Education supérieure

Le désastre américain

Par Mis en ligne le 15 janvier 2012

Le plus gros syn­di­cat amé­ri­cain d’enseignantes et d’enseignants, la National Education Association (NEA), compte plus de 3 mil­lions de membres, dont 200 000 envi­ron œuvrent en ensei­gne­ment supé­rieur. Pour prendre en charge les enjeux qui les concernent plus spé­ci­fi­que­ment, la NEA a créé une Commission de l’enseignement supé­rieur, qui se réunit à chaque année pour faire le point sur la situa­tion. Or, le por­trait d’ensemble qui se dégage de la ren­contre de cette année, qui avait lieu à Boston à la fin de mars, est atterrant.

Faire beaucoup plus avec… beaucoup moins !

Dans un contexte où les inves­tis­se­ments publics, par­ti­cu­liè­re­ment en édu­ca­tion, subissent des coupes dras­tiques suite à la crise qui n’en finit plus de finir, l’idée se répand dans les sphères gou­ver­ne­men­tales que les États-Unis ont un retard impor­tant à com­bler en ensei­gne­ment supérieur.

Dans un livre inti­tulé America’s per­fect storm (2007), quatre auteurs amé­ri­cains (Irwin Kirsch, Henry Braun, Kentaro Yamamoto, & Andrew Sum) lan­çaient un cri d’alarme – qui n’était pas sans rap­pe­ler celui de Martin Gardner, en 1985, dans A nation at risk : le sys­tème d’éducation amé­ri­cain est dys­fonc­tion­nel, ce qui grève lour­de­ment l’avenir du pays.

Joint aux besoins de main d’œuvre qua­li­fiée, qui se font sentir par­tout dans le pays, un sen­ti­ment d’urgence s’est déve­loppé, mais dans un contexte éco­no­mique tel, que le pro­blème semble inso­luble. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral et ceux des États – aux prises avec des dif­fi­cul­tés bud­gé­taires colos­sales et com­plè­te­ment obnu­bi­lés par une inca­pa­cité poli­tique à aug­men­ter les reve­nus gou­ver­ne­men­taux par une fis­ca­lité dif­fé­rente – doivent réduire la qua­dra­ture du cercle : on demande à l’éducation supé­rieure de faire beau­coup plus avec… beau­coup moins !

Le résul­tat est pathé­tique. Les sor­ciers de tout acabit s’en mêlent et, il fal­lait s’y attendre, la fré­né­sie de la pri­va­ti­sa­tion s’installe en ensei­gne­ment supé­rieur dans tous les États. Qu’attendre d’autre aux États-Unis, comme solu­tion à un pro­blème majeur, que le recours au libre marché ?

All you need is Wikipedia !

On assiste donc, dans l’enseignement supé­rieur, à un scé­na­rio catas­trophe qui frappe de plus en plus d’États. Le finan­ce­ment public de ce qui reste comme uni­ver­si­tés d’État est réduit de manière sub­stan­tielle. La California State University est finan­cée actuel­le­ment à 17 % seule­ment par les deniers publics ! Partout, les uni­ver­si­tés et les col­lèges sont inci­tés à haus­ser les droits de sco­la­rité, à faire la course aux étu­diants étran­gers et à déve­lop­per la for­ma­tion à distance.

Le pro­mo­teur d’un projet de stan­dar­di­sa­tion de l’enseignement supé­rieur, George L. Mahaffy, insiste sur le fait que le modèle d’enseignement actuel, dans les uni­ver­si­tés, doit être revu de fond en comble. « On met beau­coup trop d’argent et d’énergie dans la trans­mis­sion des connais­sances – dit-il en sub­stance. On pour­rait faire d’énormes éco­no­mies en uti­li­sant par­tout les mêmes canaux de trans­mis­sion, sur des conte­nus identiques. »

Dans cette foulée, le mil­liar­daire Bill Gates, par un effort phi­lan­thro­pique sans pré­cé­dent, vient à la res­cousse du sys­tème édu­ca­tif en met­tant de l’avant le recours aux nou­velles tech­no­lo­gies. Le savoir est là, à portée de main : pour­quoi dépen­ser autant d’argent à le dif­fu­ser ? All you need is Wikipedia !

Une mar­chan­di­sa­tion com­plé­tée de l’enseignement supérieur

L’avenir, on le com­prend, appar­tient à l’autofinancement de l’éducation supérieure.

