plus récente bibliothèque municipale de la ville se verra baptisée du nom de leur porte-parole, Donalda Charron, en 2020.

Cet épisode ne doit pas pour autant faire oublier les tendances très conservatrices qui marquent également le syndicalisme catholique de l’époque. Si les femmes connaissent à Hull un remarquable taux de syndicalisation de 50 % en 1922, contre à peine 2 % dans le reste du Québec, elles n’ont pas le droit de participer aux assemblées de leur propre conseil central, et encore moins d’y occuper un poste électif. L’aumônier y garde une influence considérable et assure le respect d’orientations anticommunistes féroces, dans la lignée de celles adoptées par la CTCC à l’échelle nationale.

Il est par ailleurs important de noter que plusieurs syndicats d’établissements industriels se joignent aux « syndicats internationaux », sans lien avec l’Église, au prix de luttes de haut vol telle la lutte à la Maclaren à Buckingham où deux travailleurs, dont le président du syndicat, sont assassinés par les briseurs de grève, les scabs, embauchés par l’employeur en 1906. Plusieurs de ces sections syndicales sont les précurseurs de celles aujourd’hui affiliées à UNIFOR.

Le syndicalisme catholique en Outaouais évoluera ensuite à l’image du reste du Québec. L’Église y perdra progressivement son influence et les syndicats gagneront en combativité. Leur laïcisation se fera dans les années 1960. C’est aussi à cette époque que le gouvernement mené par Pierre E. Trudeau – dont ironiquement fait partie un ancien président de la CTCC-CSN, Jean Marchand – impose une restructuration draconienne du centre-ville de Hull avec la construction du complexe Portage visant notamment à assurer la mise sous tutelle, tant politique qu’administrative, de la rive québécoise par le pouvoir fédéral. De ce traumatisme collectif marqué par un grand nombre d’évictions et une crise du logement sans précédent naitront par ailleurs une vaste mobilisation et un dense mouvement social, notamment dans le domaine de la lutte pour le logement et des coopératives d’habitation. Celle-ci marquera durablement le tissu social de la région, où des organismes comme Logemen’occupe et d’importants réseaux de coopératives constituent aujourd’hui des alliés importants pour le mouvement syndical.

Les années 1960 sont aussi celles où l’on voit le portrait économique de la région changer brusquement. D’un mouvement dominé par les industries privées, en particulier celles liées à l’exploitation forestière et à la transformation du bois, le syndicalisme voit le secteur public prendre une place centrale en quelques années à peine, non seulement avec le développement de la fonction publique fédérale, mais aussi avec la mise en place des grands réseaux publics et des entreprises d’État par le gouvernement du Québec. C’est à ces transformations que l’on doit le paysage syndical que nous connaissons aujourd’hui et que nous avons exposé précédemment.

Région négligée, région mobilisée

L’histoire plus récente du CCSNO, sans résumer à elle seule l’ensemble des dynamiques syndicales dans la région, nous donne toutefois un aperçu des grands enjeux qui se posent aujourd’hui au mouvement ouvrier en Outaouais. Nous nous appuyons ici sur une enquête réalisée entre 2018 et 2021 sur les organisations syndicales régionales au Québec, comprenant notamment la distribution d’un questionnaire aux délégué·es du congrès triennal du CCSNO en 2019, des entrevues avec plusieurs membres de son exécutif et une analyse des résolutions adoptées par ses congrès dans la décennie 2010.

Un premier constat s’impose : la place prépondérante occupée par les syndicats du secteur public. À cet égard, la composition du CCSNO illustre bien la transition vécue par la région vers une économie de services et le statut de pôle de services publics qu’y occupe en particulier la ville de Gatineau. Ainsi, l’important Syndicat des travailleurs et travailleuses de la santé et des services sociaux de l’Outaouais, fruit des fusions et des consolidations forcées par le gouvernement du Québec dans ce secteur, est de loin le principal affilié du conseil central. À l’image d’autres structures au sein de la CSN, le CCSNO a d’ailleurs dû revoir ses statuts afin de garantir une représentation adéquate de ce mégasyndicat de la santé sans pour autant lui permettre de pouvoir contrôler à lui seul le conseil. Les observations réalisées pendant les instances du CCSNO permettent toutefois de noter la présence et la participation active d’autres syndicats du secteur public, mais en provenance de différentes fédérations sectorielles, notamment les syndicats des cols bleus de la ville de Gatineau, des employé·es de magasin et de bureau de la SAQ et des professeur·es du Cégep de l’Outaouais.

