Les défis de la gauche en France : se garder des illusions

Extrait d’un texte publié par des camarades d’Ensemble (Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire), groupe membre du Front de gauche, 15 avril 2021

(Le texte au complet se trouve sur le site de Contretemps, https://www.contretemps.eu/author/collectif/

L’illusion sociale : du contre-pouvoir impuissant à l’insurrection qui ne vient pas

Entre 1995 et 2006, la France a connu une période de mobilisations puissantes et victorieuses (grèves de 1995 contre le plan Juppé sur les retraites, mouvement contre le Contrat Premier Embauche de 2006, campagne du « non de gauche » pour bloquer le Traité Constitutionnel Européen…), faisant écho à des victoires partielles et à un renforcement des luttes sociales à travers la planète.

L’absence d’un horizon politique commun et la crise des principaux partis de gauche a eu comme effet le retour de ce que Daniel Bensaïd appelle l’ « illusion sociale », le fait « que la société peut être transformée seulement à travers les institutions du monde social – la sphère du travail, les coopératives de consommateurs, les associations, les syndicats et d’autres projets d’autogestion – sans affronter le problème du pouvoir politique et de l’État bourgeois moderne »[3]Changer le monde sans prendre le pouvoir écrivait en 2002 John Holloway, obnubilé par l’idée de « se protéger de la contamination bureaucratique en restant à l’écart de la lutte politique des partis et de ses moments électoraux », tout en affirmant « l’autosuffisance des mouvements sociaux et la possibilité de faire l’économie d’un moment politique ». Daniel Bensaïd avait très bien analysé à l’époque les impasses stratégiques de ce raisonnement[4].

Mais les contre-pouvoirs ne se sont pas mués en pouvoir et avec le choc de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour en 2002, la défaite de la grève de la fonction publique dont la force motrice principale a été les enseignants en 2003 et la multiplication des reculs du mouvement social, il était devenu clair pour des secteurs militants importants que les grèves et les manifestations ne suffiraient pas à imposer une rupture et qu’il ne serait pas possible de contourner la politique institutionnelle et électorale. Désormais, la question était comment créer une alternative politique large et unitaire pour imposer un programme de rupture.

Sauf que la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) puis le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) ne se sont jamais vraiment libérés de cette illusion sociale. L’alternative politique reste pour eux le produit presque miraculeux du renforcement des luttes et de leurs convergences conjuguées à des démonstrations électorales, la grève générale insurrectionnelle débouchant naturellement sur une situation de double pouvoir et la rupture avec le capitalisme. Dans ces conditions, plus besoin de stratégie proprement politique et encore moins d’élaborer des stratégies électorales, l’élection n’ayant de valeur que comme tribune.

En France, cette illusion a pu se perpétuer pendant quelques années dans la gauche anticapitaliste à la fin des années 1990 et au début des années 2000 parce que le renforcement des luttes sociales et la participation des organisations de gauche réformiste à la « gauche plurielle » (1997-2002) a laissé le champ libre aux organisations marxistes révolutionnaires (LO mais surtout LCR) pour capitaliser sur les insatisfactions suscitées par les années Jospin. Elle a profondément influencé la réflexion des nouveaux-elles militant-es de ces organisations, en particulier la LCR qui doubla son nombre de membres après 2002 (en passant d’environ 1 500 militants à près de 3 000).

La création du NPA, aboutissement d’une réflexion entamée dès 1991 au moment où la LCR élabore la formule « nouvelle période, nouveau programme, nouveau parti », s’inscrivait parfaitement dans cette illusion. L’objectif était d’aspirer l’essentiel des énergies militantes anticapitalistes ou même, plus simplement, en rupture avec l’ordre existant, et, surtout, d’occuper seul l’espace à la gauche du Parti Socialiste mais en contournant de fait la question unitaire et le problème des élections et des institutions. Ce fut un échec cuisant.

La direction de la LCR puis du NPA a surévalué la montée en puissance des luttes des années 2000 et l’érosion du reste de la gauche sociale et politique. Début 2009, alors qu’il y avait des millions de manifestants dans la rue dans l’Hexagone et que la Guadeloupe était bloquée contre la « pwofitasyon », l’appel à « des LKP partout » de Besancenot collait à une demande de radicalité sociale face à la violence des politiques néolibérales. Mais le NPA sous-estimait déjà à l’époque le découragement qui montait même dans les rangs des franges les plus combatives du mouvement ouvrier à force de défaites et sous-estimait aussi les aspirations à l’unité dans les urnes après la victoire électorale lors du référendum de 2005. Avec l’accumulation des défaites sociales, la stratégie électorale, en particulier l’élection présidentielle dans le contexte français, est devenue encore plus importante comme instrument investi par les fractions de la classe laborieuse en résistance.

