Le Mexique en guerre

Par Mis en ligne le 08 décembre 2010

Formidables conquêtes, lar­ge­ment rognées ensuite et dila­pi­dées par les pré­si­dents suc­ces­sifs. Au point que, à cent ans de dis­tance, la situa­tion serait ana­logue, en bien de domaines, à ce qu’elle était en 1910 : scan­da­leuse concen­tra­tion de la richesse et abys­saux reculs sociaux ; détour­ne­ment de la volonté popu­laire ; atteintes au droit du tra­vail et aux liber­tés syn­di­cales ; pié­ti­ne­ment des garan­ties indi­vi­duelles par l’autorité ; perte de sou­ve­rai­neté devant les capi­taux inter­na­tio­naux, et exer­cice dis­tant, oli­gar­chique, patri­mo­nial et tech­no­cra­tique du pou­voir. A ce dépri­mant cata­logue s’ajoutent trois guerres : celle que se livrent entre eux les dif­fé­rents car­tels des nar­co­tra­fi­quants pour le contrôle de ter­ri­toires ; celle des groupes Zetas (orga­ni­sa­tions mafieuses consti­tuées par d’anciens mili­taires et d’anciens poli­ciers) spé­cia­li­sés sur­tout dans les enlè­ve­ments et les exac­tions contre la popu­la­tion ; et celle des mili­taires et des forces spé­ciales contre les civils.


Le 20 novembre der­nier, le monde a célé­bré le cen­te­naire de la révo­lu­tion mexi­caine, pre­mière grande révo­lu­tion sociale du XXe siècle. Une épopée popu­laire conduite par deux légen­daires héros, Emiliano Zapata et Pancho Villa qui ont conquis, pour les ouvriers et les pay­sans, des droits sociaux jusqu’alors impen­sables, géné­ra­lisé l’éducation publique, gra­tuite et laïque, et imposé une réforme agraire.

Formidables conquêtes, lar­ge­ment rognées ensuite et dila­pi­dées par les pré­si­dents suc­ces­sifs du Mexique. Au point que, à cent ans de dis­tance, la situa­tion serait « ana­logue, en bien de domaines, à ce qu’elle était en 1910 : scan­da­leuse concen­tra­tion de la richesse et abys­saux reculs sociaux ; détour­ne­ment de la volonté popu­laire ; atteintes au droit du tra­vail et aux liber­tés syn­di­cales ; pié­ti­ne­ment des garan­ties indi­vi­duelles par l’autorité ; perte de sou­ve­rai­neté devant les capi­taux inter­na­tio­naux, et exer­cice dis­tant, oli­gar­chique, patri­mo­nial et tech­no­cra­tique du pou­voir [1]. »

A ce dépri­mant cata­logue, s’ajoute une guerre. Ou plutôt, trois guerres : celle que se livrent entre eux les dif­fé­rents car­tels des nar­co­tra­fi­quants pour le contrôle de ter­ri­toires ; celle des groupes Zetas (orga­ni­sa­tions mafieuses consti­tuées par d’anciens mili­taires et d’anciens poli­ciers) spé­cia­li­sés sur­tout dans les enlè­ve­ments et les exac­tions contre la popu­la­tion ; et celle des mili­taires et des forces spé­ciales contre les civils.

Ces guerres, dont les médias inter­na­tio­naux parlent peu, sont extrê­me­ment meur­trières. Le nombre de morts vio­lentes qu’elles pro­voquent est bien supé­rieur, par exemple, à celui des sol­dats occi­den­taux tués depuis 2003 dans les deux guerres d’Irak et d’Afghanistan… Sous la pres­sion de Washington, le pré­sident Felipe Calderon a lancé son « offen­sive contre les tra­fi­quants de drogue » il y a quatre ans. Depuis, on compte près de 30 000 morts…

