Comment la crise se traduit au Québec

Selon Philippe Hurteau et Éveline Couturier qui sont chercheurs avec l’IRIS, la crise actuelle est pour les dominants, une «opportunité» pour accélérer et approfondir le tournant néolibéral entrepris depuis une trentaine d’années. Les chercheurs lors d’une présentation à l’Université d’été des NCS ont souligné que le néolibéralisme avait bien utilisé, pour le discréditer les failles du régime keynésien antérieur. «En réalité, soulignent-ils, le keynésianisme avait été incapable d’assurer pour tous le filet social qui devait temporiser les inégalités tout en maintenant les inégalités de classe». Les dominants ont habilement capitalisé sur le mécontentement des classes populaires face à un État opaque, et «où le pouvoir des citoyens était très réduit, pour affirmer la nécessité d’introduire des relations marchandes dans la gestion publique». C’est ainsi que la gauche se trouve actuellement dans une situation paradoxale. «On veut préserver certains acquis, mais on peut difficilement attaquer l’État-providence, alors que la droite a champ libre pour proposer ses alternatives».

Le «nouvel» État néolibéral

Les dominants ont donc l’ascendant. Ils veulent un «État facilitateur», qui doit essentiellement créer «un climat favorable à l’investissement par le dérèglement et les subventions» Cet État selon Hurteau doit également déléguer tout ce qui est déléguable via la sous-traitance et les PPP. Ce nouvel État doit d’abord et avant tout compétitif en établissant les relations de marché au sein de l’État. À la base le principe est la responsabilité de l’individu, l’utilisateur-payeur, et non le citoyen ayant des droits. C’est finalement l’État sécuritaire, «qui repose sur la répression et la criminalisation de la dissidence et de la déviance». L’État devient alors un état de guerre permanent, qui doit exclure de l’espace public les signes de la pauvreté

La «révolution culturelle»

Cee-ci promue par le Ministre Bachand propose d’emblée, selon Hurteau, que «les services publics ne sont pas offerts pour assurer la cohésion sociale et atténuer l’inégalité, mais pour que les individus puissent valoriser leur productivité». La santé est de la responsabilité de l’individu. L’idée de «biens sociaux» s’évanouit totalement. Plus encore, «la question sociale disparaît». L’éducation est un «investissement personnel dans le capital humain». La réforme scolaire en cours, estime Hurteau vise «l’acquisition de compétences, une sorte de savoir pratique/technique pouvant se marchandiser». C’est particulièrement fort à l’université, où il faut éliminer l’esprit critique au profit de recherches dites de pointe et des investissements en techno-science. «Dans ce contexte affirme Hurteau, la mission traditionnelle des sciences sociales est marginalisés au profit de savoirs rentables et marchandisables».

De l’homo sapiens à l’homo concurrentiens

Pour Éveline Couturier, le projet néolibéral «ne se dit pas et ne se pose pas. Les gens sont mis devant un non choix défini par des «comités d’experts». Cette transformation des esprits mine le terrain politique : «on nous dit, quelque soit le parti que vous élisez, à gauche ou à droite, les mêmes politiques s’appliqueront. C’est le principe de TINA (there is no alternative)». Dans cette offensive, il est important pour les dominants de faire passer toute l’opposition comme une bande d’arriérés et de conservateurs. «C’est la dénonciation de l’immobilisme au Québec». On nous fait croire aussi que tout cela est la faute des baby-boomers, qui sont égoïstes et ne veulent pas donner à leurs enfants les mêmes privilèges. Dans le discours des médias, «un jeune sans emploi, c’est la faute des générations précédentes».