Cette centralité des services publics s’observe aussi dans les résolutions adoptées au courant des années 2010. La préservation et la protection de ces services y occupent une place très importante. En cela, le CCSNO est en phase avec les orientations de sa centrale, dictées par un contexte politique d’austérité et des coupes régulières faites dans les grands réseaux publics par le gouvernement du Québec. Cependant, on note que plusieurs préoccupations environnementales reviennent régulièrement dans les revendications du Conseil. Il s’oppose notamment très tôt à l’instauration d’un dépotoir de déchets nucléaires à Chalk River, en Ontario, en amont de la rivière des Outaouais, dont une défaillance pourrait avoir des conséquences environnementales catastrophiques sur la région. On voit aussi apparaitre des demandes pour améliorer la qualité du transport en commun à Gatineau, une ville marquée par l’étalement urbain et dont le réseau de transport collectif est notoirement connu pour les importants défis qu’il rencontre.

Là où le CCSNO se distingue des conseils centraux des autres régions, c’est lorsque l’on se penche sur les affinités partisanes de ses délégué·es. Dans les trois régions où nous avons mené notre enquête, l’Outaouais, l’Abitibi-Témiscamingue et le Montréal métropolitain, nous avons demandé aux délégué·es aux congrès des conseils centraux de la CSN de quel parti ils et elles se sentaient les plus proches sur la scène politique québécoise. L’Outaouais est la seule région où la majorité des délégué·es ont répondu « aucun » (52 %)[4]. Ce résultat était également élevé en Abitibi-Témiscamingue, mais pas majoritaire (43 %)[5] tandis que Québec solidaire (QS) arrivait largement en tête des choix dans le Montréal métropolitain (47 %)[6]. Souvenons-nous que ce coup de sonde suivait de seulement quelques mois l’élection générale de 2018 au cours de laquelle la scène politique québécoise s’était vue considérablement chamboulée, notamment par l’émergence de deux organisations, la CAQ et QS, au détriment des « vieux partis », le Parti libéral et le Parti québécois[7]. Bien que ce réalignement partisan se veuille une réponse au cynisme et au désengagement politique, les délégué·es que nous avons sondés semblaient encore bien déconnectés des organisations censées les représenter à Québec.

Il semble raisonnable d’émettre l’hypothèse que ce sentiment d’aliénation exprimé de façon particulièrement forte par les militantes et militants syndicaux de l’Outaouais soit en lien avec la position de la région elle-même vis-à-vis du pouvoir politique québécois, de son sentiment d’être « prise pour acquise » et ainsi négligée par l’État provincial. Historiquement considérée comme acquise aux « rouges[8] » en raison de sa proximité avec Ottawa et du rapport de dépendance avec cette dernière qui lui a été imposé, l’Outaouais a pourtant envoyé un coup de semonce en élisant trois, puis quatre député·es caquistes sur ses cinq circonscriptions en 2018, puis en 2022, incluant dans le « château fort » libéral de Hull. Malgré cela, le « statut particulier » qui lui a été reconnu par l’Assemblée nationale en 2019 ne semble toujours pas porter ses fruits, même sous un gouvernement « bleu ».

