Conférence de Cancún

Le Mexique, symbole de l’hypocrisie écologique

Par Mis en ligne le 08 décembre 2010
À Cancún, on n’est pas à un para­doxe près. La sta­tion bal­néaire qui accueille les négo­cia­tions sur le climat est rava­gée depuis 35 ans par une fré­né­sie immo­bi­lière, au mépris de l’écologie. De nom­breuses popu­la­tions mexi­caines sont vic­times de désastres socio-envi­ron­ne­men­taux. Pour dénon­cer les déci­sions du gou­ver­ne­ment qui ont entrainé « un des plus hauts niveaux de dévas­ta­tion envi­ron­ne­men­tale de la pla­nète », des cara­vanes ont sillonné le pays, en amont des négo­cia­tions.

Nos gou­ver­ne­ments ont-ils décidé d’user de l’ironie ? Le choix de Cancún (Mexique) comme ville d’accueil des négo­cia­tions sur le climat prête à la réflexion. Ou à la colère. Au cœur de la lagune, des forêts vierges et des plages imma­cu­lées, se sont éle­vées des cen­taines de tonnes de béton, d’acier et de verre. En l’espace de 35 ans, poli­ti­ciens, pro­mo­teurs et trans­na­tio­nales ont fait de Cancún, « le rêve des ban­quiers » [1]. Pas moins de 36.000 chambres d’hôtel ont été construites depuis 1975 fra­gi­li­sant la côte et l’exposant aux déchaî­ne­ments de la nature.

Dans le genre « contre-indi­qué en matière de déve­lop­pe­ment durable », le Moon Palace, qui abrite les séances plé­nières de la confé­rence sur le climat, a été construit sur une aire de man­groves. Typiques des zones côtières tro­pi­cales, ces éten­dues de végé­ta­tion abritent d’innombrables espèces pro­té­gées et par­ti­cipent à régu­ler les effets du dérè­gle­ment cli­ma­tique. Cancún n’illustre pas seule­ment la vora­cité immo­bi­lière, elle est aussi une ville de ségré­ga­tion sépa­rant par une large avenue pri­vi­lège et plai­sir contre pénu­rie. Comme le rap­pelle Luis Hernandez Navarro, jour­na­liste au Guardian, « le projet s’est révélé éco­cide en lais­sant des mil­liers de per­sonnes sans assai­nis­se­ment ni élec­tri­cité adé­quat ».

L’Alena, source de dévastations

L’absence de pro­tec­tion de l’environnement ne se limite pas à cette sta­tion bal­néaire. Graciela Gonzales est membre de l’Assemblée natio­nale des affec­tés envi­ron­ne­men­taux (ANAA) qui regroupe des com­mu­nau­tés vic­times de désastres socio-envi­ron­ne­men­taux. Pour elle, le Mexique est devenu « un des pays connais­sant les plus hauts niveaux de dévas­ta­tion envi­ron­ne­men­tale de la pla­nète ». En cause ? « La déré­gu­la­tion pro­duite par les Accords de Libre-Échange Nord-Américains » assure t-elle. Depuis leur entrée en vigueur le 1er jan­vier 1994, le Mexique a signé plus de 40 accords de ce type. Aux côtés notam­ment de la Via Campesina, l’ANAA a donc décidé d’organiser des cara­vanes sillon­nant le pays pour « rendre visible » des lieux et des com­mu­nau­tés for­te­ment affec­tées sur le plan envi­ron­ne­men­tal.

Parties la veille de l’ouverture des négo­cia­tions, l’une des cara­vanes avait pour point de départ le vil­lage d’El Salto. Situé dans la zone indus­trielle de Guadalajara à 500 km à l’ouest de Mexico, El Salto concentre plus de 200 entre­prises de tout type – pétro­chi­miques, agro-indus­trielles, de construc­tion… – qui rejettent leurs eaux usées dans le fleuve Santiago. Parmi les conta­mi­nants, on retrouve des métaux lourds, dont le chrome, le plomb, le cobalt, l’arsenic, le cuivre, le magné­sium et le mer­cure. « Le fleuve récu­père aussi la majeure partie des eaux usées non trai­tées de la 2e ville du pays », pré­cise Anna Bednik de France Amérique Latine. « Les habi­tants d’El Salto payent cher le rêve du pro­grès néo­li­bé­ral qui ne leur apporte même pas la sécu­rité de l’emploi », dénonce t-elle.

Gagnant les bords du Rio, une odeur fétide enva­hit l’espace. Face à nous, le fleuve est désor­mais recou­vert d’une épaisse mousse blanche se for­mant au pied d’une cas­cade. Un nombre incroyable de can­cers, de mala­dies res­pi­ra­toires et de la peau, sont appa­rus dans cette zone métro­po­li­taine. La mort le 13 février 2008 du jeune Miguel Angel López Rocha a sus­cité à l’époque une impor­tante mobi­li­sa­tion sociale. Suite à sa chute dans le fleuve le 26 jan­vier 2008, le garçon de 8 ans est mort trois semaines plus tard d’une intoxi­ca­tion à l’arsenic confir­mée par le secré­ta­riat de la santé de Jalisco. Une lutte pour la survie est désor­mais enga­gée par les habi­tants de l’El Salto comme le relate en quelques minutes cette vidéo réa­li­sée le 28 novembre 2010. [2]

Le retour des haciendas

Sur la route menant à Mexico, la cara­vane tra­verse Morelia. Derrière la splen­deur du patri­moine baroque de cette « ville aux pierres roses », se découvrent des mil­liers d’hectares de mono­cul­tures irri­guées d’avocats. « C’est une agri­cul­ture d’agroexportation, presque tout est voué à l’exportation vers les États-Unis », explique Maria Blas Cocari.

