Au cœur du problème contemporain

Le capitalisme des oligopoles : généralisé, mondialisé et financiarisé

Par Mis en ligne le 23 novembre 2010

Le capi­ta­lisme est par­venu à un stade de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion du capi­tal sans com­mune mesure avec ce qu’il en était il y a seule­ment une cin­quan­taine d’années, et que je qua­li­fie pour cette raison de capi­ta­lisme des oli­go­poles géné­ra­lisé. Car d’évidence les « mono­poles » (ou mieux les oli­go­poles) ne sont en aucune manière des inven­tions nou­velles dans l’histoire des temps modernes. Ce qui est par contre récent, nou­veau, c’est le fait qu’un nombre limité et recensé d’oligopoles (« groupes »), de l’ordre de 500 si on ne retient que les plus gigan­tesques d’entre eux et 3 à 5.000 si on en dresse la liste quasi exhaus­tive, déter­minent désor­mais seuls par leurs déci­sions l’ensemble de la vie éco­no­mique de la pla­nète, et davan­tage. Ce capi­ta­lisme des oli­go­poles géné­ra­lisé consti­tue de ce fait un saut qua­li­ta­tif dans l’évolution géné­rale du capi­ta­lisme.

La raison rete­nue – et géné­ra­le­ment la seule – pour rendre compte de cette évo­lu­tion est que celle-ci est le pro­duit néces­saire du pro­grès des tech­no­lo­gies. Cela n’est que très par­tiel­le­ment vrai ; et encore fau­drait-il pré­ci­ser que l’invention tech­no­lo­gique est elle-même com­man­dée dans une large mesure par les exi­gences de sa mise au ser­vice de la concen­tra­tion et du gigan­tisme. Pour de nom­breuses pro­duc­tions, l’efficacité non seule­ment n’exige pas la gigan­tesque mais au contraire la « petite » et « moyenne » entre­prise. Il en est ainsi par exemple pour la pro­duc­tion agri­cole, où l’agriculture fami­liale moderne s’avère de loin la plus effi­cace. Mais il en est ainsi pour beau­coup d’autres pro­duc­tions de biens et ser­vices, néan­moins désor­mais soumis aux oli­go­poles qui en déter­minent les condi­tions de la survie néces­saire.

La raison véri­table majeure de ce pro­ces­sus se situe ailleurs : dans la recherche du profit maxi­mal qui avan­tage les groupes puis­sants béné­fi­ciaires de l’accès prio­ri­taire exclu­sif aux mar­chés des capi­taux. La concen­tra­tion en ques­tion est tou­jours venue en réponse du capi­tal aux crises longues et pro­fondes qui ont marqué son his­toire. Pour les temps récents une pre­mière fois à la crise amor­cée dans les années 1870, une seconde fois à celle amor­cée un siècle exac­te­ment plus tard dans les années 1970.
La concen­tra­tion en ques­tion est à l’origine de la « finan­cia­ri­sa­tion » du sys­tème. Car celle-ci est le moyen par lequel les oli­go­poles par­viennent à ponc­tion­ner sur la plus value glo­bale pro­duite dans le sys­tème de pro­duc­tion une « rente de mono­pole » qui permet de rele­ver dans des pro­por­tions consi­dé­rables les taux de profit des groupes oli­go­po­lis­tiques concer­nés. Cette ponc­tion est obte­nue par l’accès exclu­sif des oli­go­poles aux mar­chés moné­taires et finan­ciers qui deviennent de ce fait les mar­chés domi­nants.

La « finan­cia­ri­sa­tion » n’est donc en aucune manière le pro­duit d’une dérive regret­table asso­ciée à la « déré­gu­la­tion » des mar­chés finan­ciers, encore moins « d’accidents » (comme les sub­prime) sur les­quels l’économie vul­gaire et le dis­cours poli­tique d’accompagnement concentrent l’attention. Elle est une exi­gence néces­saire à la repro­duc­tion du sys­tème des oli­go­poles géné­ra­lisé. Autrement dit tant qu’on ne remet pas en ques­tion le statut (« privé ») de ces oli­go­poles il est vain de parler de régu­la­tion » (auda­cieuse) des mar­chés finan­ciers.