Le Mexique res­semble de plus en plus à un « Etat effon­dré » enlisé dans un piège mortel. Toutes sortes de mata­mores en armes paradent à tra­vers le pays : des forces spé­ciales de l’armée et des com­man­dos d’élite de la police ; des bandes de para­mi­li­taires et de para­po­li­ciers ; des clans de tueurs à gages de tout acabit ; des agents amé­ri­cains du FBI, de la CIA et de la DEA [2] ; et enfin les Zetas qui s’acharnent en par­ti­cu­lier contre les migrants cen­tra­mé­ri­cains et sud-amé­ri­cains en route vers les Etats-Unis. Ils se sont rendus tris­te­ment et mon­dia­le­ment célèbres après le mas­sacre de 72 migrants (enfants, femmes, hommes) décou­vert le 24 août der­nier dans l’Etat de Taumalipas.

Chaque année, envi­ron 500 000 Latino-amé­ri­cains tra­versent le Mexique en direc­tion du « para­dis nord-amé­ri­cain ». Mais avant de l’atteindre, leur par­cours n’est qu’un enfer hal­lu­ci­nant. Des hordes suc­ces­sives de pré­da­teurs les dépouillent, les volent, les séquestrent, les violent… Huit femmes migrantes sur dix sont vic­times d’abus sexuel ; nombre d’entre elles sont réduites à l’état de « ser­vantes esclaves » des bandes cri­mi­nelles, ou contraintes à la pros­ti­tu­tion. Des cen­taines d’enfants sont arra­chés à leurs parents et obli­gés de tra­vailler dans les champs clan­des­tins de can­na­bis.

Des mil­liers de migrants sont enle­vés. Pour les libé­rer, les Zetas réclament à leurs familles (demeu­rées au pays ou déjà ins­tal­lées aux Etats-Unis) le paie­ment de ran­çons. « Pour les orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles, il est plus facile de séques­trer pen­dant quelques jours une cin­quan­taine d’inconnus qui leur rap­por­te­ront entre 300 et 1500 dol­lars chacun, que prendre le risque d’enlever un grand patron [3]. »

Si nul ne peut payer la rançon du migrant enlevé, il est tout sim­ple­ment liquidé. Chaque cel­lule locale des Zetas pos­sède son propre « bou­cher » (sic) chargé de déca­pi­ter et de dépe­cer le corps des vic­times, et de les brûler dans des bidons métal­liques [4]. Au cours de la der­nière décen­nie, quelque 60 000 migrants illé­gaux, dont les familles ne purent s’acquitter de la rançon, ont ainsi été « dis­pa­rus »…

Une telle vio­lence sau­vage, concen­trée naguère dans quelques villes, notam­ment Ciudad Juarez [5], s’est désor­mais éten­due à l’ensemble du pays (à l’exception, il faut le sou­li­gner, de la capi­tale fédé­rale, Mexico). Washington en est venu à qua­li­fier offi­ciel­le­ment le Mexique de « pays dan­ge­reux » et a ordonné à ses fonc­tion­naires consu­laires de plu­sieurs villes – dont Monterrey, la capi­tale indus­trielle et finan­cière -, de rapa­trier leurs familles.

Le pré­sident Calderon annonce régu­liè­re­ment des succès dans la lutte contre les orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles ainsi que l’arrestation d’importants chefs de car­tels. Il ne cesse de se féli­ci­ter d’avoir eu recours aux forces armées. Un sen­ti­ment que beau­coup de citoyens sont loin de par­ta­ger. Car, dépour­vus d’expérience dans ce genre de combat, les mili­taires mul­ti­plient les « dégâts col­la­té­raux » et les « bavures », et tuent par erreur des cen­taines de civils…

Cartels de drogue au Mexique

Par erreur ? Récent lau­réat du Prix des droits humains Robert F. Kennedy, attri­bué par une Fondation amé­ri­caine, Abel Barrera Hernandez ne le pense abso­lu­ment pas. Au contraire. Il estime que l’Etat pro­fite de la guerre contre la drogue pour liqui­der la contes­ta­tion sociale : « Les vic­times de cette guerre – accuse-t-il – sont les gens les plus vul­né­rables : les indi­gènes, les femmes, les jeunes. On se sert de l’armée pour inti­mi­der, démo­bi­li­ser, ter­ro­ri­ser, faire taire la pro­tes­ta­tion sociale, la désar­ti­cu­ler et cri­mi­na­li­ser tous ceux qui luttent pour le res­pect de leurs droits [6]. »

