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Le référendum : un enjeu politique pour le mouvement ouvrier1

Texte du COMITÉ SUR LA QUESTION NATIONALE DU CENTRE DE FORMATION POPULAIRE, parmi les textes des Cahiers du socialisme que Pierre Beaudet a publié à nouveau en 2005.

Au tournant des années 1970, l’intellectualité de gauche prolifère, et pas seulement à l’université bien que plusieurs professeurs participent aux travaux des mouvements populaires. Des « intellectuels » populaires surgissent un peu partout, grâce au réseau d’éducation alternatif qui essaime partout, au sein des mouvements et à l’extérieur des mouvements. Ces « intellectuels populaires » ne sont pas des chercheurs universitaires, mais ils développent des analyses très poussées du capitalisme et des luttes anticapitalistes au Québec. Parmi les institutions qui soutiennent ces travaux est le Centre de formation populaire, le CFP. Créé dans les années 1960 par des animateurs sociaux proches des milieux chrétiens progressistes, le CFP prend son envol dans les années 1970, relativement à la radicalisation des mouvements, notamment des syndicats. Il ouvre plusieurs chantiers sur les enjeux qui confrontent le mouvement populaire, dont la place des syndicats, la social-démocratie, les médias, la construction du socialisme et évidemment la question nationale. C’est ainsi qu’apparaît en 1978 un groupe de travail très productif qui alimente les débats sur la question nationale au sein des mouvements populaires, interpellés d’une part par le discours péquiste, et d’autre part par l’approche simpliste des « ML ».

D’emblée, le projet est non partisan, car on trouve des contributions de socialistes, de marxistes, de keynésiens, d’humanistes. Jusqu’en 1980 et même au-delà, le CFP sera l’inspirateur de la gauche dans les mouvements populaires et syndicaux qui cherchent à se doter d’une posture autonome dans le débat sur la souveraineté.

L’enjeu est complexe. Depuis que le PQ est au pouvoir, il a été démontré que le « préjugé favorable aux travailleurs » était un slogan vide de sens. À part quelques réformes secondaires, les politiques d’austérité du PQ sont alignées sur celles des gouvernements au Canada et aux États-Unis. On blâme les syndicats, notamment dans la fonction publique, plutôt que le terrible système financier qui appauvrit nos économies et nos sociétés. Bien qu’édulcorée par les manœuvres du PQ, la question de la souveraineté reste sur le programme politique. Le CFP et ses alliés syndicaux et populaires de même que quelques groupes de gauche comme le RPS, le GST et le GMR restent convaincus que l’indépendance est un chemin pour changer le rapport de forces entre les dominants et les dominés.

C’est de là qu’émerge l’idée du « oui critique » qui doit faciliter une mobilisation populaire pour le « oui », mais d’une manière qui marque les distances avec le projet du PQ. C’est un exercice intellectuel de haute voltige, et on ne peut pas dire que cette idée s’enracine à la base et dans le débat public, bien qu’elle devienne un point de ralliement pour une gauche pluraliste et indépendante.

L’argument du CFP tente de faire ressortir le caractère irrationnel de la stratégie du PQ, car son projet « ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part) ». À l’inverse, « l’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord ». (Introduction de Pierre Beaudet)

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Dans ce court texte, nous nous proposons d’examiner la question du référendum sur la souveraineté-association que le Parti Québécois se prépare à soumettre à la population québécoise. Cette question sera nécessairement au centre de l’actualité politique au Québec et, de ce fait, sera extrêmement lourde d’implications pour l’évolution de la société québécoise et l’avenir des classes populaires. Le mouvement syndical et populaire ne peut se permettre de rester silencieux au moment où se livre un important combat entre différentes classes sociales/au sujet de l’avenir des caisses sociales/du cadre politique constitutionnel canadien et québécois. Ce texte représente en quelque sorte l’aboutissement des différentes analyses sectorielles du comité sur la question nationale du CFP. Si son argumentation renvoie aux conclusions des études déjà publiées par le CFP, sa richesse réside dans le fait qu’il analyse un processus, soit la dynamique même de l’affrontement des caisses dans la lutte référendaire (qui dépasse l’échéance du référendum lui-même). Il aboutira à une conclusion politique, à savoir la nécessité d’une intervention politique du mouvement ouvrier québécois dans la conjoncture. Cette conclusion est certes contestable et contestée ; nous espérons cependant qu’elle stimule de nouveaux débats et prises de position.

Souveraineté-association et indépendance du Québec

Le PQ a canalisé en grande partie le mouvement social3 qui, à partir des années 60, s’était regroupé autour de l’objectif de l’indépendance politique du Québec. Ce faisant, il a réussi à rebâtir l’unité des diverses couches sociales liées par cet objectif autour d’un projet mettant sur le même pied la souveraineté politique et une association économique avec le Canada.

Ce changement progressif (par ailleurs analysé dans un autre texte du CFP (La position constitutionnelle du MSA/PQ de 1967 à 1979) est un reflet dans les transformations de l’alliance de classes qui a porté le PQ jusqu’à son accession au pouvoir en 1976.

