Le passage à l’âge adulte des militants de Seattle sera désobéissant

Par Mis en ligne le 26 novembre 2009

Le sommet de Copenhague s’ouvrira qua­si­ment 10 ans jour pour jour après que quelques mil­liers de mili­tants ont bloqué le sommet de l’OMC à Seattle – le « coming out » d’un nou­veau mou­ve­ment, dont Copenhague mar­quera le pas­sage à l’âge adulte. Adulte, mais déso­béis­sant, nous explique Naomi Klein.

L’autre jour, j’ai reçu une copie pro­mo­tion­nelle du livre « La bataille de l’histoire de la bataille de Seattle » par David et Rebecca Solnit. Le livre doit paraître 10 ans après qu’une coa­li­tion his­to­rique d’activistes ait réussi à blo­quer le sommet de l’OMC à Seattle – l’étincelle qui a déclen­ché un vaste mou­ve­ment global contre les mul­ti­na­tio­nales.

Le livre est un récit pas­sion­nant de ce qui s’est vrai­ment passé à Seattle. Mais quand j’ai dis­cuté avec David Solnit, le gourou de l’action directe qui a aidé à orga­ni­ser le blo­cage, je l’ai trouvé moins inté­ressé à nous remé­mo­rer ce qui s’est passé en 1999 qu’à parler du futur Sommet de Copenhague des Nations Unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique et des actions pour la jus­tice cli­ma­tique qu’il contri­bue à orga­ni­ser aux USA le 30 novembre pro­chain. « C’est clai­re­ment un évé­ne­ment de type Seattle« , m’a-t-il dit. « Les gens sont prêts à tout ren­ver­ser« .

De fait, la mobi­li­sa­tion pour Copenhague a quelque chose de Seattle : l’éventail des groupes impli­qués, la diver­sité des tac­tiques qui seront mises en oeuvre, comme le fait que les gou­ver­ne­ments de pays du Sud soient prêts à relayer les reven­di­ca­tions des mili­tants à l’intérieur du sommet lui-même. Mais Copenhague ne sera pas uni­que­ment un autre Seattle. Il semble plutôt que les plaques tec­to­niques se déplacent, créant ainsi un mou­ve­ment qui construit à partir des forces issues d’une ère anté­rieure, tout en appre­nant de ses erreurs.

Le mou­ve­ment que les médias s’obstinèrent à nommer « anti-mon­dia­li­sa­tion » a vive­ment été cri­ti­qué comme ne pro­po­sant qu’une liste fourre-tout de griefs, et très peu d’alternatives concrètes. Le mou­ve­ment qui va conver­ger à Copenhague n’est en revanche foca­lisé que sur un seul sujet : le chan­ge­ment cli­ma­tique. Il tisse par contre un récit cohé­rent sur ces causes et remèdes, qui intègre pra­ti­que­ment tous les pro­blèmes qui se posent de par le monde.

Dans ce récit, le climat ne change pas seule­ment à cause de pra­tique pol­luantes spé­ci­fiques, mais à cause de la logique sous-jacente du capi­ta­lisme, qui favo­rise le profit à court-terme et la crois­sance per­pé­tuelle par-dessus tout. Nos gou­ver­ne­ments vou­draient nous faire croire que cette même logique peut servir à résoudre la crise cli­ma­tique – en créant un nou­veau pro­duit com­mer­cia­li­sable appelé « car­bone » et en trans­for­mant les forêts vierges et terres arables en puits censés com­pen­ser les émis­sions incon­trô­lées (runa­way).

Les mili­tants pré­sents à Copenhague répon­dront que, loin de résoudre la crise cli­ma­tique, le marché car­bone repré­sente une pri­va­ti­sa­tion sans pré­cé­dent de l’atmosphère, et que les com­pen­sa­tions et puits menacent de débou­cher sur un pillage des res­sources d’ampleur colo­niale. Ces solu­tions basées sur le marché ne vont pas sim­ple­ment échouer à résoudre la crise cli­ma­tique : leur échec aug­men­tera de manière dra­ma­tique la pau­vreté et les inéga­li­tés, parce que les plus pauvres et les plus vul­né­rables sont les pre­mières vic­times du chan­ge­ment cli­ma­tique – en même temps qu’ils sont les pre­miers cobayes de ces mar­chés car­bone.

