LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Les droites, quelques définitions pour comprendre et agir

État des lieux

Par Mis en ligne le 02 septembre 2020

Construire la gauche implique de com­prendre ce qu’est la droite, ou plutôt les droites. Libérale ou conser­va­trice, popu­liste ou car­ré­ment fas­ciste, la droite poli­tique se divise en de nom­breux cou­rants, sou­vent contra­dic­toires. Nous n’aurons pas ici l’espace néces­saire pour décrire l’évolution his­to­rique de ces dif­fé­rents cou­rants ni faire une pré­sen­ta­tion des forces actuel­le­ment en place. Ce texte théo­rique et intro­duc­tif cherche plutôt à pré­ci­ser quelques concepts afin de faire res­sor­tir les nuances néces­saires à une réplique ciblée contre les attaques d’une droite mul­ti­forme.

La gauche, la droite, l’État et le marché

L’idée du cli­vage poli­tique entre la droite et la gauche est née durant la Révolution fran­çaise. Lors de l’Assemblée natio­nale de 1789, les dépu­tés favo­rables au main­tien d’un plus grand pou­voir du roi (majo­ri­tai­re­ment issus de la noblesse et du haut clergé) étaient à la droite du pré­sident de l’assemblée, alors que ceux qui sou­hai­taient appro­fon­dir la révo­lu­tion et en finir avec l’ancien régime étaient à sa gauche. Le dérou­le­ment de la révo­lu­tion a démon­tré que des posi­tions poli­tiques consi­dé­rées comme à gauche peuvent migrer à droite, et inver­se­ment. La carac­té­ri­sa­tion de gauche et de droite se déplace selon la conjonc­ture, c’est-à-dire selon l’évolution du rap­port de force entre les classes sociales anta­go­niques. Ainsi, le libé­ra­lisme sera une ten­dance à gauche face au conser­va­tisme, et ce, jusqu’à l’émergence des forces socia­listes qui redé­fi­nissent l’axe gauche-droite. De même, on peut parler de cou­rants plus à droite ou plus à gauche au sein même des mou­ve­ments socia­listes, libé­raux, conser­va­teurs, popu­listes et même fas­cistes.

Tout en res­tant sujet à débat, l’antagonisme entre la gauche et la droite repose prin­ci­pa­le­ment sur l’objectif d’égalité entre classes, sexes et « races ». Ainsi, les droites défendent les écarts de richesse, de pou­voir et de pres­tige et sont asso­ciées aux classes pri­vi­lé­giées. Pour assu­rer leur domi­na­tion, ou mieux leur hégé­mo­nie, les pri­vi­lé­giés sou­tiennent des repré­sen­tants qui déve­loppent une « ligne de masse », c’est-à-dire un dis­cours qui leur permet de créer l’adhésion d’une partie de la popu­la­tion (un « bloc d’appui »).

L’axe gauche-droite n’est donc pas dominé par un anta­go­nisme entre État et marché. Bien que la gauche soit plus ou moins radi­ca­le­ment cri­tique du marché, la droite peut être pour ou contre le marché et pour ou contre l’État. Ainsi, l’idéologie fas­ciste et cer­tains cou­rants conser­va­teurs com­portent des élé­ments, à tout le moins de la rhé­to­rique, qui peuvent être contre l’usure, le marché et le capi­ta­lisme. Il peut aussi y avoir des par­ti­sans du ren­for­ce­ment ou du dépé­ris­se­ment de l’État à gauche comme à droite. Les fas­cistes vou­dront ainsi un État tout puis­sant, alors que les liber­ta­riens sou­hai­te­ront le tout au marché.

Notons que les prin­cipes de liberté, de démo­cra­tie, de nation, d’État et de marché peuvent être repris ou contes­tés par dif­fé­rents cou­rants de la gauche comme de la droite. Ils sont l’enjeu d’une bataille idéo­lo­gique conti­nue.

Le libéralisme

Le libé­ra­lisme est l’idéologie uni­ver­sa­liste de la bour­geoi­sie nais­sante puis triom­phante. C’est « l’idéal capi­ta­liste » vers lequel tend la grande bour­geoi­sie lorsque son pou­voir et ses pro­fits ne sont pas remis en ques­tion. Il com­porte une dimen­sion éco­no­mique (aujourd’hui néo­li­bé­rale), mais aussi poli­tique.