Alors que l’indépendance politique signifie une rupture importante dans le système institutionnel politique canadien et implique une modification fondamentale des rapports de classes au Canada et au Québec, le projet de souveraineté-association vise un aménagement des rapports dans le cadre d’une continuité du système institutionnel. L’indépendance politique nécessitait la constitution d’une alliance de classes portant sur le projet d’établir au Québec l’ensemble des conditions pour un développement économique, social et politique, autocentré indépendant, bref un bloc social à caractère anti-impérialiste, dans le contexte nord-américain. Dans cette alliance de classes, les forces principales ne peuvent être que celles qui composent la majorité du peuple du Québec, soit la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie urbaine salariée.

Au contraire, le projet de souveraineté-association implique une renégociation des rapports entre les diverses fractions de la bourgeoisie au Canada et au Québec. Les protagonistes principaux du projet, que représentent le PQ et plus particulièrement sa direction, sont constitués par une alliance entre diverses fractions bourgeoises et petites-bourgeoises (de la bourgeoisie québécoise) animées principalement par la fraction de la bourgeoisie au contrôle de l’État et des appareils d’État au Québec. Par les modifications structurelles qu’elles proposent, ces fractions de caisses désirent aménager de façon différente leur présence au sein du capitalisme nord-américain en agrandissant l’espace politique et économique qui leur est actuellement dévolu tout en permettant une harmonisation des intérêts de la bourgeoisie nord-américaine (américaine, canadienne et québécoise) dans le cadre d’un système politique stabilisé. Dans ce sens, les nombreux appels de la direction du PQ au capital nord-américain et canadien en particulier ne sont pas une tromperie4(qui cacherait un véritable projet d’indépendance nationale), mais représentent bien les véritables intérêts des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise ne désirant pas briser leur appartenance à l’espace capitaliste nord-américain.

Le Parti Québécois et la construction d’un bloc social

Pour établir ce projet, le PQ et les forces sociales qui le composent doivent modifier le système institutionnel actuel au Canada. Cette bataille politique qu’ils ont entreprise depuis dix ans constitue une guerre de longue durée, un affrontement marqué d’avancées et de reculs, avec diverses stratégies pour affaiblir et diviser l’adversaire5. Pour s’établir au pouvoir dans le sens de son projet, le PQ doit construire un bloc social, c’est-à-dire une alliance entre diverses forces sociales capables de supporter et d’instituer son projet fondamental. De la même manière, la bourgeoisie canadienne tente de consolider et de renforcer son propre bloc social autour du système institutionnel qui défend le mieux ses intérêts, c’est-à-dire le fédéralisme. En ce sens, la lutte entre le PQ et le bloc fédéraliste ne peut être réduite au cadre étroit de la lutte entre deux bourgeoisies, mais doit plutôt être analysée comme la lutte entre deux blocs sociaux, entre deux types d’alliances de classes que tentent de construire les bourgeoisies au Canada et au Québec. Pour sa part, le secteur souverainiste de la bourgeoisie québécoise a entrepris de construire ce bloc sur plusieurs fronts.

• Sur le premier front, le PQ, son outil politique privilégié, a tenté d’établir une plus grande cohésion dans ses propres rangs, c’est-à-dire d’élaborer des points d’unité, de cohérence entre les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise : cette bourgeoisie encore très faible possède des points communs, mais se trouve divisée entre plusieurs secteurs aux intérêts parfois contradictoires : secteur étatique et sociétés parapubliques, capital financier et mouvement coopératif, grandes et moyennes entreprises industrielles. Au Québec particulièrement, la bourgeoisie du secteur privé est faible et constamment attirée, sinon avalée, par la bourgeoisie canadienne et américaine; son intérêt pour un projet d’autonomisation politique est réel, mais implique une audace qu’on ne lui a pas connue dans l’histoire6.

À l’inverse, la bourgeoisie du secteur étatique (dirigeants de l’État et des appareils d’État) est plus portée dans ce sens, puisque sa seule base de développement est l’État provincial. La constitution d’un véritable État national lui donnerait des moyens encore plus puissants. L’unité de la bourgeoisie au Québec est donc un projet, une lutte que le PQ mène par ses diverses politiques de « rationalisation » économique, par son soutien aux efforts de concentration et d’expansion du capital québécois, par le resserrement budgétaire visant à moderniser la gestion de l’État et à dégager des surplus plus importants pour le renforcement des entreprises québécoises (publiques et privées), par le rétablissement de la « paix sociale » au sortir de grands affrontements sociaux de 1968 à 1976. Le PQ propose aux fractions de la bourgeoisie un capitalisme « civilisé », modernisé, pour consolider les assises d’un capitalisme québécois à « part entière ». Comme le secteur étatique de la bourgeoisie est relativement plus acquis aux objectifs du PQ, c’est surtout en direction des secteurs privés que le gouvernement a dirigé ses efforts en faisant ainsi de nombreux compromis relativement au programme et à l’esprit qui dominèrent au sein du PQ alors qu’il était dans l’opposition7.