À cer­tains endroits, dans un effort uti­li­ta­riste, les pro­grammes qui rap­portent peu (sciences sociales, arts) sont car­ré­ment coupés. Des facul­tés de renom (on pense chez nous à l’exemple du MBA de McGill) sont fières de renon­cer osten­si­ble­ment au finan­ce­ment de l’État, en auto­fi­nan­çant les pro­grammes au moyen de droits de sco­la­rité élevés et en abais­sant les coûts par le biais des cours à dis­tance. À Berkeley, les effec­tifs étu­diants locaux ont fondu de 13 000 à 9 400, la dif­fé­rence étant com­blée par des étu­diants étran­gers qui rap­portent plus et dont on sous-traite le recru­te­ment à des agences pri­vées spécialisées.

Plusieurs com­mencent à poin­ter du doigt le fait que la qua­lité des pro­grammes d’études connaît de sérieuses baisses au pas­sage. Comment pour­rait-il en être autre­ment, quand le profit devient le para­digme d’organisation de l’enseignement supérieur ?

Y a-t-il de l’espoir ?

Il va sans dire que les syn­di­cats d’enseignantes et d’enseignants uni­ver­si­taires, là où ils existent, sont perçus comme cor­po­ra­tistes et accu­sés de nuire à l’évolution des choses. Or, la situa­tion à cet égard est alar­mante. Le syn­di­ca­lisme ensei­gnant, chez nos voi­sins du Sud, n’est déjà pas cultu­rel­le­ment porté à se pré­oc­cu­per beau­coup de l’enseignement supé­rieur. La force des syn­di­cats dans les uni­ver­si­tés est déjà privée de l’apport des chargé-es de cours qui, à plu­sieurs endroits, ne peuvent se syn­di­quer. En plus, il faut comp­ter avec les attaques fron­tales d’une droite riche et orga­ni­sée, qui n’hésite pas à légi­fé­rer pour reti­rer aux syn­di­cats le droit fon­da­men­tal de négo­cier, témoin cette bataille féroce qui a lieu dans l’État du Wisconsin et qui s’annonce dans d’autres États, notam­ment en Floride et en Ohio.

Les délé­gués à la confé­rence de la Commission de l’enseignement supé­rieur ont mul­ti­plié les exemples de dégra­da­tion de l’enseignement supé­rieur. Mais l’ampleur des attaques n’est pas sans pro­vo­quer une réac­tion de mobi­li­sa­tion rela­ti­ve­ment nou­velle. Il est assez remar­quable, de la bouche de nos col­lègues amé­ri­cains, d’entendre ouver­te­ment dénon­cer « l’agenda néolibéral » !

Il est trop tôt pour savoir ce qu’il advien­dra du mou­ve­ment de résis­tance qui se des­sine. Certains délé­gués ont déploré la trop grande proxi­mité de leur orga­ni­sa­tion syn­di­cale avec le pou­voir légis­la­tif et cer­tains vont jusqu’à évo­quer l’idée de déve­lop­per une mobi­li­sa­tion volon­taire, issue de la base, plutôt que d’attendre une impli­ca­tion directe et concrète de leur organisation.

Mais la volonté d’agir est pré­sente, encou­ra­gée par la magni­fique résis­tance popu­laire qui s’est mise en place au Wisconsin, bien que cette der­nière déborde lar­ge­ment la stricte ques­tion de l’enseignement supérieur.

La FNEEQ essaie d’inviter, pour le pro­chain Conseil fédé­ral, un ou une invi­tée qui pourra, au béné­fice des délé­gué-es, dres­ser un por­trait plus com­plet de cette muta­tion pro­fonde qui affecte l’enseignement supé­rieur aux États-Unis.

Cette évo­lu­tion des choses devrait nous inquié­ter au Québec. Manifestement, les pres­sions existent pour enga­ger notre ensei­gne­ment supé­rieur dans une direc­tion simi­laire de mar­chan­di­sa­tion. La bataille enga­gée autour des droits de sco­la­rité et l’espoir de voir s’organiser des États géné­raux sur l’avenir des uni­ver­si­tés qué­bé­coises par­ti­cipent à un effort néces­saire pour empê­cher ce type de dérive, qu’il importe de placer tout de suite sur le plan idéologique.

On peut rejoindre le comité école et société à l’adresse : cesfneeq@​csn.​qc.​ca

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