Le capi­ta­lisme des oli­go­poles géné­ra­lisé et finan­cia­risé est tout éga­le­ment mon­dia­lisé.
Ici encore la « mon­dia­li­sa­tion » n’est par elle-même en aucune manière une carac­té­ris­tique nou­velle du capi­ta­lisme, qui a tou­jours été « mon­dia­li­sée ». Je suis même allé plus loin dans la qua­li­fi­ca­tion de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, et placé l’accent sur son carac­tère « pola­ri­sant » inhé­rent à sa nature (pro­duc­teur du contraste crois­sant entre les centres « déve­lop­pés » du sys­tème et ses péri­phé­ries domi­nées), et ce à toutes les étapes de l’expansion capi­ta­liste, du passé, du pré­sent et du futur visible. J’ai tout éga­le­ment avancé la thèse que la phase nou­velle de la mon­dia­li­sa­tion était asso­ciée néces­sai­re­ment à l’émergence d’un « impé­ria­lisme col­lec­tif de la triade » (Etats Unis, Europe, Japon).

La mon­dia­li­sa­tion nou­velle est elle-même indis­so­ciable du contrôle exclu­sif de l’accès aux res­sources natu­relles de la pla­nète exercé par les pays de l’impérialisme col­lec­tif. De ce fait la contra­dic­tion centre/​périphéries – le conflit Nord/​Sud dans le lan­gage cou­rant – s’affirme comme cen­trale dans les trans­for­ma­tions pos­sibles du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant de notre époque. Et ce à un degré encore plus marqué que par le passé, qui exige à son tour l’exercice par le centre impé­ria­liste col­lec­tif d’un « contrôle mili­taire de la pla­nète ».

Les dif­fé­rentes « crises sys­té­miques » obser­vées et ana­ly­sées – le carac­tère éner­gé­ti­vore des sys­tèmes de pro­duc­tion, la crise agri­cole et ali­men­taire etc. – sont indis­so­ciables des exi­gences de la repro­duc­tion du capi­ta­lisme des oli­go­poles géné­ra­lisé, finan­cia­risé et mon­dia­lisé. En l’absence de remise en ques­tion du statut des oli­go­poles en ques­tion, les for­mu­la­tions de poli­tiques adé­quates pour donner une solu­tion à ces « crises sys­té­miques » – les for­mu­la­tions concer­nant le « déve­lop­pe­ment durable » – demeurent des bavar­dages futiles.

Le capi­ta­lisme des oli­go­poles géné­ra­lisé, finan­cia­risé et mon­dia­lisé est devenu de ce fait un sys­tème « obso­lète ». Dans le sens précis que la socia­li­sa­tion des oli­go­poles en ques­tion, c’est-à-dire l’abolition de leur statut privé, doit consti­tuer désor­mais l’objectif stra­té­gique incon­tour­nable dans l’analyse cri­tique authen­tique du monde réel. En son absence le sys­tème par lui-même ne peut pro­duire que des effets des­truc­tifs de plus en plus bar­bares et cri­mi­nels. Destruction de la pla­nète elle-même peut être. Destruction des socié­tés de la péri­phé­rie avec cer­ti­tude, de celles des pays dits « émer­gents » comme de celles des pays « mar­gi­na­li­sés ».

Le carac­tère obso­lète du sys­tème par­venu au stade contem­po­rain de son évo­lu­tion est lui-même indis­so­ciable des trans­for­ma­tions concer­nant l’architecture des classes diri­geantes (« bour­geoi­sies »), la pra­tique poli­tique, l’idéologie et l’expression de la culture poli­tique. La (ou les) bour­geoi­sie his­to­rique dis­pa­raît de la scène, rem­pla­cée désor­mais par la plou­to­cra­tie des « patrons » des oli­go­poles. La dérive de la pra­tique de la démo­cra­tie vidée de contenu, l’émergence d’expressions idéo­lo­giques ultra réac­tion­naires accom­pagnent néces­sai­re­ment le carac­tère obso­lète du capi­ta­lisme contem­po­rain.

L’exercice de la domi­na­tion des oli­go­poles opère dans la triade impé­ria­liste cen­trale et dans les pays des péri­phé­ries du sys­tème dans des condi­tions et par des moyens dif­fé­rents. Cette dif­fé­rence est déci­sive, essen­tielle pour iden­ti­fier les contra­dic­tions majeures du sys­tème et à partir de là ima­gi­ner les évo­lu­tions pos­sibles du conflit Nord/​Sud, appelé à prendre de l’ampleur.