Le libé­ra­lisme éco­no­mique prône une ges­tion du capi­ta­lisme par la concur­rence où règnent le lais­ser-aller et un lais­ser-faire. L’équilibre des mar­chés doit être atteint en dimi­nuant ce qui l’entrave, comme l’État social ou indus­tria­liste et les syn­di­cats. La pol­lu­tion et les inéga­li­tés géné­rées par le capi­ta­lisme sont consi­dé­rées comme des exter­na­li­tés, hors de la logique du marché, dont il faut peu tenir compte. Pour se jus­ti­fier comme idéo­lo­gie domi­nante, le libé­ra­lisme éco­no­mique défend la liberté des consom­ma­teurs et des entre­pre­neurs (self-made-men). La baisse du taux de profit durant les années 1970 pousse les libé­raux et les conser­va­teurs (puis une grande partie des sociaux-démo­crates) à reje­ter l’interventionnisme key­né­sien comme mode de ges­tion du capi­ta­lisme pour impo­ser le néo­li­bé­ra­lisme. Le néo­li­bé­ra­lisme reprend les prin­cipes du libé­ra­lisme éco­no­mique néo­clas­sique, mais se dis­tingue par son inter­ven­tion­nisme moné­taire pour com­battre l’inflation au profit de la finance et par ses sub­ven­tions « hyper­mas­sives » à la finance en cas de crises, comme ce sera le cas en 2008. Sa mise en place va de pair avec la mon­dia­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et entraîne de fortes pola­ri­sa­tions sociales.

Le libé­ra­lisme poli­tique sou­tient la liberté des indi­vi­dus égaux juri­di­que­ment (droits civils) dans le cadre d’un État où il y a sépa­ra­tion entre les pou­voirs exé­cu­tif, légis­la­tif et judi­ciaire. Le libé­ra­lisme sera à ses débuts un cou­rant pro­gres­siste qui géné­rera des révo­lu­tions pour ren­ver­ser (ou non) les monar­chies abso­lu­tistes, les sys­tèmes féo­daux et les dic­ta­tures conser­va­trices de toutes sortes. Les avan­cées sur le plan des droits juri­diques et poli­tiques qui en sont issues seront d’abord réser­vées à une mino­rité d’hommes blancs pro­prié­taires, puis géné­ra­li­sées au fil des luttes sociales et poli­tiques. Le libé­ra­lisme poli­tique est jus­ti­fié par une concep­tion indi­vi­dua­liste de la liberté, de l’égalité et de la démo­cra­tie, qui prend peu en compte les inéga­li­tés éco­no­miques et les aspi­ra­tions natio­nales.

Au Canada et au Québec, les libé­raux sont sou­te­nus par une frac­tion de la bour­geoi­sie. Ils se donnent une ligne de masse qui inter­pelle la classe moyenne et les per­sonnes issues de l’immigration en déve­lop­pant des poli­tiques éco­no­miques sociales-libé­rales (néo­li­bé­rales au Québec) et en repre­nant des reven­di­ca­tions de droits civiques.

Les socia­listes se dis­tinguent des libé­raux par leur ana­lyse de classe et leur cri­tique du capi­ta­lisme et des inéga­li­tés qu’il génère. Si des conver­gences avec les libé­raux sont pos­sibles sur les ques­tions des droits civiques, il faut par contre éviter un virage social-libé­ral qui effec­tue un com­pro­mis avec les poli­tiques néo­li­bé­rales, tout en ajou­tant un vernis social. À partir de la fin du XXe siècle, plu­sieurs partis et syn­di­cats de tra­di­tion sociale-démo­crate vivront cette trans­for­ma­tion et rejet­te­ront leur vision socia­liste. Ils feront alors un virage libé­ral, en rem­pla­çant un dis­cours de classe par un dis­cours mora­li­sa­teur sur les droits des mino­ri­tés, ou un virage conser­va­teur, en le rem­pla­çant par un dis­cours natio­na­liste eth­nique. Cette situa­tion ouvre la porte à la construc­tion d’un mou­ve­ment « natio­nal-socia­liste », qui repren­drait (à tout le moins dans le dis­cours) le flam­beau de la lutte de la classe ouvrière de la majo­rité natio­nale, sans avoir d’opposition de gauche socia­liste. Les socia­listes se dis­tinguent aussi des libé­raux par une défense de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans l’État et les entre­prises qui s’oppose à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive par­le­men­taire et à la dic­ta­ture des patrons et des action­naires dans les entre­prises.

