Les leçons de la défaite de la gauche en Équateur

Pierre Beaudet, 14 avril 2021

Le candidat néolibéral « pur et dur » Guillermo Lasso a facilement remporté le deuxième tour de l’élection dans ce pays andin, contre le candidat de gauche Andrés Arauz, le dauphin de Rafael Correa, qui avait été président de 2007 à 2017. L’Équateur de cette époque s’inscrivait dans la « vague rose » qui a amené des partis progressistes à gouverner en Bolivie, en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Venezuela. Depuis quelques temps, la droite a fait un retour en force par tous les moyens (constitutionnels ou violents). Comment expliquer cette situation ?

L’ère des progressistes

Au début du millénaire, les mouvements populaires déclenchaient d’immenses mobilisations qui prenaient dans certains pays latino-américains l’allure de véritables insurrections. Dans les Andes, des mouvements paysans et autochtones prenaient les devants. Après des victoires électorales sans appel contre une droite corrompue et inféodée aux États-Unis, des gouvernements progressistes ont développé des programmes sociaux qui ont sorti des millions de gens du peuple de l’abjecte pauvreté. Les enfants des classes populaires pouvaient aller à l’école et même à l’université. Il y avait une certaine démocratisation du fait de l’irruption des masses sur la scène politique. Les droits des autochtones étaient mis de l’avant. On voulait aussi sauver l’Amazonie. La nouvelle constitution du pays affirmait les droits de la nature. Nous étions quelques milliers dans le monde à être inspirés.

Le retournement

Mais au début de la dernière décennie, des signes avant-coureurs annonçaient l’affaissement de ce projet. Le président Correa se disait incapable de changer structurellement les règles du jeu au niveau économique, en restant dépendants des exportations de pétrole sur un « marché » dominé par les grandes banques et les multinationales. Au lieu de protéger les terres autochtones en Amazonie, il les a finalement ouvertes au faux « développement » de l’industrie pétrolière. De grandes conflictualités ont éclaté avec les jeunes et les autochtones, notamment, contre l’augmentation du prix des denrées et des services de base. De tradition technocratique, Correa affichait une arrogance décomplexée accusant toute critique d’être manipulée de l’extérieur et envenimant les relations avec le grande confédération autochtone du pays, la CONAI. Derrière cet éloignement entre les gouvernements et les secteurs populaires qui les avaient élus se trouvait également l’affaiblissement des mouvements sociaux dont plusieurs dirigeants avaient été « captés » par l’appareil étatique.

La droite remet cela

Dès 2018, le successeur désigné Correa, Lenin Moreno, a viré à 180% en se rapprochant de l’oligarchie et des États-Unis. La gauche s’est fragmentée entre les partisans des partis progressistes et leurs critiques, assez souvent proches des milieux autochtones et écologistes. Une troisième force a surgi entre les héritiers de Correa et le mouvement Pachakutik et son leader Yaku Pérez qui, à la surprise générale,  a obtenu près de 20 % des votes lors du premier tour des élections présidentielles. Lors du deuxième tour, Pachakutik a refusé d’appuyer le progressiste Arauz. C’est ce qui a permis au banquier Lasso de l’emporter finalement, alors que plus de 20% des gens, majoritairement autochtones, n’ont pas voté. On se retrouve aujourd’hui avec un gouvernement commis à aligner encore plus les politiques en fonction des intérêts de l’oligarchie, des extractivistes et des États-Unis. Les autochtones, mais aussi tout le monde, pourraient perdre gros.

Dur bilan

Le débat est déjà engagé sur les raisons de ce catastrophique résultat qui risque de faire mal paraître les progressistes partout en Amérique latine. Notamment au Brésil où les élections auront lieu à l’automne 2022. Les progressistes et leurs partisans dans la social-démocratie internationale (« l’internationale progressiste ») accusent les autochtones et les écologistes d’avoir fait le jeu de la droite. Les voix critiques (avec lesquelles je suis généralement d’accord) soulignent que ce sont les défaillances, les erreurs et mêmes les politiques régressives des progressistes qui leur ont fait perdre le pouvoir. Quoi qu’il en soit, le tableau n’est pas beau. Les comparaisons historiques sont toujours limitées, mais c’est un peu ce qui est arrivé en Europe au tournant des années 1930 lorsque des gauches se sont mises à faire la guerre à d’autres gauches.

Problème « systémique »

Au-delà du sectarisme et des égos surdimensionnés des leaders, des obstacles sérieux s’érigent contre des formations politiques de gauche qui deviennent des gouvernements. Le dispositif du pouvoir est beaucoup plus large que les gouvernements. L’État « profond », régi par un appareil complexe érigé pour perpétuer la domination derrière une démocratie de façade, est le terrain d’une lutte acharnée où les dominants traditionnels savent qu’il faut « tout changer pour que tout reste pareil » (Le Guépard du grand auteur italien Lampedusa). Un gouvernement progressiste s’il veut entamer la longue reconstruction ne peut se couper des masses et des mouvements populaires, sous prétexte de « mieux gouverner ». Nécessairement, il faut un changement dans le rapport de forces dans toute la société, l’économie, le monde de l’éducation, les médias.

Et nous ?

Le bilan de la grande vague dite « rose » qui a connu sa période heureuse et qui s’est effilochée avec le temps doit nous faire réfléchir. Ne nous faisons pas d’illusion, nous sommes loin d’être « proches » du pouvoir comme l’ont été nos camarades latino-américains. Mais il n’est pas trop tôt pour commencer à voir ce qui pourrait arriver dans un tel cas. « Prendre le pouvoir » dans notre monde capitaliste, c’est de le « changer », pas de l’administrer. Les bons coups, les réformes immédiates sont nécessaires, mais insuffisantes pour entamer la « grande marche » pour la transformation. Autre élément, l’action au niveau institutionnel (et parlementaire( est nécessaire mais ne peut, en soi, changer le système. Qui peut le changer ce système ? C’est la convergence des mouvements populaires, leur profondeur, leur enracinement, leurs capacités stratégiques qui sont l’élément clé, avec l’appui des formations politiques au cœur tendre mais à la tête dure.