La triade de l’impérialiste col­lec­tif ras­semble les Etats Unis et leurs pro­vinces exté­rieures (Canada et Australie), l’Europe occi­den­tale et cen­trale, le Japon. Les oli­go­poles mon­dia­li­sés sont tous les pro­duits de la concen­tra­tion du capi­tal natio­nal dans les pays qui consti­tuent la triade. On revien­dra plus loin sur les oli­go­poles natio­naux des pays du Sud. Les pays de l’Europe orien­tale, même ceux qui appar­tiennent désor­mais à l’Union Européenne, ne dis­posent pas par eux même mêmes de leurs propres oli­go­poles « natio­naux », et de ce fait ne consti­tuent qu’un champ d’expansion pour les oli­go­poles de l’Europe occi­den­tale (en par­ti­cu­lier de l’Allemagne). Ils relèvent donc du statut de péri­phé­rie. Leur rap­port asy­mé­trique à l’Europe occi­den­tale est muta­tis mutan­dis ana­logue à celui qui lie l’Amérique latine aux Etats Unis (et acces­soi­re­ment à l’Europe occi­den­tale et au Japon).

Dans la triade les oli­go­poles occupent toute la scène de la déci­sion éco­no­mique. Leur domi­na­tion s’exerce direc­te­ment sur toutes les entre­prises gigan­tesques de pro­duc­tion de biens et ser­vices comme sur les ins­ti­tu­tions finan­cières (banques et autres) qui relèvent de leur pou­voir. Elle s’exerce indi­rec­te­ment sur l’ensemble des petites et moyennes entre­prises (dans l’agriculture comme dans les autres domaines de la pro­duc­tion), sou­vent réduites au statut de sous trai­tants, tou­jours sou­mises aux contraintes dans les­quelles les oli­go­poles les enferment en amont et en aval. Par ailleurs les oli­go­poles de la triade opèrent dans les pays des péri­phé­ries selon des moda­li­tés qu’on retrou­vera plus loin.

Les oli­go­poles ne dominent pas seule­ment la vie éco­no­mique des pays de la triade. Ils mono­po­lisent à leur profit le pou­voir poli­tique ; et les partis poli­tiques élec­to­raux (de droite et de gauche) sont deve­nus leurs débi­teurs. Cette posi­tion est, pour l’avenir visible, accep­tée comme « légi­time » (en dépit de la dégra­da­tion de la démo­cra­tie qu’elle implique). Elle ne sera mena­cée que lorsque, dans un avenir plus loin­tain peut être, des « fronts anti-plou­to­cra­tiques » seront par­ve­nus à mettre à l’ordre du jour l’abolition de la ges­tion privée des oli­go­poles et leur socia­li­sa­tion, dans des formes com­plexes et évo­lu­tives ouvertes.

Les formes et moyens de l’exercice du pou­voir des oli­go­poles dans les péri­phé­ries sont tout autre. Certes les délo­ca­li­sa­tions franches et les pra­tiques de sous trai­tance en expan­sion ont donné aux oli­go­poles de la triade des pou­voirs d’intervention directe dans la vie éco­no­mique des pays en ques­tion. Mais ceux-ci demeurent des pays indé­pen­dants domi­nés par des classes diri­geantes locales à tra­vers les­quelles les oli­go­poles de la triade sont contraints d’opérer. L’éventail des for­mules d’opérations des rap­ports entre les oli­go­poles et les classes diri­geantes locales est lar­ge­ment ouvert. Ces for­mules vont de la pleine sou­mis­sion directe de ces der­nières, dans les pays « com­pra­do­ri­sés » (« re-colo­ni­sés ») notam­ment dans les péri­phé­ries « mar­gi­na­li­sées » (Afrique en par­ti­cu­lier, mais pas exclu­si­ve­ment), à la négo­cia­tion par­fois dif­fi­cile (avec conces­sions mutuelles obli­ga­toires) – avec les classes diri­geantes, notam­ment des pays « émer­gents », Chine en pre­mier lieu.