• Sur le deuxième front, la construction du bloc social souverainiste implique une alliance avec certains éléments de la petite bourgeoisie traditionnelle8 du secteur désigné généralement par les PME. Le PQ leur offre des moyens pour se « rentabiliser », c’est-à-dire s’intégrer au processus de monopolisation et de concentration sans trop heurter les intérêts sous-régionaux (régions urbaines versus zones rurales, Montréal versus restant du Québec) tout en permettant aux secteurs plus rentables de récupérer en douce les « secteurs mous » par exemple le secteur agroalimentaire et la croissance de la Coopérative fédérée. Ainsi, l’augmentation du salaire minimum, qui répond aux besoins de la stabilisation de la main-d’œuvre dans les grands centres urbains (et aux aspirations populaires) a été « relativisée » (à la baisse) par le PQ, cela pour favoriser les PME qui bénéficient, surtout dans les zones périphériques, d’une main-d’œuvre à bon marché. Cet avantage leur permet de concurrencer la grande entreprise multinationale ou publique. Ces couches sociales, bien qu’en déclin depuis les années 60 et que représente généralement l’Union Nationale, conservent encore une assise sociale importante dans plusieurs régions et constituent pour le PQ une cible privilégiée.

• Sur le troisième front, le PQ a voulu construire son alliance en y intégrant de larges secteurs de la classe ouvrière, des agriculteurs et de la petite bourgeoisie salariée, qui constituent la grande majorité de la population québécoise et sont les principaux responsables de la victoire du PQ en 1976. Ces derniers avaient élu le PQ en tant que porteur d’une partie importante de leurs revendications des dernières années. Pour le PQ, l’intégration des classes populaires se développe par la marginalisation de leurs organisations respectives (spécialement des syndicats) que le gouvernement péquiste voudrait voir réduites et délégitimées. Pour cela, le PQ bénéficie de ses propres bases dans les classes populaires (spécialement dans les quartiers populaires) ainsi que de la collaboration d’une certaine partie des appareils syndicaux prêts à participer ã la politique du PQ de « bonne gestion » du capitalisme au Québec (cf. les sommets économiques), en échange de transformations sociales de type social-démocrate (lois de travail plus contraignantes, négociation sectorielle). Ces mesures sociales récupératrices viseraient à intégrer les caisses populaires, à rationaliser le capitalisme et à leur enlever encore davantage l’autonomie de leurs organisations et de leurs revendications. Pour vaincre la bourgeoisie canadienne, le PQ doit s’assurer de l’appui de la majorité du peuple, mais sans permettre à celui-ci d’enclencher une autre dynamique sociale autonome et subversive.

Stratégies et tendances au sein du PQ

Certains n’ont vu dans les revirements, les hésitations du gouvernement et du parti que les manifestations d’une « trahison » par rapport aux objectifs initiaux; d’autres, à la droite de l’échiquier politique, voient ces fluctuations comme un sombre complot du PQ destiné à faire avaler l’indépendance derrière un visage tranquille (ce que rejoignent d’ailleurs les analyses des groupes ML).

Pour notre part, nous préférons concevoir ces changements, voire ces contradictions au sein du PQ, comme des manifestations des contradictions de classes que son projet vise à unifier. Plusieurs classes ont été hégémonisées par le PQ depuis dix ans, et, au moment où des échéances décisives se rapprochent, la cohérence de cette unité devient de plus en plus difficile à maintenir.

Il y a maintenant plus d’un an (CFP : La question nationale, un enjeu pour le mouvement ouvrier), nous tentions de définir les tendances principales au sein du PQ. Aujourd’hui, cette analyse demeure valable quoiqu’elle demeure à clarifier à la lumière des événements depuis ce temps. Dans l’alliance de fractions de classes de la bourgeoisie que recouvre le PQ, deux stratégies sont sous-jacentes. Une première stratégie, qualifiée de néolibérale9, qui a largement prévalu jusqu’à ce jour, vise à élargir le bloc social du côté de la petite bourgeoisie traditionnelle et des petits capitalistes locaux tout en préservant au capital canadien et américain l’image d’une force politique « responsable », dans la logique du capitalisme nord-américain. Il s’agit dans cette optique d’aller chercher les bases sociales que représente traditionnellement l’Union Nationale et d’isoler au maximum le bloc fédéraliste autour de la bourgeoisie canadienne (de sa fraction québécoise), des anglophones, des immigrants. Dans ce scénario, la direction du PQ tient quasiment pour acquis que le vote populaire, c’est-à-dire de la classe ouvrière, des agriculteurs, de la petite bourgeoisie salariée, est un vote dans une bonne mesure lié (il n’y a pas vraiment d’alternative).

Par ailleurs, cette tendance vise à diluer encore davantage l’option souverainiste en lui enlevant progressivement les éléments les plus litigieux, de façon à mettre la bourgeoisie canadienne dans une position défensive. Ainsi, le bon accueil fait au rapport de la Commission Pépin-Robarts par le PQ, préconisant un fédéralisme renouvelé, en est une illustration. Plus récemment, la décision du Congrès de juin du PQ ä l’effet de reporter la déclaration de la souveraineté à une autre « consultation » populaire, si jamais les négociations avec le Canada pour un arrangement à l’amiable et une association économique ne fonctionnaient pas, s’inscrit aussi dans ce sens. Le message est relativement clair: le PQ ne veut pas détruire le Canada, il ne veut pas déclarer l’indépendance, mais négocier un nouvel arrangement fédéral qui reléguerait à un niveau fédéral, binational des questions aussi stratégiques que la politique monétaire, la libre circulation des biens et capitaux, la défense nationale. De la souveraineté-association, on passe peu à peu à l’association-souveraineté et ainsi de suite.