De son côté, le capi­ta­lisme vert libé­ral pri­va­tise la lutte pour l’environnement et impose des taxes régres­sives qui touchent prin­ci­pa­le­ment les tra­vailleuses et les tra­vailleurs et les pauvres. À l’inverse, une vision éco­so­cia­liste fait repo­ser le poids de la tran­si­tion éner­gé­tique sur ces riches qui détruisent la pla­nète. Il remet en ques­tion le capi­ta­lisme et le pro­duc­ti­visme. La gauche éco­lo­giste cherche aussi la jonc­tion avec des mou­ve­ments comme celui des gilets jaunes en France en pro­po­sant une vision « fin du monde, fin du mois, même combat ». La gauche fémi­niste conteste le fémi­nisme libé­ral, qui vise à briser le pla­fond de verre sans prendre en compte les condi­tions de vie ni l’oppression vécue par la majo­rité des femmes qui elles n’approcheront jamais ce pla­fond. La gauche anti­ra­ciste met en relief les contra­dic­tions des libé­raux, par­ti­cu­liè­re­ment sur les inéga­li­tés socioé­co­no­miques ampli­fiées par le néo­li­bé­ra­lisme les­quelles touchent d’abord les per­sonnes « raci­sées ». Un défi sans cesse renou­velé pour la gauche est d’assurer la jonc­tion des luttes contre les inéga­li­tés de genre, de « race » et de classe et pour l’environnement, dans le cadre de mou­ve­ments démo­cra­tiques et repré­sen­ta­tifs.

Selon les cou­rants, le libé­ra­lisme pourra être plus social-libé­ral, néo­li­bé­ral ou liber­ta­rien. Le libé­ra­lisme s’oppose au conser­va­tisme et au fas­cisme. Par contre, à partir des années 1970, plu­sieurs conser­va­teurs adoptent une vision néo­li­bé­rale de l’économie tout en reje­tant plu­sieurs aspects du libé­ra­lisme poli­tique et des droits civiques qui lui sont asso­ciés.

Le conservatisme

Le conser­va­tisme n’est pas une idéo­lo­gie aussi cohé­rente que le libé­ra­lisme, car chaque société qu’il vise à « conser­ver » a sa propre his­toire. Le conser­va­tisme cherche à pro­mou­voir ou à pré­ser­ver des valeurs ainsi que des ins­ti­tu­tions telles que la reli­gion, la nation, l’État, l’armée et la famille. Ce sont les classes pri­vi­lé­giées déca­dentes (aris­to­crates, reli­gieux, petite bour­geoi­sie rurale) ou celles qui pro­fitent de cer­taines poli­tiques (bour­geoi­sie extrac­ti­viste ou mili­taro-indus­trielle) qui habi­tuel­le­ment se retrouvent por­teuses de cette idéo­lo­gie. Le conser­va­tisme peut être réac­tion­naire et viser le retour à une époque aujourd’hui révo­lue (monar­chie, cali­fat, cor­po­ra­tisme, castes, société rurale, etc.).

Dans les socié­tés occi­den­tales, le conser­va­tisme se donne une ligne de masse par un dis­cours natio­na­liste et mora­liste. On attise la peur de ce qui mena­ce­rait la nation et la famille tra­di­tion­nelle et l’on s’oppose à l’individualisme et au mul­ti­cul­tu­ra­lisme libé­ral. Ce dis­cours poli­tique met ainsi l’accent sur des enjeux sociaux et « moraux » tels que l’avortement, l’euthanasie, la sécu­rité, le port des armes à feu et le rejet des mino­ri­tés et des per­sonnes immi­grantes. Du côté éco­no­mique, les conser­va­teurs ont sou­vent défendu le natio­na­lisme éco­no­mique (pro­tec­tion­nisme), mais se sont retrou­vés au début des années 1980 à être le fer de lance de l’implantation du néo­li­bé­ra­lisme. Sur le plan inter­na­tio­nal, on sou­tient l’interventionnisme mili­taire dans le cadre d’une vision du monde divisé en civi­li­sa­tions consi­dé­rées comme irré­con­ci­liables. Les conser­va­teurs occi­den­taux inter­pellent aussi la classe moyenne et les tra­vailleurs, qu’ils pré­tendent pro­té­ger des impro­duc­tifs qui sont res­pon­sables de l’augmentation de leurs impôts et qui menacent leurs acquis (bureau­crates, syn­di­cats, assis­tés sociaux, immi­grants, fémi­nistes, etc.).