Cela se reflète également dans le design des coalitions populaires régionales auxquelles ont participé les organisations syndicales, au premier rang desquelles le CCSNO, dans les dernières années. Comme dans bien d’autres régions du Québec, les années des gouvernements libéraux Charest et Couillard avaient vu se former un Réseau de vigilance en Outaouais qui rassemblait largement les acteurs des milieux syndicaux, militants et communautaires. Bien qu’il ait servi de solide base de mobilisation en opposition aux politiques néolibérales et austéritaires, il n’a pas survécu, notamment aux tensions intersyndicales créées par les maraudages forcés en santé et services sociaux, ainsi qu’à d’autres divergences existant au sein des groupes citoyens. À cet égard, notre enquête montre que la solidarité intersyndicale et plus largement les coalitions populaires sont plus difficiles à faire vivre en région que dans le Montréal métropolitain. Toutefois, ce réseau a récemment été réactivé sous le nom de Coalition Solidarité Outaouais, semblant indiquer une nouvelle volonté de création d’un espace à la fois intersyndical et ouvert aux organisations populaires afin notamment de résister aux coupures budgétaires et aux tentatives de privatisation larvée du réseau de la santé.

Il n’est pas anodin de constater que les coalitions populaires importantes qui se sont refondées en Outaouais et auxquelles les syndicats ont activement participé, se sont toutes axées sur le sentiment d’abandon et d’iniquité ressenti par la population de la région. La coalition Équité Outaouais, lancée en 2018, insiste ainsi sur le traitement injuste fait à la région en matière de santé et services sociaux, d’éducation et de justice sociale. Sans que les syndicats n’y participent directement, la coalition SOS Outaouais, lancée en 2024 par la Fondation Santé Outaouais, se centre quant à elle plus spécifiquement sur le déficit de services en santé en se basant notamment sur les études de l’Observatoire du développement de l’Outaouais qui a fait la démonstration des retards vécus dans plusieurs secteurs de la région[9]. Il semble donc que ce sentiment d’aliénation vis-à-vis de Québec, cette impression d’être oublié dans son propre pays et d’en vivre les conséquences concrètes au quotidien soit aussi un ressort important de mobilisation, voire de fierté. L’histoire a montré que même face à des adversaires féroces et dans un contexte hostile, qu’il s’agisse de l’antisyndicalisme d’un E.B. Eddy ou des velléités assimilatrices d’un Pierre E. Trudeau, l’Outaouais sait se tenir debout et résister. Son mouvement syndical en témoigne et les luttes d’hier continueront d’inspirer celles d’aujourd’hui et de demain, quoi qu’en pensent les pouvoirs politiques, à Ottawa comme à Québec.

Par Thomas Collombat, professeur titulaire de science politique à l’Université du Québec en Outaouais et directeur du Département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. Certaines des données utilisées dans cet article sont tirées d’une recherche financée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).


  1. Soulignons ici l’excellent travail de l’historien Roger Blanchette, principal auteur de la brochure 1919-2019. Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais. Pionnier du mouvement syndical québécois, publiée en février 2019 par le Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais à l’occasion de son centenaire et dont sont tirées plusieurs des données utilisées dans cette partie.
  2. Voir à ce propos l’ouvrage de Kathleen Durocher, Pour sortir les allumettières de l’ombre. Les ouvrières de la manufacture d’allumettes E.B. Eddy de Hull (1854-1928), Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2022.
  3. Le taux de réponse à nos questionnaires distribués en Outaouais était de 62,5 %.
  4. Taux de réponse de 78,5 %.
  5. Taux de réponse de 57 %.
  6. Voir Thomas Collombat et Xavier Lafrance, « Recomposition de la gauche québécoise et rôle politique du syndicalisme », Recherches sociographiques, vol. 63, n° 1-2, 2022, p. 131-155.
  7. NDLR. Les « rouges » étant le Parti libéral.
  8. Voir notamment le rapport L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès pour combler le retard historique de la région en santé, éducation et culture rédigé par Alexandre Bégin et Iacob Gagné-Montcalm et publié en avril 2022 par l’Observatoire du développement de l’Outaouais.

 

Articles récents sur le site

Les HLM, une vieille recette qui loge son monde

Malgré l’image négative des HLM véhiculée par les médias, principalement en raison de la vétusté de certains immeubles, un sondage réalisé en 2024 pour...

Notes de lecture (Hiver 2025)