Une deuxième tendance, existant au sein du PQ et des fractions de la bourgeoisie québécoise, penche plutôt vers le renforcement du bloc social en direction des couches populaires. Conséquemment, elle préconise une gestion plus sociale-démocrate du capitalisme nord-américain, impliquant des transferts importants vers les couches populaires et une récupération d’une partie des organisations syndicales et populaires. La réforme de certaines législations sociales (santé-sécurité au travail, assurance automobile) et la nationalisation de l’Asbestos Corporation s’inscrivent dans ce sens. Les implications d’une telle politique nécessitent une négociation plus serrée de l’accord avec la bourgeoisie canadienne. Aussi, l’aile sociale-démocrate du PQ est réticente à diluer encore plus l’option souverainiste.

Cependant, depuis 1976, cette stratégie recule de plus en plus au sein du parti et du gouvernement : les rapports de force lui sont défavorables. Au moment de la réorganisation du capitalisme nord-américain et international en général, les lignes de force s’éloignent d’une gestion sociale-démocrate de la crise pour pencher plutôt vers des restrictions supplémentaires imposées aux classes populaires ainsi qu’un renforcement des tendances à la concentration et à l’internationalisation10. L’orientation du capital vise à internationaliser davantage la production capitaliste, ce qui signifie un rétrécissement certain du marché intérieur nord-américain et plus particulièrement canadien. De plus, cette tendance socialedémocrate ne bénéficie plus aussi fortement qu’avant d’un appui d’une partie du mouvement syndical et populaire éloigné du parti par la gestion impopulaire du PQ depuis 1976. Malgré diverses mesures visant à intégrer les forces populaires par la division des forces (isolement des courants progressistes, campagne de dénigrement), le mouvement ouvrier et populaire s’est éloigné du parti et contribue de ce fait à affaiblir considérablement les tenants d’une stratégie plus populaire, plus sociale-démocrate au sein du PQ.

Entre ces deux grandes tendances du PQ, l’une néolibérale et l’autre sociale-démocrate, il n’y a pas une frontière nette et tranchée, ni en termes sociologiques ni en termes politiques.

La bourgeoisie québécoise est une classe en devenir : ses paramètres restent encore très flous. Il est cependant possible de noter que la fraction sociale-démocrate représentée au sein du gouvernement a plus d’intérêt à concilier ses intérêts avec ceux des classes populaires, alors que l’autre fraction a plutôt intérêt à comprimer le marché intérieur pour conquérir les marchés internationaux plus lucratifs. Cette opposition entre une bourgeoisie plus tournée vers le marché interne et une autre orientée vers l’extérieur a aussi des implications sur le contenu éventuel d’une souveraineté-association.

L’enjeu du référendum et la crise politique

L’objectif de la souveraineté-association a réussi à cimenter les forces très hétérogènes que recouvre le PQ. En ce sens, le dernier congrès du parti a assuré une fois de plus la persistance de ce ciment. La tendance néolibérale réussit une fois de plus à marquer des points, malgré les récents déboires de sa stratégie : défaites aux élections dans les comtés d’Argenteuil et de Jean-Talon, défaite humiliante dans l‘appui accordé au Crédit social, un parti carrément à droite identifié aux derniers réseaux d’influence de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec, démission de Robert Burns et progression des attitudes défaitistes dans le parti, plus particulièrement dans ses bases populaires. Malgré ces échecs, la direction du parti réussit encore une fois à faire avaler la couleuvre et à dissimuler les contradictions derrière l’unité du combat sur le référendum.

D’autre part, l’arrivée au pouvoir du Parti conservateur ouvre des perspectives un peu plus réjouissantes pour les têtes dirigeantes du PQ. En plus de consacrer la division du Canada en deux, l’élection du P.C. peut être l’amorce d’une attitude plus négociatrice de la part de certaines fractions de la bourgeoisie canadienne. La bourgeoisie de l’Ouest canadien par exemple, noyau principal du P.C. actuel, a plus d’intérêt à négocier un arrangement avec la bourgeoisie québécoise que la bourgeoisie traditionnelle de l’Ontario pour qui le marché québécois (qu’elle dominait dans une large part) représente un morceau clé de ses bases d’accumulation. Dans le contexte d’une nouvelle division internationale du travail où le Canada a d’abord un rôle de fournisseur de ressources énergétiques (pétrole, gaz, uranium, hydro-électricité) et de produits agroalimentaires, l’Ouest canadien et le Québec seront avantagés au détriment des bases industrielles du Sud-Ouest ontarien (automobiles, produits manufacturés de consommation). Le fédéralisme « décentralisé » serait alors une forme politique plus adaptable aux besoins d’un capital plus tourné sur l’extérieur, alors que le renforcement du marché intérieur nécessite un État fédéral plus centralisé et capable de s’imposer sur les intérêts régionaux.