Le défi de la gauche face au conser­va­tisme est de savoir mener une cri­tique fémi­niste et inter­na­tio­na­liste des ins­ti­tu­tions valo­ri­sées par les conser­va­teurs telles la famille, la reli­gion et la nation. Les femmes et les per­sonnes issues des mino­ri­tés consti­tuent d’ailleurs les pre­mières vic­times des conser­va­teurs. Au Québec, la ques­tion natio­nale se pose avec une acuité par­ti­cu­lière. Après une longue domi­na­tion des élites conser­va­trices et du pou­voir bri­tan­nique, la Révolution tran­quille a permis créer une alliance entre la petite bour­geoi­sie fran­co­phone et le mou­ve­ment ouvrier pour la moder­ni­sa­tion de l’État qué­bé­cois. Le sens pro­gres­siste qu’a pris alors la ques­tion natio­nale a été brisé par le virage néo­li­bé­ral du Parti qué­bé­cois (PQ), puis par le virage xéno­phobe de l’Action démo­cra­tique du Québec (ADQ), du PQ, puis de la Coalition avenir Québec (CAQ). Un projet indé­pen­dan­tiste de nation inclu­sive et soli­daire devient ainsi néces­saire pour l’opposer au projet réac­tion­naire de natio­na­lisme eth­nique cana­dien-fran­çais crain­tif de l’immigration.

Le populisme

Le concept de popu­lisme a dési­gné his­to­ri­que­ment des réa­li­tés fort dif­fé­rentes qui ont été asso­ciées à la droite, mais aussi à la gauche. Ce sont d’abord des partis agra­riens[1] comme le mou­ve­ment Narodniki en Russie et le People’s Party des États-Unis. Le crédit social, qui a été impor­tant dans l’ouest du Canada, puis au Québec, s’inscrit dans ce cou­rant. Le popu­lisme a aussi dési­gné un cou­rant poli­tique latino-amé­ri­cain incluant le péro­nisme en Argentine et le régime de Vargas au Brésil. Notons que la notion de peuple est for­te­ment poly­sé­mique. Le peuple sera asso­cié aux indi­vi­dus-citoyens et aux consom­ma­teurs par les libé­raux, à une nation ou une ethnie par les conser­va­teurs et aux classes popu­laires ou aux 99 % par la gauche. La défi­ni­tion rete­nue par les popu­lismes dépen­dra de leur orien­ta­tion à gauche ou à droite.

Le concept de popu­lisme peut être actuel­le­ment défini à partir de ses carac­té­ris­tiques : un chef qui parle au nom du peuple, tenant un dis­cours déma­go­gique, pour dénon­cer une élite et les ins­ti­tu­tions. Être le chef qui parle au nom du peuple, c’est le contraire d’être le porte-parole d’un mou­ve­ment démo­cra­tique. C’est parler au nom de la majo­rité silen­cieuse, qui doit rester silen­cieuse pour que le chef puisse parler à sa place, et qui doit se mettre en action sur l’initiative de ce chef. Tenir un dis­cours déma­go­gique, c’est reprendre les pré­ju­gés popu­laires et les pré­sen­ter comme le « gros bon sens », au détri­ment des faits véri­fiés et de la science. Notons que les algo­rithmes des médias sociaux et les com­men­ta­teurs des médias pou­belles construisent l’auditoire popu­liste. Dénoncer une élite et les ins­ti­tu­tions, réelles ou inven­tées, c’est per­son­na­li­ser ses enne­mis et trou­ver des boucs émis­saires au détri­ment d’une ana­lyse socio­po­li­tique rigou­reuse de la société. Trump en est la quin­tes­sence.