Mais les mili­tants pré­sents à Copenhague ne se conten­te­ront pas de refu­ser tout cela. Avec déter­mi­na­tion, ils vont pro­po­ser des solu­tions qui per­mettent de simul­ta­né­ment réduire les émis­sions et les inéga­li­tés. Contrairement aux som­mets pré­cé­dents, au cours des­quels les alter­na­tives sem­blaient n’être que des arrières pen­sées, à Copenhague, les alter­na­tives joue­ront un rôle cen­tral.

La coa­li­tion d’action directe Climate Justice Action a par exemple appelé les mili­tants a prendre d’assaut le centre de confé­rence le 16 décembre. Beaucoup le feront dans le cadre du « bike bloc« , et rou­le­ront ensemble sur une « nou­velle machine irré­sis­tible de résis­tance » dont l’essentiel doit encore être révé­lée, construite à partir de cen­taines de vieux vélos. L’objectif de cette action n’est pas de blo­quer le sommet, comme à Seattle, mais de l’ouvrir, pour le trans­for­mer en « un espace où parler de notre ordre du jour, un ordre du jour issu de la base, un ordre du jour de jus­tice cli­ma­tique, qui pro­pose des solu­tions réelles contre leurs fausses solu­tions… Cette jour­née sera la nôtre« .

Certaines des solu­tions pro­po­sées dans le camp des acti­vistes sont les mêmes que celles pro­mues par le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste depuis des années : l’agriculture locale et durable ; des pro­jets éner­gé­tiques de petite taille et décen­tra­li­sés ; le res­pect des droits fon­ciers indi­gènes ; le choix de lais­ser les res­sources fos­siles dans les sous-sols ; l’assouplissement des pro­tec­tions (bre­vets) sur les tech­no­lo­gies vertes ; et le finan­ce­ment de ces chan­ge­ments par la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières et l’annulation de la dette. D’autres solu­tions sont nou­velles, telle la demande crois­sante que les pays riches paient une « dette cli­ma­tique » en répa­ra­tion des dom­mages causés aux plus pauvres. Ce sont des reven­di­ca­tions très éle­vées. Mais l’an passé, nous avons pu consta­ter la quan­tité de res­sources que nos gou­ver­ne­ments peuvent déblo­quer quand il s’agit de sauver les élites. Comme l’exprime un slogan lancé avant Copenhague, « si le climat était une banque, il aurait déjà été sauvé » – et non aban­donné à la bru­ta­lité des mar­chés.

L’existence d’un récit cohé­rent centré sur les alter­na­tives n’est pas le seul chan­ge­ment. Il y en a d’autres, comme une approche plus réflé­chie de l’action directe, qui recon­naît l’urgence qu’il y a à faire plus que sim­ple­ment dis­cu­ter mais est déter­mi­née à ne pas rejouer le vieux film des flics contre les mani­fes­tants. « Notre action est une action de déso­béis­sance civile« , affirment les orga­ni­sa­teurs de la mani­fes­ta­tion du 16. « Nous allons fran­chir tous les obs­tacles qui se trou­ve­ront sur notre route – mais nous ne répon­dront pas par la vio­lence si la police cherche à aggra­ver la situa­tion » (Ceci étant, il n’y aucune chance que le sommet de deux semaines n’inclut pas quelques affron­te­ments entre flics et jeunes en noir, c’est l’Europe, après tout).

10 ans plus tôt, dans une tri­bune du New York Times publiée après le blo­cage de Seattle, j’avais écrit qu’un nou­veau mou­ve­ment plai­dant radi­ca­le­ment pour une autre forme de mon­dia­li­sa­tion « venait de célé­brer son coming-out« . Quelle sera l’importance de Copenhague ? J’ai posé cette ques­tion à John Jordan, dont la pré­dic­tion de ce qui s’est passée à Seattle est incluse dans mon livre No Logo. Il m’a répondu : « si Seattle était la fête de coming-out du mou­ve­ment des mou­ve­ments, alors peut-être que Copenhague sera la célé­bra­tion de notre pas­sage à l’âge adulte. »

Il insiste cepen­dant sur le fait que gran­dir ne signi­fie pas choi­sir la sécu­rité, renon­çant à la déso­béis­sance civile au profit de sages réunions. « J’espère que nous avons grandi au point d’être deve­nus beau­coup plus déso­béis­sants« , dit-il, « parce que la vie dans ce monde qui est le nôtre pour­rait très bien s’achever à cause de trop d’actes d’obéissance« . 



tra­duc­tion Nicolas Haeringer, révi­sion Jim Cohen

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