Ainsi, l’attitude intransigeante de Joe Clark sur le droit de l’autodétermination pourrait être médiatisée par ces facteurs stratégiques. Il n’en demeure pas moins que la bourgeoisie canadienne dans son ensemble, avec l’appui sans équivoque de la bourgeoisie américaine, va tout faire pour battre le PQ au référendum et même porter le Parti libéral de Claude Ryan au pouvoir. En effet, la bourgeoisie canadienne et américaine ne juge pas les bonnes intentions du PQ, mais les implications politiques et le potentiel de crise que pourrait déclencher une victoire du « oui » au référendum. Pour l’impérialisme américain et la bourgeoisie canadienne, l’indépendance du Québec n’est sûrement pas négociable, tant d’un point de vue économique que d’un point de vue politique et militaire. Toutefois, le projet de souveraineté-association, parce qu’il comporte des intérêts contradictoires qui sont la base même du Parti Québécois, n’est pas acceptable non plus. Ce n’est pas parce que les arrangements proposés par le PQ sont impossibles à réaliser dans le cadre du capitalisme nord-américain, mais parce que ce projet ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part).

D’autres facteurs dérangent la bourgeoisie canadienne et américaine : taux de taxation pour le haut revenu, politique linguistique, nationalisation de l’Asbestos Corporation.

Encore là, ce ne sont pas ces mesures comme telles qui font peur (elles s’inscrivent dans la logique keynésienne classique), mais leurs éventuelles implications politiques, leur utilisation dans un sens anti-impérialiste. Le PQ mise alors sur une victoire qui forcerait la bourgeoisie canadienne à négocier un réarrangement sérieux, sous la menace d’une radicalisation, d’un tournant vers un indépendantisme plus authentique. On voit que dans la bataille de la souveraineté-association, ce ne sont pas tant les idées des protagonistes en lutte, mais les intérêts réels et les implications politiques des projets qui comptent le plus.

Pour Brascan, Power Corporation ou General Dynamics, ce ne sont pas les bonnes intentions ni la bonne gestion capitaliste du PQ qui comptent, mais les implications politiques d’un projet qui risque de déstabiliser encore davantage le système institutionnel de domination de la bourgeoisie au Canada.

Divers scénarios

Ce qui est en jeu lors du référendum, c’est la forme du système de domination de la bourgeoisie en Amérique du Nord tant au Canada qu’au Québec. L’élection du PQ en 1976 constitue le moment important d’une crise politique qui couve depuis les années 50 et au-delà, dans la constitution de l’État canadien11. Ce système institutionnel avait assuré la domination politique sur le peuple québécois (avec ses effets de surexploitation et de discrimination) et avait permis l’hégémonisation d’un bloc social au Canada anglais. Il s’écroule maintenant à la suite des luttes populaires depuis les années 60, à mesure que s’approfondit la crise de restructuration du capitalisme au Canada. Cette conjugaison – crise économique et crise politique – a considérablement affaibli la capacité de la bourgeoisie canadienne d’étendre son exploitation et sa domination, d’où l’approfondissement de ses divisions internes et de ses hésitations dans la conjoncture présente et ce que démontre l’élection d’un gouvernement minoritaire complètement coupé du Québec et bénéficiant de moins de votes que le Parti libéral.

Le défi de la bourgeoisie québécoise est d’approfondir cette crise pour réaménager son espace dans le capitalisme nord-américain, et ensuite stabiliser de nouveau le système institutionnel canadien autour d’un partage « d’égal à égal » avec la bourgeoisie canadienne.

Le PQ espère trouver un partenaire prêt à élaborer un fédéralisme renouvelé tout en lui donnant plus de pouvoirs. Cette proposition se heurte toutefois aux intérêts bien actuels de fractions importantes de la bourgeoisie canadienne (qui ne désirent pas favoriser une décentralisation même relative des pouvoirs, donc de la capacité de gérer économiquement le capital au Canada), mais se heurte surtout à l’opposition de l’ensemble de la bourgeoisie nord-américaine, pour qui la souveraineté-association, même édulcorée, représente une brèche dangereuse, un potentiel subversif, à cause même du bloc social que recouvre le PQ. Ce sera « in extremis » et après avoir épuisé les autres alternatives que la bourgeoisie nord-américaine négociera avec le PQ, en prenant tous les moyens nécessaires pour le faire reculer encore plus.

Dans ce contexte, la défaite du PQ au référendum représente pour la bourgeoisie canadienne et américaine l’objectif central à l’heure actuelle. Cette défaite pourrait avoir deux effets : le PQ abandonne l’idée même de la souveraineté pour revenir au « statut particulier » ou ã d’autres formules, ou mieux encore, perd le pouvoir aux mains du P.L.Q., avec qui il serait alors possible de réorganiser la fédération, sans cette menace intolérable de l’indépendance.