Le popu­lisme de droite tente de défendre les inté­rêts de l’élite éco­no­mique en réin­ven­tant une élite à pour­fendre et des boucs émis­saires à per­sé­cu­ter. En Amérique du Nord, le cou­rant majo­ri­taire du popu­lisme de droite reprend les lignes de masse du conser­va­tisme et du néo­li­bé­ra­lisme. Il se pré­sente comme porte-parole de l’homme blanc de ban­lieue ou de région opposé à l’élite cultu­relle des grandes villes. Il se pose aussi comme défen­seur du peuple par un dis­cours natio­na­liste, et tente d’enfermer les libé­raux et les socia­listes dans une défense des mino­ri­tés et de les exclure du débat socioé­co­no­mique.

Il est impor­tant pour la gauche de se dis­tin­guer d’une inter­pré­ta­tion libé­rale qui consi­dère comme popu­liste tout ce qui est contre le dis­cours domi­nant néo­li­bé­ral, tout ce qui est exprimé en lan­gage popu­laire ou tout ce qui est popu­laire. Au contraire, la gauche se doit d’être contre le dis­cours domi­nant, d’utiliser le lan­gage popu­laire et de géné­rer l’adhésion la plus mas­sive pos­sible. Il est pos­sible de s’appuyer sur les élé­ments de conscience de classe déjà pré­sents ; ainsi la majo­rité est bien consciente que l’économie est contrô­lée par une mino­rité de mil­lion­naires qui n’ont pas les mêmes inté­rêts. Si, d’un côté, il est néces­saire de se confron­ter aux popu­listes de droite sur les ques­tions fémi­nistes, éco­lo­gistes et anti­ra­cistes, d’un autre côté, c’est par un dis­cours et une pra­tique de classe qui visent les condi­tions de vie et de tra­vail de la classe ouvrière que l’on peut convaincre leur base sociale. Enfin, s’il faut éta­blir la jonc­tion entre le mou­ve­ment ouvrier et popu­laire et les intellectuel·le·s de gauche, il faut se dis­so­cier du sno­bisme des petites bour­geoises et petits bour­geois intel­lec­tuels et cultu­rels urbains qui méprisent les classes popu­laires en soi : le clas­sisme doit être dénoncé comme le racisme et le sexisme.

À l’opposé de celles des popu­listes, les orien­ta­tions de la gauche, syn­thé­ti­sées dans le cadre de débats démo­cra­tiques, doivent s’appuyer sur la recherche des faits et sur les résul­tats de la science, mais aussi sur l’expertise ter­rain des tra­vailleuses et des tra­vailleurs. Les mou­ve­ments sociaux et la gauche poli­tique doivent favo­ri­ser le pou­voir des assem­blées géné­rales, la repré­sen­ta­ti­vité (sexe, « race » et classe) de co-porte-paroles révo­cables avec des man­dats clairs ainsi que la trans­pa­rence de l’information. Plus glo­ba­le­ment, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, alliant démo­cra­tie directe à la base et démo­cra­tie repré­sen­ta­tive à une échelle plus grande, est un prin­cipe à mettre en œuvre, y com­pris dans l’État et les entre­prises. À l’inverse, des mou­ve­ments cen­trés sur une per­sonne (Mélenchon en France, Dominique Champagne avec le Pacte pour la tran­si­tion, Chavez, etc.) limitent le contrôle démo­cra­tique et l’implication orga­ni­sée du peuple dans la lutte.

Droite et extrême droite

Désigner un groupe ou un dis­cours comme fas­ciste ou nazi ne peut être fait à la légère. L’extrême droite com­bine vio­lence phy­sique, racisme, appel à la dic­ta­ture, haine de la gauche, déma­go­gie contre l’élite finan­cière et appel à l’amélioration de la condi­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs « natio­naux ». Certaines condi­tions doivent être réunies pour mettre en place un mou­ve­ment authen­ti­que­ment fas­ciste : une crise pro­fonde du capi­ta­lisme, la créa­tion d’une orga­ni­sa­tion vio­lente par la petite bour­geoi­sie en faillite, le ral­lie­ment d’une partie de la classe ouvrière et enfin le sou­tien d’une frac­tion de la grande bour­geoi­sie, effrayée par un danger révo­lu­tion­naire socia­liste. Ces condi­tions ne sont pas réunies actuel­le­ment.

