Crise électorale en Haïti

Entre éthique politique et mauvais tour de la communauté internationale

Le régime hybride mis en place par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale pour impo­ser sa domi­na­tion sur Haïti vient d’imploser. Après son insi­gni­fiance face au désastre du 12 Janvier et son impli­ca­tion pré­su­mée dans l’épidémie de cho­léra, il ne man­quait que cette catas­trophe élec­to­rale pour mettre à nu son échec dans le pays.


Des élections à minima pour pays sous tutelle

La MINUSTAH, prise au piège de son aco­qui­ne­ment avec René Préval, com­plè­te­ment dis­cré­dité aux yeux de l’opinion publique natio­nale, a visi­ble­ment trop misé sur les joutes du 28 novembre pour s’essuyer un tant soit peu la figure. Le bri­gan­dage géné­ra­lisé de fraudes mas­sives, d’inorganisation et de vio­lences dévoile à la fois le cré­ti­nisme poli­tique des déci­deurs inter­na­tio­naux et leur inap­ti­tude à réa­li­ser des élec­tions minima, conformes à leur propre stan­dard pour pays sous tutelle. Dépensant des mil­liards de dol­lars sans pou­voir porter assis­tance à un peuple en péril, ils viennent d’illustrer leur inca­pa­cité à assu­rer même une façade démo­cra­tique au régime qu’ils ont ins­tallé. A trop mani­pu­ler des ingré­dients per­ni­cieux et nocifs, le labo­ra­toire a accou­ché d’un petit monstre, pro­vo­quant des catas­trophes à répé­ti­tion, plus inso­lites les unes que les autres.
La pièce se sur­passe en bur­lesque à chaque scène et mal­heu­reu­se­ment en tra­gique aussi. Les appren­tis sor­ciers de l’international n’arrivent déci­dé­ment pas à se retrou­ver dans l’imbroglio poli­tique haï­tien. L’absence de conflits tri­baux, de cli­vages reli­gieux à ins­tru­men­ta­li­ser semble brouillée les repères des experts en conflits eth­niques ou autres bles­sures colo­niales qui se sont dépê­chés au chevet d’Haïti. La confu­sion et la carence idéo­lo­gique, affi­chées par une classe poli­tique aussi sté­rile que ver­sa­tile, n’arrangent pas l’affaire de ces spé­cia­listes en révo­lu­tion colo­rée de la « société civile inter­na­tio­nale » en situa­tion de sous emploi. Il ne res­tait plus qu’à aller puiser dans un fond sous cultu­rel de la comé­die musi­cale pour, en jouant sur l’émotion de la foule, pro­pul­ser quelques pitres sur le devant de la scène poli­tique. Le régime hybride dés­équi­li­bré en faveur de l’international a un besoin vital d’un popu­liste sans cha­risme, sans auto­rité ni vel­léité d’autonomie pour dres­ser la popu­lace par pro­cu­ra­tion. Un tel orga­nisme poli­ti­que­ment modi­fié ne peut sortir de la matrice d’un peuple mais d’un labo­ra­toire poli­tique avec tous les risques de déra­page que cela implique, par muta­tion incon­trô­lée. La ten­ta­tive de le for­ma­ter en dia­spora ayant butté sur le fameux carnet du CEP, com­man­dité par ce pré­sident « allié mais mal­heu­reu­se­ment têtu et camé­léon », il a fallu vite passer au plan B.