Une victoire du PQ au référendum aboutit à d’autres scénarios. Si cette victoire est convaincante, et si par ailleurs le PQ hégémonise encore plus ses diverses composantes, tout en continuant d’assurer sa « bonne gestion » capitaliste des affaires de l’État (ce qui veut dire entre autres choses faire avaler au Front commun12 du secteur public et parapublic l’abandon de plusieurs acquis et un recul certain au chapitre des salaires), les fractions de la bourgeoisie québécoise auront alors un réel pouvoir de négociation en face de la bourgeoisie canadienne.

Si, par ailleurs, la victoire est moins convaincante, ou si le mouvement ouvrier et populaire démontre, par ses mobilisations et ses prises de position, qu’il est capable de défendre ses propres intérêts et qu’il pèse dans une certaine mesure sur les rapports de force au sein du bloc social, la crise politique qui couve au Canada et au Québec depuis quelques années se poursuivra et s’approfondira.

Dès lors, une victoire des forces fédéralistes lors du référendum signifie sans aucun doute une victoire pour la bourgeoisie canadienne et nord-américaine en général et la possibilité pour elles de stabiliser de nouveau le système de domination au Québec. Par ailleurs, cette opération de nouvelle stabilisation se heurtera au même mouvement social qui s’est battu pour des transformations en profondeur et dans certains cas, pour un projet anticapitaliste et anti-impérialiste dont un des axes demeure la revendication d’une véritable indépendance du Québec. Autrement dit, la victoire du fédéralisme ne fera pas disparaitre la lutte pour l’indépendance anti-impérialiste et pour le socialisme au Québec, même si le rapport de forces aura évolué en faveur de la bourgeoisie canadienne et nord-américaine.

De la même manière, dans l’hypothèse d’une défaite du référendum, si le mouvement ouvrier affirme ses positions autonomes, il sera en bonne posture pour reconquérir une partie de l’espace politique occupé par le PQ (en liant ses luttes pour le socialisme avec l’objectif stratégique de l’indépendance et en forçant la démarcation entre l’indépendance et la souveraineté-association). Si cependant le mouvement ouvrier est affaibli, il pourrait, dans le contexte d’une victoire fédéraliste, subir une plus grande répression ainsi qu’un climat de démobilisation.

À l’opposé, une victoire du projet péquiste ouvre deux perspectives. Dans un cas, c’est l’occasion pour les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise de reconstruire le système institutionnel canadien, sur le dos des intérêts de la grande majorité de la population québécoise. Dans un autre cas, la crise politique que soulève et approfondit une victoire du PQ continue de déstabiliser le système de domination capitaliste et permet au mouvement ouvrier et populaire de renforcer son camp par une présence plus importante en tant que protagoniste important des enjeux nationaux. La bourgeoisie québécoise serait plus facile à isoler par un camp populaire renforcé. Elle ne profiterait plus de l’unanimité nationaliste que lui confère sa direction sur le mouvement national. La défaite de la bourgeoisie nordaméricaine ouvre davantage la brèche dans le système politique capitaliste au Canada et au Québec.

Pour une intervention politique du mouvement ouvrier

Depuis 1976, le mouvement ouvrier au Québec a subi de nombreux échecs. Une vague de démobilisation et de confusion traverse plusieurs organisations syndicales et populaires. Le courant principal va dans le sens de se tenir à l’écart de la lutte politique.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette situation, mais il est certain que l’élection du PQ en a été un des principaux. Élu par la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie salariée, le nouveau gouvernement et son « préjugé favorable » ont joui de la confiance d’une partie importante du mouvement ouvrier et populaire. Malgré les nombreux déboires, les attaques contre le mouvement syndical (Loi 45, attitudes anti-ouvrières à Robin Hood, Commonwealth Plywood), et la « cerise sur le gâteau » qu’a été la présentation d’offres tout à fait provocantes au Front commun, le PQ bénéficie encore d’un appui significatif auprès de couches populaires importantes. La tendance sociale-démocrate et populiste du PQ sait très bien utiliser ces contradictions en faisant remarquer au mouvement syndical qu’il n’a pas vraiment d’autres choix et que la question de l’indépendance du Québec doit transcender les intérêts étroits (il ne faut pas « barginner » sur l’indépendance, dixit Gérald Godin, député péquiste de Mercier). Cette présence politique du PQ est encore plus forte dans le mouvement syndical et converge vers certaines tendances au sein des syndicats pour demeurer à l’écart sur la question nationale, de façon à laisser au PQ le monopole de la bataille politique.

Par ailleurs, la démobilisation actuelle est aussi le résultat des contradictions au sein même du mouvement ouvrier, de son immaturité politique et de son incapacité à synthétiser ses revendications dans une éventualité politique globale. Ces faiblesses dans le mouvement ouvrier québécois, qui ne datent pas d’hier, sont assez importantes pour que le PQ réussisse généralement à les utiliser pour diviser les forces ouvrières et populaires et les évacuer de la scène politique.

Comme l’ensemble du mouvement ouvrier, les secteurs de gauche au sein des organisations syndicales et populaires ont traversé une période de transformation très rapide. En quelques années, le mouvement ouvrier s’est politisé, souvent superficiellement et sur des positions très générales de principes. Dans ce sens, le recul perceptible de ces dernières années était et demeure normal, et correct dans un sens (pour permettre d’approfondir les positions et de les rendre présentes parmi la masse des travailleurs souvent assez loin des débats se leurs propres organisations). Toutefois, le danger persiste si cette tendance s’institutionnalise.