Ce décalage entre les aspirations unitaires à la construction d’une force large et qui pèse et la stratégie du NPA (à l’instar de la LCR dans sa dernière période) a fait que le NPA s’est fracassé sur la question de « l’unité ». Les plateformes de congrès se sont constituées essentiellement par rapport à cette question et sa principale scission, la « Gauche Anticapitaliste », a rejoint le Front de Gauche en 2012. Dans cette compréhension, dès lors que la tâche dans la sphère politique se résume à une « démonstration » des « marxistes-révolutionnaires » (éventuellement par leur score, plus généralement par l’affirmation de leur existence), alors toute politique électorale en commun avec des forces considérées comme réformistes met en danger l’ensemble de l’activité de l’organisation.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas sorti-es des impasses de l’illusion sociale, en partie parce que les courants de gauche ont été incapables de faire émerger une alternative politique crédible. Sauf que cette « illusion sociale » s’est largement diffusée depuis. Elle ne concerne plus seulement des secteurs militants du « mouvement social », comme la mouvance anarchiste et libertaire. Elle s’exprime aussi dans la mobilisation des Gilets Jaunes, quelle que soit sa portée subversive, mais aussi dans les variations sur la « destitution » autour de la mouvance Lundi.am-Comité Invisible.

L’illusion politique : à la recherche de la révolution citoyenne perdue

Si tout ne se joue pas dans la rue et par en bas, tout ne se joue pas non plus par en haut et par les urnes. La « révolution par les urnes » de Mélenchon est tout autant une impasse que le fantasme de l’insurrection spontanée.

L’« illusion politique », c’est à dire « le fait de considérer que la société peut être transformée seulement à travers les institutions de la politique représentative – à commencer par le cycle électoral parlementaire – sans intervention des luttes sociales »[5] est l’autre face symétrique de  l’illusion sociale. Dans cette conception, les organisations politiques sont toutes entières tournées vers la prise du pouvoir par les urnes, la stratégie politique se limitant à l’organisation des campagnes électorales et éventuellement aux jeux d’alliances entre partis. L’intervention militante collective dans les mouvements sociaux devient ainsi un enjeu secondaire et les mobilisations sociales une question externe.

Cette illusion politique a inspiré fortement la stratégie du Front de Gauche et lui a permis de supplanter le NPA parce que cela collait davantage aux aspirations du mouvement social et des catégories populaires du moment. Mais cette stratégie ne lui a pas permis de s’ancrer durablement dans le pays, miné qu’il était par les divisions entre le Parti de Gauche priorisant sa construction sur tout autre considération et le PCF préoccupé par la préservation de son appareil et de ses positions institutionnelles acquises à la faveur d’alliances locales avec un PS dérivant de plus en plus à droite.

La réponse populiste de gauche de Mélenchon a permis à la France Insoumise (FI) de profiter de la crise d’un parti socialiste plombé par le mandat calamiteux de François Hollande. Le lexique populiste de Laclau et de Mouffe a eu le mérite de proposer une réponse pragmatique à l’émiettement de la gauche et du mouvement social pour sortir rapidement de la résignation alors que l’extrême-droite apparaissait comme plus en mesure que la gauche de transformation sociale de s’imposer comme le débouché politique des colères sociales.

Mais ce lexique « populiste de gauche » n’est au final qu’un bricolage idéologique qui contourne plutôt qu’il ne règle le problème de l’affaiblissement de la conscience de classe, de l’émiettement du mouvement ouvrier et de la gauche. Ce n’est finalement qu’une tentative de recréer l’antagonisme social qu’ont cherché à éclipser les classes dominantes mais pour faire vivre sous perfusion une radicalité politique antilibérale. C’est indéniablement positif mais c’est loin d’être suffisant dans une période où l’extrême-droite est candidate à court-terme au pouvoir. Et comme tout expédient, cette solution était temporaire et la FI n’a pas su transformer l’essai des présidentielles et des législatives.