Des élections qui prolongent l’occupation

A vou­loir trop vider l’État haï­tien de toute sub­stance pour jus­ti­fier sa pré­sence dans le pays, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale s’est retrou­vée seule avec son ombre. Conséquence de la non réso­lu­tion de la contra­dic­tion inhé­rente au colo­nia­lisme de troi­sième type, pris entre le besoin de se jus­ti­fier pour cause de faillite d’État et la néces­sité de se mas­quer der­rière l’existence de cet État. La pré­sence même de la MINUSTAH se fonde sur cette ten­sion et donc par­ti­cipe de la repro­duc­tion des condi­tions de la débi­lité de l’État. En même temps, elle exige un mini­mum de résul­tats dans le sens du rafis­to­lage d’un sem­blant État de droit.
La for­mule récur­rente « Des pro­grès sont réa­li­sés mais la situa­tion reste fra­gile » pour obte­nir le renou­vel­le­ment répété du mandat de la MINUSTAH deve­nait de plus en plus lan­ci­nante. Autant que la situa­tion qu’elle décrit, la for­mule elle-même est fra­gile. La MINUSTAH pourra tou­jours jouer avec l’insécurité pour témoi­gner à la fois des pro­grès réa­li­sés et de la per­sis­tance de l’instabilité. Il suffit toute fois qu’un évé­ne­ment imprévu ou incon­trô­lable sur­vienne pour que tout l’édifice de cette poli­tique-spec­tacle s’écroule tel un châ­teau de cartes, d’autant plus que la mis­sion onu­sienne n’a pas le mono­pole de ce jeu macabre dont un bout de ficelle est détenu par ses affi­dés locaux. Les catas­trophes, au sur­plus ins­tru­men­ta­li­sées, du 12 Janvier, du cho­lera et du 28 novembre ont fina­le­ment fait sauter le labo­ra­toire.
On a laissé passer la leçon du 12 Janvier pour sortir de l’impasse du modèle néo­co­lo­nial post bipo­laire, à l’essai en Haïti.
La com­mu­nauté inter­na­tio­nale a main­te­nant le choix : soit elle per­siste à jouer à l’apprenti sor­cier ; soit elle laisse les Haïtiens prendre en main leur destin ; soit elle conti­nue à jus­ti­fier sa pré­sence dans le pays en entre­te­nant la faillite de l’État, des ins­ti­tu­tions et des élites haï­tiennes ; soit fina­le­ment elle se résout à accom­pa­gner les natio­naux dans la recons­truc­tion de leur pays et la refon­da­tion de leur nation. La solu­tion adop­tée pour sur­mon­ter la crise élec­to­rale ren­sei­gnera sur la direc­tion suivie.

L’international à la recherche d’un « zandolit »