Aujourd’hui, le contexte est difficile. À la division traditionnelle entre les secteurs plus conservateurs et les secteurs plus combatifs et progressistes (qui menace constamment le fragile équilibre au sein des centrales syndicales entre ceux qui veulent avancer « trop vite » et ceux qui trainent de la patte), s’ajoute une division au sein des secteurs de gauche entre divers pôles au sujet de l’indépendance (la majorité étant constituée par ceux qui évaluent que la conjoncture en général n’est actuellement pas favorable à une intervention directe et politique du mouvement ouvrier sur la question de l’indépendance du Québec ; une minorité d’inspiration ML justifie cette hésitation par le renvoi de l’action politique à un « grand soir » prolétarien à travers le Canada ; enfin, une autre minorité préconise une intervention du mouvement dans le sens de l’indépendance). De plus, toute la conjoncture en général est défavorable au mouvement ouvrier dans le sens d’une domination presque totale de la direction du PQ sur l’échéance concrète du référendum, sur le type même, d’enjeu (la fameuse question).

Dans la perspective du Front commun du secteur public et parapublic, une intervention politique nécessite de bien éclairer les enjeux, de bien démarquer la stratégie du mouvement ouvrier de celle du PQ et de la bourgeoisie canadienne; la position du mouvement sur la question de l’indépendance ne doit pas entraver la lutte concrète. En retour, la lutte contre l’oppression nationale doit aussi se déployer sur le terrain politique. Le renforcement du mouvement ouvrier passe certainement par son affirmation en tant que force politique (ce qui ne veut pas dire que les organisations de masse doivent abandonner les combats quotidiens. Ces dernières doivent assumer les luttes dans leur sens politique). Cela implique une vigoureuse intervention sur la scène politique réelle et actuelle. Cette intervention politique de la classe ouvrière et des couches populaires vise à les placer en tant que protagonistes principaux des luttes politiques. Pour cela, elles doivent d’abord prendre leur essor sur un champ politique où elles ne sont pas ces protagonistes principales, mais plutôt une force secondaire, sur un champ de bataille où les forces principales sont constituées d’autres classes sociales, d’autres blocs sociaux. La classe ouvrière et les couches populaires doivent s’imposer politiquement, par une stratégie qui vise à constituer autour d’elles un « contre-bloc » social, une possibilité d’ensemble effective, qui implique nécessairement des alliances, des tactiques, des compromis aussi. L’intervention politique des forces populaires est un processus, une bataille de longue haleine, qui visent à unir toutes les couches d’exploités et à disloquer les camps ennemis. Dans cette dynamique doit naitre et croître l’organisation politique des travailleurs, en tant que composante, force de synthèse et d’organisation du mouvement ouvrier et populaire. L’organisation politique à bâtir ne peut être l’unique véhicule des aspirations des travailleurs à une autre société, même si elle doit aider à centraliser ces aspirations et à les traduire en une stratégie cohérente, en symbiose avec les organisations syndicales et populaires.

Aussi, l’objectif de l’indépendance constitue une stratégie qu’on peut concrétiser, où les Caisses populaires pourraient former un bloc social, anti-impérialiste et anticapitaliste dans une progression où notre camp se renforcerait et se consoliderait. Le mouvement ouvrier a donc tout intérêt à intervenir dans cette conjoncture où sont posés plusieurs enjeux fondamentaux quant à l’avenir politique immédiat du Québec et du Canada. Cette intervention, il nous semble, devrait être axée sur trois grandes dimensions.

• Premièrement, il est nécessaire et urgent pour le mouvement ouvrier de clarifier et d’approfondir ses objectifs fondamentaux. Dans sa définition du socialisme, le mouvement est en mesure de soumettre une série de principes programmatiques qui servent à sortir cette question des schémas mythiques où elle se trouve, particulièrement par les groupes ML. Le socialisme à bâtir au Québec doit prendre appui sur les luttes concrètes et les aspirations définies par les travailleurs dans leurs milieux de travail et dans leurs quartiers. Le socialisme implique un projet de société. Pour construire ce projet, les plateformes de revendications constituent une base qu’il faut inscrire dans une stratégie d’ensemble, un projet de société. C’est à cela que devrait et pourrait réfléchir le mouvement ouvrier, en parallèle avec la question d’une stratégie politique et des moyens pour y parvenir (la question du parti des travailleurs).

• Deuxièmement, cette stratégie politique à bâtir par le mouvement ouvrier connait un objectif constitutif, l’indépendance du Québec. L’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord, d’où l’opposition irréductible qu’elle suscite dans la bourgeoisie à l’échelle internationale. L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale, et la coordination des forces ouvrières et populaires du Québec, du Canada et des États-Unis contre un même système de domination. La lutte pour l’indépendance est par ailleurs une lutte prolongée et complexe, un rapport de forces multiples.