La structuration et le fonctionnement de la FI, qui n’a jamais voulu réellement organiser en son sein la confrontation des idées qui traversent la société et le mouvement social, ne lui ont pas permis d’être un creuset de la recomposition politique à gauche. Et son refus de jouer un autre rôle que de soutien passif et de relais électoral des luttes sociales lui a interdit de jouer un rôle positif dans la convergence et la radicalisation des luttes. La FI s’est contentée de vouloir apparaître comme le débouché électoral des colères sociales, la voix d’un peuple mythifié et non comme un véritable acteur politique engagé dans la reconstruction d’une conscience de classe en crise.

 

La politique a aussi besoin de partis

La faillite et les nombreuses trahisons de la social-démocratie française, l’accumulation des défaites, l’absence prolongée d’une alternative politique de masse, le développement du carriérisme et de la bureaucratisation dans les vieux partis de gauche, la crise du modèle stalinien pyramidal et du modèle trotskyste avant-gardiste du parti ont contribué à délégitimer durablement la forme classique de l’organisation politique, le parti.

De nouvelles formes d’organisation dites citoyennes, plus « liquides », plus « gazeuses », se sont imposées comme des alternatives à une forme d’organisation considérée désormais comme un obstacle en soi à l’émancipation collective et à l’action politique. Sans doute faut-il s’adapter aux nouvelles façons de faire de la politique, en particulier depuis le développement des réseaux sociaux. Aujourd’hui de nombreux-ses militant-es font de la politique hors des partis politiques. Mais peut-on vraiment se passer totalement du parti politique comme lieu d’élaboration démocratique où se tranchent les débats d’orientation stratégique ?

L’abandon de la forme parti au profit d’une structuration en mouvement citoyen « gazeux » entretient le flou sur la façon dont sont réellement arbitrés et tranchés les désaccords. La figure mythifiée du citoyen et du peuple ne peut pas jouer le rôle historique dévolu au parti et la forme mouvement ne protège absolument pas des problèmes de démocratie et de bureaucratisation.

Au final d’ailleurs, cela a eu comme effet une régression démocratique et une vraie difficulté à organiser sur la durée la confrontation des idées et des options stratégiques tant au Front de Gauche qu’à la France Insoumise.

Si les démarches au consensus peuvent réinterroger de manière féconde certaines pratiques de construction d’un mouvement social, elles trouvent leur limite quand il s’agit de délibérer et de trancher entre des orientations politiques contradictoires qui coexistent au sein d’un même mouvement politique.

L’« illusion citoyenniste » évacue le problème des antagonismes et des superstructures générées par le système capitaliste au profit d’un recours à une parole fétichisée d’un peuple dont on oublie un peu facilement qu’il est traversé par des dynamiques contradictoires, y compris réactionnaires, a fortiori dans une période de défaites. La parole de la figure du citoyen se retrouve sacralisée tout en étant dépolitisée, avec tous les dangers aventuristes et plébiscitaires que cela peut encourager.

D’une certaine manière, Ensemble ! est le produit indirect de la crise des vieux partis de la gauche anticapitaliste et communiste. Créé au sein du Front de Gauche, il en a subi de plein fouet la crise et la disparition. Son déclin a été accéléré par l’absence d’une compréhension commune du sens d’une organisation politique. La disqualification même d’une organisation nationale avec le principe de la souveraineté absolue des collectifs locaux, le règne de l’informel, de la substitution du droit de véto fétichisé à la recherche légitime d’accords politiques larges dans l’organisation ont entraîné la dévitalisation des débats par absence de possibilités réelles de trancher sur la plupart des questions tactiques. L’amorphie organisationnelle ne pouvait aboutir qu’à ce que s’estompent des règles formelles et claires qui sont pourtant indispensables à une démocratie militante et inclusive. Aujourd’hui, Ensemble !, sans réelle boussole stratégique lisible, incapable de trancher collectivement, se contente de commenter la vie politique et au mieux de se faire l’entremetteur politique entre les différentes organisations de gauche.

Il est temps de reconnaître qu’il n’y a pas de raccourci. La dégénérescence des vieux partis politiques nous oblige à repenser les pratiques militantes et démocratiques partidaires mais ne nous dispense pas de recréer des partis rénovés et adaptés à la période.

La démocratie partidaire reste un garant de la lutte pour une démocratie socialiste et « un moyen de résister dans une certaine mesure aux effets dissolvants de l’idéologie dominante ». Comme l’écrit Daniel Bensaïd, sans parti,

« Comment éviter qu’une collectivité volontairement réunie autour d’un projet politique ne voit sa souveraineté vidée de contenu par la logique marchande, le plébiscite médiatique permanent, ou un centralisme démocratique présidentialiste inavoué ? »