Le rem­pla­ce­ment du régime MINUSTAH/INIKITE par une autre for­mule du genre COLON/CONZE semble se des­si­ner comme option poli­tique de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Cette alliance au sein d’un régime hybride est un jeu à somme nulle. Chaque par­te­naire mise sur l’affaiblissement de l’autre. L’international cherche une marion­nette en défi­cit de légi­ti­mité et de cré­di­bi­lité et celle-ci essaye par toutes les astuces à se pro­cu­rer une cer­taine marge de manœuvre. Les for­mules rébar­ba­tives des « obser­va­teurs de la mis­sion OEA/CARICOM » (qui ont coûté aux contri­buables des « pays amis » la baga­telle de 5 mil­lions de dol­lars pour ce voyage, il est vrai risqué en pays de cho­lera) sont loin d’indiquer une prise de conscience de la gra­vité de la situa­tion. Dans leur lan­gage diplo­ma­tique de bois, les « grands amis » du nord et outre atlan­tique paraissent plus réser­vés sur la « vali­dité » » de la mas­ca­rade du 28 Novembre. C’est dans ce cadre que se défi­nit la for­mule du deuxième tour avec le couple Manigat/​Martely, au pas­sage préa­la­ble­ment dis­cré­dité pour ne pas faire de poids dans la balance de l’alliance Colon/​Conze. Les deux souf­fraient déjà d’un défi­cit de cré­di­bi­lité : l’un à cause de ses gri­voi­se­ries jugées indé­centes par plus d’un dans son par­cours artis­tique ; l’autre, malgré une période de grâce qu’on consen­tait presqu’unanimement à lui accor­der, avait à faire oublier cer­taines loin­taines per­cées ou quelques revi­re­ments plus récents qui ne sont pas tout à fait sortis de la mémoire col­lec­tive. La for­mule de deuxième tour d’une élec­tion qui n’a pas lieu est l’ultime mau­vais tour que l’international s’apprête à jouer à la démo­cra­tie en Haïti, pour sortir de l’embarras. Par ce détour, il espère déjouer le piège à lui tendu par son encom­brant allié, un pré­sident « têtu » au « carac­tère de camé­léon ».
De Manigat ou de Martelly qui sera l’anolis (zan­do­lit) tant recher­ché pour par­faire ce régime d’occupation ? Sauf à en for­ma­ter un depuis la dia­spora, il semble que par ins­tinct de conser­va­tion en pays caco depuis Péralte, l’espèce en ques­tion mute auto­ma­ti­que­ment en camé­léon avant même de s’asseoir sur la chaise bour­rée. Alors MINUSTAH et Népalais, place aux Amerlocs ! Ils s’y connaissent mieux en faune haï­tienne et savent bien com­ment s’accommoder à la ver­sa­ti­lité de l’animal poli­tique local.
Des détours démo­cra­tiques qui débi­litent l’État et les diri­geants poli­tiques L’international affai­bli par la crise du cho­léra, la mul­ti­pli­ca­tion des mani­fes­ta­tions contre la pré­sence dans le pays de la MINUSTAH et la der­nière débâcle du 28 Novembre, a le dos au mur. Avec le coup du deuxième tour, il réagit en ten­tant d’atteindre mor­tel­le­ment l’élite poli­tique haï­tienne. Par coop­ta­tion avi­lis­sante du couple « trans­gé­né­ra­tion­nel » Manigat/​Martelly, il veut non seule­ment impo­ser un per­son­nage tota­le­ment décré­di­bi­lisé à la tête de l’État mais en même temps ruiner toute confiance du peuple en ses diri­geants. À tra­vers Madame Manigat, la géné­ra­tion qui s’en va sera défi­ni­ti­ve­ment dis­cré­di­tée et celle qui s’en vient, par Martelly et Wyclef. Ceux et celles qui s’engouffrent tête bais­sée dans ce laby­rinthe per­çoivent-ils l’ampleur de l’enjeu ? Se rendent-ils compte qu’ils foulent au pied le droit des élec­teurs, la dignité natio­nale et en même temps cau­tionnent le crime commis par le CEP, les auto­ri­tés locales et inter­na­tio­nales et tout indi­vidu impli­qué à un titre ou à un autre dans les dom­mages causés à la popu­la­tion ? Dans leur ambi­tion déme­su­rée du pou­voir, ils ont oublié qu’il ne s’agissait pas seule­ment d’élections pré­si­den­tielles, que les fraudes, les inti­mi­da­tions, les pro­blèmes tech­niques réels ou montés de toute pièce et qu’ils ont eux-mêmes dénon­cés, concernent l’ensemble du pro­ces­sus et affectent le droit de tous les can­di­dats indis­tinc­te­ment, tant à la pré­si­dence qu’au légis­la­tif. Le génie poli­tique de Préval a tou­jours consisté sim­ple­ment en sa capa­cité à tenir compte, en toute cir­cons­tance, de cette soif insa­tiable de pou­voir de la faune poli­tique locale et de la cor­rup­tion des « com­mis­saires civils » inter­na­tio­naux. Malheureusement, cette fois encore, on vient de lui donner raison, toutes géné­ra­tions confon­dues. Définitivement en matière d’éthique poli­tique le temps ne fait rien à l’affaire. Gageons que le « têtu pré­sident » n’a pas encore dit son der­nier mot et que la crise peut encore réser­ver bien de sur­prises à l’impudent anolis (mal ou femelle ) qui se voit déjà pavoi­ser dans le nid du camé­léon.

La nation face à un nouveau défi historique

En opé­rant ce détour démo­cra­tique, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale aura encore une fois trahi les prin­cipes qu’elle pro­meut. Les sur­vi­vances du racisme empêchent les uns et les autres de conce­voir autre chose pour Haïti qu’une for­mule de démo­cra­tie amoin­drie pour État en faillite. Ce qu’un ambas­sa­deur « de pays ami », dans un lan­gage sibyl­lin, appelle « les condi­tions haï­tiennes », ne sug­gère pas autre chose que le stan­dard élec­to­ral au rabais qui nous est imposé. Comme nos ancêtres l’ont fait pour la décla­ra­tion des droits de l’homme, c’est à nous, semble-t-il, qu’il incombe de confé­rer un cachet vrai­ment uni­ver­sel au stan­dard démo­cra­tique. Saurons-nous donc déjouer le mau­vais tour de l’international, pour enfin trou­ver une for­mule natio­nale de sortie de crise digne de notre his­toire ? Le peuple caco d’Haïti, lui non plus n’a pas encore dit son der­nier mot.

Jean Claude Chérubin / Kolektif Solidarite Idantite ak Libète (KSIL) 2 décembre

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