De son côté, l’Administration Obama consi­dère que le bain de sang qui sub­merge le Mexique consti­tue un danger pour la sécu­rité des Etats-Unis. La chef de sa diplo­ma­tie, Hillary Clinton, n’a pas hésité à décla­rer : « La menace que repré­sentent les nar­co­tra­fi­quants est en train de se trans­for­mer ; ceux-ci s’associent de plus en plus à des groupes d’ insur­gés poli­tiques (…) Le Mexique com­mence à res­sem­bler à la Colombie des années 1980. » En clair, cela signi­fie que Washington à l’intention de s’impliquer davan­tage dans les affaires inté­rieures de son voisin du sud. La pos­si­bi­lité d’un coup d’Etat mili­taire, impen­sable depuis la fin de la révo­lu­tion mexi­caine en 1920, n’est plus à écar­ter. Le pou­voir mexi­cain (cor­rompu et méprisé) n’a cessé de mar­te­ler ces der­nières années que les forces armées étaient la solu­tion aux désordres et à la vio­lence. Résultat : de plus en plus de citoyens semblent se rési­gner à ce que les mili­taires prennent fina­le­ment les choses en main… Une solu­tion que le Pentagone encou­rage sans doute en sous-main, malgré la rhé­to­rique « démo­cra­ti­que­ment cor­recte » du Département d’Etat et de la pré­si­dence.

Une éven­tuelle dic­ta­ture mili­taire résou­drait-elle pour autant le pro­blème ? Certainement pas. Car les Etats-Unis sont les prin­ci­paux res­pon­sables de ces guerres mexi­caines. Ils sont les oppo­sants les plus intran­si­geants à la léga­li­sa­tion des drogues. Et les four­nis­seurs d’armes presque exclu­sifs (à 90% [7]) de tous les com­bat­tants ; aussi bien des car­tels mafieux et des Zetas, que de l’armée et des forces de police… Ils sont de sur­croît la prin­ci­pale « nar­co­puis­sance » mon­diale : pro­duc­teurs mas­sifs de mari­huana et pre­miers fabri­cants de drogues chi­miques (amphé­ta­mines, ecs­tasy, etc.).

Villes des Etats-Unis cou­vertes par les réseaux de trafic de drogue mexi­cains

Ils sont, sur­tout, le pre­mier marché de consom­ma­tion de la pla­nète avec, notam­ment, plus de sept mil­lions de cocaï­no­manes… Les mafias amé­ri­caines sont celles qui retirent le plus grand béné­fice du trafic de stu­pé­fiants : envi­ron 90% des pro­fits totaux, soit quelque 45 mil­liards d’euros par an… Alors que l’ensemble des car­tels de toute l’Amérique latine ne se par­tagent que le 10% res­tant…

Au lieu de donner de (piètres) conseils au Mexique, Washington ne ferait-il pas mieux de livrer enfin une guerre déci­sive contre ses propres mafias ?

Notes

[1] La Jornada, Mexico, 20 novembre 2010. [2] Drug Enforcement Administration, ser­vice de la police fédé­rale des Etats Unis, dépen­dant du Département de la Justice, chargé de la lutte contre le trafic de stu­pé­fiants. [3] Lire l’exceptionnel livre-repor­tage d’Óscar Martínez, Los migrantes que no cuen­tan. En el camino con los cen­troa­me­ri­ca­nos indo­cu­men­ta­dos en México, Icaria, Barcelone, 2010. [4] Proceso, Mexico, 29 août 2010. [5] Consulter le blog de Judith Torrea Ciudad Juárez, en la sombra del nar­co­trá­fico. [6] La Jornada, op. cit. [7] El Norte, Monterrey, 9 sep­tembre 2010.



Merci à Mémoire des luttes
Source : http://​www​.medelu​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le680
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 01/12/2010
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=2856

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