La déma­go­gie fas­ciste contre le sys­tème finan­cier ou « mon­dia­liste » se dis­tingue de la posi­tion de la gauche, car elle ne remet en ques­tion ni les rap­ports capi­ta­listes, ni la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, ni le pou­voir des patrons dans les entre­prises. En 1930, comme aujourd’hui, l’extrême droite se nour­rit de la dif­fu­sion de thèses conspi­ra­tion­nistes (com­plot judéo­ma­çon­nique ou isla­mo­gau­chiste) qui cana­lisent le rejet des élites vers un dis­cours pou­vant même inclure des élé­ments para­nor­maux (les Illuminati, les rep­ti­liens, etc.).

Il existe actuel­le­ment en Occident tout un spectre de groupes en crois­sance qui ont des carac­té­ris­tiques natio­nales-socia­listes. Présents sur les médias sociaux, mais aussi dans la rue, ils se construisent prin­ci­pa­le­ment en oppo­si­tion à l’immigration, mais aussi contre l’élite, la gauche et le libé­ra­lisme. À côté de groupes ouver­te­ment fas­cistes, on constate la pré­sence de groupes ainsi que d’un parti natio­nal-popu­liste xéno­phobe qui légi­ti­miste le dis­cours d’extrême droite[2].

Face à la montée de l’extrême droite, plu­sieurs fronts peuvent se com­bi­ner :

un front large de défense des droits démo­cra­tiques (front répu­bli­cain), des libé­raux jusqu’à l’extrême gauche, pour éta­blir un cordon sani­taire et rendre inac­cep­table la pré­sence de l’extrême droite ;

un mou­ve­ment ouvrier com­ba­tif et enra­ciné pour cana­li­ser la soif de jus­tice vers les enjeux sociaux, entre autres dans une pers­pec­tive anti­ra­ciste ;

un tra­vail contre les fausses nou­velles et pour une ana­lyse des contra­dic­tions du capi­ta­lisme qui ne soit pas fondée sur des com­plots ;

et enfin, une sec­tion du mou­ve­ment anti­ra­ciste et anti­fas­ciste qui se concentre sur la bataille contre l’extrême droite sans nuire à la construc­tion d’un front plus large.

Construire la gauche pour combattre la droite

La montée des droites s’inscrit dans une période poli­tique de crise des gauches his­to­riques, du virage à droite de la social-démo­cra­tie occi­den­tale jusqu’à la crise du popu­lisme de gauche latino-amé­ri­cain. La droite popu­liste, conser­va­trice ou radi­cale en pro­fite alors pour cana­li­ser les aspi­ra­tions popu­laires, entre autres dans un natio­na­lisme de droite et dans la glo­ri­fi­ca­tion d’une cer­taine culture popu­laire, tout en défen­dant les inté­rêts de l’élite éco­no­mique. Elle cherche à pola­ri­ser la société en s’opposant aux libé­raux qui, de leur côté, dénoncent cer­tains de ses excès (sur des enjeux de racisme, de sexisme, etc.) tout en par­ta­geant la même vision néo­li­bé­rale. La construc­tion d’une gauche mobi­li­sant les classes popu­laires sur les enjeux socioé­co­no­miques et éco­lo­giques dans une pers­pec­tive de lutte de classe devient une clé pour décons­truire cette stra­té­gie de la droite. Au Québec, la pré­sence des mou­ve­ments sociaux et de Québec soli­daire offre des assises pour s’organiser dans cette pers­pec­tive.

Construire cette gauche implique par contre d’aller plus loin et de s’investir selon plu­sieurs axes d’intervention : pour­suivre une oppo­si­tion au néo­li­bé­ra­lisme qui s’inscrit dans une remise en ques­tion du capi­ta­lisme, viser la démo­cra­ti­sa­tion de l’État et de l’économie, dou­blée d’une cri­tique du par­le­men­ta­risme libé­ral et de ses dérives auto­ri­taires, com­battre le racisme et le sexisme en dépas­sant la bataille contre les pré­ju­gés et en bri­sant les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles qui les repro­duisent.

Sébastien Bouchard est conseiller syn­di­cal et mili­tant de Québec soli­daire à Québec.


  1. Qui pro­tègent les inté­rêts des pro­prié­taires fon­ciers.
  2. Pour une des­crip­tion qué­bé­coise de l’évolution de ces mou­ve­ments, voir, dans ce numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, le texte « Entre natio­nal-popu­lisme et néo­fas­cisme. État des lieux de l’extrême droite au Québec en 2019 » rédigé par le col­lec­tif Montréal Antifasciste.

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