• Troisièmement, quant au projet de souveraineté-association du PQ, le mouvement doit et peut intervenir dans le sens de l’approfondissement de la crise politique qui en découle. Ceci veut dire concrètement ne pas négocier la lutte pour les revendications ouvrières et populaires ni le droit de défendre nos propres positions, mais poursuivre et approfondir nos mobilisations dans le sens de battre la bourgeoisie nord-américaine sans se subordonner au projet des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise. Comment le mouvement ouvrier interviendra-t-il dans la campagne pour le référendum ? En revenant sur son objectif fondamental, et en adoptant une position tactique selon le rapport de forces. Le mouvement peut intervenir face au projet du PQ, en l’interprétant à sa manière et en jaugeant les effets politiques d’une victoire éventuelle :

– approfondissement de la crise politique inter-bourgeoise

– manifestation d’une aspiration populaire ã l’indépendance dans un sens antiimpérialiste et anticapitaliste.

Si par ailleurs, la direction du PQ pousse dans ses dernières conséquences l’ouverture à droite par la poursuite de son offensive contre le mouvement ouvrier et par des compromis encore plus flagrants sur l’option souverainiste, le mouvement ouvrier devrait se laisser la possibilité d’une attitude abstentionniste.

De tels scénarios sont assez généraux au moment où s’esquisse la phase ultime dans la bataille de référendum. Quoi qu’il en soit, le mouvement ouvrier ne pourra se permettre l’économie d’une intervention sans risquer d’en payer les coûts politiques et organisationnels. Cette voix populaire sera stratégique autant dans l’hypothèse d’une victoire péquiste qui consacrerait dans le silence du mouvement ouvrier sa totale hégémonie dans la bataille nationale que dans l’hypothèse d’une défaite avec l’inévitable réaction de droite qui s’ensuivra et avec les effets de démobilisation. D’autre part, cette intervention politique devra dépasser les positions des principes pour s’inscrire dans la dynamique politique telle qu’elle s’opère aujourd’hui. Pour ce faire, il faudra que la position adoptée soit le résultat d’une intense et massive discussion à la base dans les organisations syndicales et populaires. Il est certain par ailleurs que cette intervention ouvrière dans le combat référendaire comporte des risques qu’il faut sérieusement évaluer dans le cadre conjoncturel défavorable. La meilleure stratégie pour le mouvement ouvrier consisterait évidemment à affirmer son autonomie politique dans la bataille actuelle, précisant ses objectifs fondamentaux (le socialisme), sa stratégie politique (l’indépendance) et affirmant son appui tactique au « oui » souverainiste dans le sens de perpétuer la crise politique canadienne et d’exercer une pression croissante sur le bloc social recouvert par le PQ.

Cependant, il est opportun de bien évaluer les forces au sein du mouvement ouvrier ainsi que d’adapter l’intervention à l’évolution politique conjoncturelle. De la même manière, l’hypothèse d’un mot d’ordre abstentionniste devra être fondée sur ses effets dans le sens du renforcement politique du mouvement ouvrier.


1 Cahiers du Socialisme, no 4, automne 1979

2 Le Centre de formation populaire a été également dans les années 1970-80 un « think-tank » de gauche pour les mouvements populaires. Le comité sur la question nationale était composé de (par ordre alphabétique) : Pierre Beaulne, Pierre Beaudet, Yves Bélanger, Gilles Bourque, Suzanne Chartrand, François Cyr et Louis Favreau.

3 Par mouvement social, nous entendons l’ensemble des composantes sociales, organisées, mises en action lors de conflits sociaux. Le PQ représente l’une des composantes politiquement organisées de ce mouvement qu’il a su engager en bonne partie sous sa direction.

4 Malgré ce que peuvent en dire Claude Ryan et les groupes marxistes-léninistes.

5 A nouveau sur ce sujet, La politique constitutionnelle du M.S.A,/PQ de 1968 à 1979, Yves Vaillancourt, C.F.P. 1979.

6 Idem.

7 Cette timidité de la bourgeoisie est d’ailleurs commune ä toutes les bourgeoisies des formations sociales dominées…

8 Encore là, il ne faut pas voir ces compromis comme une « trahison », mais comme la logique d’un projet de construction d’un bloc social. Le PQ qui veut moderniser le capitalisme tente de concilier les intérêts à long terme de la bourgeoisie (restructuration, paix sociale) avec ses intérêts à court terme (augmentation de l’exploitation, spéculation). Par exemple, les petits et moyens entrepreneurs, les commerçants, les élites « professionnelles » classiques (médecins, avocats, ingénieurs).

9 Par néolibérale, on entend l’orientation réformiste qui existait au début des années 60 au sein du Parti libéral du Québec, fondamentalement précapitaliste, mais portée à confier à l’État un rôle de coordination et de gestion de l’économie capitaliste.

10 Voir à ce sujet, Pierre Beaulne Le capital québécois dans la crise politique canadienne, CEQ, CG-60, 1979, 78 p

11 Voir à ce sujet La question nationale; un enjeu pour le mouvement ouvrier, CFP, 1078.

12 Le report du référendum au printemps 1980 est justement une manœuvre pour régler le cas du Front commun du secteur public en faisant jouer la carte de « l’intérêt national ».