Originaire de la région, Maria est pro­duc­trice de maïs bleus bio­lo­giques, des varié­tés pay­sannes ances­trales. Elle dénonce « le retour du sys­tème des hacien­das », ces terres étant en grande majo­rité la pro­priété d’investisseurs étran­gers. Et décrypte les déré­gu­la­tions géné­rées par la signa­ture des trai­tés de libre-échange ayant eu des consé­quences concrètes en pro­fi­tant aux mul­ti­na­tio­nales du Nord. « Les inci­dences sont éga­le­ment envi­ron­ne­men­tales », ren­ché­rit Maria et d’énumérer la forte consom­ma­tion en eau, la défo­res­ta­tion illé­gale per­met­tant d’augmenter les sur­faces utiles et la pol­lu­tion liée à la forte uti­li­sa­tion d’intrants chi­miques. Ces der­nières années, les conflits d’usage de la res­source hydrique se sont mul­ti­pliés remet­tant en cause l’accès à l’eau reconnu comme un droit fon­da­men­tal par les Nations-Unies l’été der­nier.

Dissoudre les collectifs de travail

C’est au tour des membres du Syndicat mexi­cain des élec­tri­ciens (SME) d’accueillir les cara­vanes dans la colère. Connu pour son indé­pen­dance, le SME est éga­le­ment puis­sant puisqu’il compte 66.000 membres. Parmi eux, 44.000 tra­vaillaient pour Fuerza y Luz, une entre­prise publique décen­tra­li­sée dis­tri­buant et com­mer­cia­li­sant l’énergie élec­trique dans la zone cen­trale de Mexico. Le pas­sage d’un décret orga­ni­sant la dis­so­lu­tion de l’entreprise le 11 octobre 2009 entraîne le départ de 28.000 tra­vailleurs avec une prime. 16.000 autres décident de rester parmi les­quels Fernando Godinez. Son espoir, « que le gou­ver­ne­ment res­pecte la loi en créant une nou­velle com­pa­gnie, car ce que fai­sait cette entre­prise hydro­élec­trique est consi­déré comme un ser­vice néces­saire ». À ses yeux, il n’y a aucune contra­dic­tion entre les luttes sociales et envi­ron­ne­men­tales. « Nous lut­tons pour amé­lio­rer la forme de pro­duc­tion de l’électricité ». Et de pré­ci­ser que « l’hydroélectricité ne pollue pas lorsqu’elle est pro­duite sans bar­rage ».

Zone de guerre

Alors que la nuit tombe sur la ban­lieue de Mexico, les habi­tants de Magdalena Contreras accueillent sous une pluie d’applaudissements les mili­tants de la cara­vane. Ils luttent contre un projet d’autoroute qui aura pour consé­quence d’exproprier une partie des habi­tants. Un contraste sai­sis­sant surgit entre leur volonté de se battre paci­fi­que­ment et la zone de guerre dans laquelle ils évo­luent. Car autour de nous, ce sont des dizaines de mai­sons qui ont d’ores et déjà été éven­trées par les bull­do­zers.

Pedro Flores Martinez vit ici depuis plus de cin­quante ans. Amer, il relate les menaces des pro­mo­teurs qui assurent vou­loir tout sac­ca­ger si les habi­tants ne se résignent pas à leur concé­der leurs mai­sons. « Nous avons décidé de nous orga­ni­ser et de nous unir entre voi­sins, explique t-il. Nous orga­ni­sons des marches et des réunions d’information. Ce qui nous a pro­té­gés jusqu’ici est l’appui que nous avons reçu de la presse et des orga­ni­sa­tions de pro­tec­tion des droits humains ».

Sur le toit d’une des mai­sons récem­ment concé­dées, Pedro Girard Rivera, natif de Magdalena Contreras, pointe du doigt la der­nière forêt du District Fédéral. « Leur projet de six voies va détruire plus de 60.000 arbres, s’insurge t-il. C’est un projet mortel qui va priver d’eau et de terre les com­mu­nau­tés ». Alors que des mili­tants regagnent la cara­vane afin de gagner Cancún pour la deuxième semaine des négo­cia­tions climat, des habi­tants viennent leur confier des bou­gies afin, expliquent-ils, « d’éclairer les gou­ver­ne­ments ». Si comme Graciela de l’ANAA, ils ne se font guère d’illusions sur les résul­tats escomp­tés à Cancún, ils voient néan­moins dans ces négo­cia­tions l’opportunité de mettre en lumière « la dupli­cité des gou­ver­ne­ments ».

Sophie Chapelle


[1] Titre de l’ouvrage de Fernando Martí paru en 1985, Cancún, fan­tasía de ban­que­ros [2] IMG/flv/el_salto_contaminacion_basta.flv

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