Intervention de Philippe Hurteau et d'Éveline Couturier

Comment la crise se traduit au Québec

Université d'été des NCS

Par Mis en ligne le 02 septembre 2010

Selon Philippe Hurteau et Éveline Couturier qui sont cher­cheurs avec l’IRIS, la crise actuelle est pour les domi­nants, une « oppor­tu­nité » pour accé­lé­rer et appro­fon­dir le tour­nant néo­li­bé­ral entre­pris depuis une tren­taine d’années. Les cher­cheurs lors d’une pré­sen­ta­tion à l’Université d’été des NCS ont sou­li­gné que le néo­li­bé­ra­lisme avait bien uti­lisé, pour le dis­cré­di­ter les failles du régime key­né­sien anté­rieur. « En réa­lité, sou­lignent-ils, le key­né­sia­nisme avait été inca­pable d’assurer pour tous le filet social qui devait tem­po­ri­ser les inéga­li­tés tout en main­te­nant les inéga­li­tés de classe ». Les domi­nants ont habi­le­ment capi­ta­lisé sur le mécon­ten­te­ment des classes popu­laires face à un État opaque, et « où le pou­voir des citoyens était très réduit, pour affir­mer la néces­sité d’introduire des rela­tions mar­chandes dans la ges­tion publique ». C’est ainsi que la gauche se trouve actuel­le­ment dans une situa­tion para­doxale. « On veut pré­ser­ver cer­tains acquis, mais on peut dif­fi­ci­le­ment atta­quer l’État-providence, alors que la droite a champ libre pour pro­po­ser ses alter­na­tives ».

Le « nouvel » État néolibéral

Les domi­nants ont donc l’ascendant. Ils veulent un « État faci­li­ta­teur», qui doit essen­tiel­le­ment créer « un climat favo­rable à l’investissement par le dérè­gle­ment et les sub­ven­tions » Cet État selon Hurteau doit éga­le­ment délé­guer tout ce qui est délé­guable via la sous-trai­tance et les PPP. Ce nouvel État doit d’abord et avant tout com­pé­ti­tif en éta­blis­sant les rela­tions de marché au sein de l’État. À la base le prin­cipe est la res­pon­sa­bi­lité de l’individu, l’utilisateur-payeur, et non le citoyen ayant des droits. C’est fina­le­ment l’État sécu­ri­taire, « qui repose sur la répres­sion et la cri­mi­na­li­sa­tion de la dis­si­dence et de la déviance ». L’État devient alors un état de guerre per­ma­nent, qui doit exclure de l’espace public les signes de la pau­vreté

La « révolution culturelle »

Cee-ci promue par le Ministre Bachand pro­pose d’emblée, selon Hurteau, que « les ser­vices publics ne sont pas offerts pour assu­rer la cohé­sion sociale et atté­nuer l’inégalité, mais pour que les indi­vi­dus puissent valo­ri­ser leur pro­duc­ti­vité ». La santé est de la res­pon­sa­bi­lité de l’individu. L’idée de « biens sociaux » s’évanouit tota­le­ment. Plus encore, « la ques­tion sociale dis­pa­raît ». L’éducation est un « inves­tis­se­ment per­son­nel dans le capi­tal humain ». La réforme sco­laire en cours, estime Hurteau vise « l’acquisition de com­pé­tences, une sorte de savoir pratique/​technique pou­vant se mar­chan­di­ser ». C’est par­ti­cu­liè­re­ment fort à l’université, où il faut éli­mi­ner l’esprit cri­tique au profit de recherches dites de pointe et des inves­tis­se­ments en techno-science. « Dans ce contexte affirme Hurteau, la mis­sion tra­di­tion­nelle des sciences sociales est mar­gi­na­li­sés au profit de savoirs ren­tables et mar­chan­di­sables ».

De l’homo sapiens à l’homo concurrentiens

Pour Éveline Couturier, le projet néo­li­bé­ral « ne se dit pas et ne se pose pas. Les gens sont mis devant un non choix défini par des « comi­tés d’experts ». Cette trans­for­ma­tion des esprits mine le ter­rain poli­tique : « on nous dit, quelque soit le parti que vous élisez, à gauche ou à droite, les mêmes poli­tiques s’appliqueront. C’est le prin­cipe de TINA (there is no alter­na­tive)». Dans cette offen­sive, il est impor­tant pour les domi­nants de faire passer toute l’opposition comme une bande d’arriérés et de conser­va­teurs. « C’est la dénon­cia­tion de l’immobilisme au Québec ». On nous fait croire aussi que tout cela est la faute des baby-boo­mers, qui sont égoïstes et ne veulent pas donner à leurs enfants les mêmes pri­vi­lèges. Dans le dis­cours des médias, « un jeune sans emploi, c’est la faute des géné­ra­tions pré­cé­dentes ».

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