Il existe des oli­go­poles dans les pays du Sud. Cela a été le cas des grands ensembles publics dans les sys­tèmes anté­rieurs du socia­lisme réel­le­ment exis­tant (en Chine bien entendu, comme dans l’ex Union Soviétique, mais aussi à une échelle de taille plus modeste à Cuba et au Viet Nam). Cela a été le cas en Inde, au Brésil et ailleurs dans le Sud « capi­ta­liste » : cer­tains de ces oli­go­poles ayant le statut public ou semi public, d’autres privés. Avec l’approfondissement de la mon­dia­li­sa­tion cer­tains de ces oli­go­poles (publics ou privés) ont amorcé leur inter­ven­tion hors de leurs fron­tières, et repro­duit les méthodes mises en œuvre par les oli­go­poles de la triade. Néanmoins les inter­ven­tions des oli­go­poles du Sud hors de leurs fron­tières demeurent – et demeu­re­ront pour long­temps – mar­gi­nales com­pa­ra­ti­ve­ment à celles du Nord. Par ailleurs les oli­go­poles du Sud n’ont pas capté à leur profit exclu­sif le pou­voir poli­tique dans leurs pays res­pec­tifs. En Chine la sta­to­cra­tie du Parti-Etat consti­tue tou­jours le noyau essen­tiel du pou­voir. En Russie le mix Etat-oli­gar­chies pri­vées a res­ti­tué à l’Etat un pou­voir auto­nome perdu un moment après l’effondrement de l’URSS. En Inde, au Brésil et dans d’autres pays du Sud le poids de l’oligarchie privée n’est pas exclu­sif : le pou­voir est assis sur des blocs hégé­mo­niques plus larges, inté­grant notam­ment des bour­geoi­sies natio­nales, des classes moyennes, des pro­prié­taires lati­fun­diaires moder­ni­sés, des pay­sans riches.

L’ensemble de ces condi­tions réelles inter­dit de confondre l’Etat dans la triade (au ser­vice exclu­sif de l’oligarchie et tou­jours légi­time) et l’Etat dans les péri­phé­ries. Celui-ci ne béné­fi­cie jamais du même degré de légi­ti­mité que dans les centres, et peut par­fai­te­ment perdre inté­gra­le­ment celle-ci. Les pou­voirs en place tels qu’ils sont demeurent de ce fait fra­giles, vul­né­rables aux luttes sociales et poli­tiques.

L’hypothèse que cette vul­né­ra­bi­lité serait « tran­si­toire » et appe­lée à s’atténuer avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme local lui-même ins­crit dans la mon­dia­li­sa­tion, qui pro­cède de la vision linéaire des « étapes du déve­lop­pe­ment » (for­mu­lée par Rostow en 1960) est indis­cu­ta­ble­ment erro­née, même pour les pays « émer­gents ». Mais la pensée conven­tion­nelle et l’économie vul­gaire ne sont pas équi­pées intel­lec­tuel­le­ment pour com­prendre que le « rat­tra­page » dans le sys­tème est impos­sible, que l’écart centres/​périphéries n’est pas appelé à s’effacer « gra­duel­le­ment ».

Les oli­go­poles et les pou­voirs poli­tiques à leur ser­vice dans les pays de la triade pour­suivent l’objectif exclu­sif de « sortir de la crise finan­cière » et de res­tau­rer le sys­tème tel qu’il était pour l’essentiel. Il y a de bonnes rai­sons de penser que cette res­tau­ra­tion – en cas de succès, ce qui n’est pas impos­sible quoique plus dif­fi­cile qu’on ne le pense géné­ra­le­ment – ne pour­rait être durable, car elle implique la remise en route de l’expansion finan­cière, moyen incon­tour­nable pour les oli­go­poles de capter à leur profit une rente de mono­pole. Un nouvel effon­dre­ment finan­cier, encore plus fra­cas­sant que celui de 2008, serait donc pro­bable. Mais au-delà même de ces consi­dé­ra­tions la res­tau­ra­tion du sys­tème, des­ti­née à per­mettre la reprise de l’expansion du champ des acti­vi­tés des oli­go­poles, impli­que­rait l’aggravation des pro­ces­sus d’accumulation par dépos­ses­sion des peuples du Sud (par la cap­ture de leurs res­sources natu­relles, y com­pris de leurs terres agri­coles). Et les dis­cours éco­lo­gistes concer­nant « le déve­lop­pe­ment durable » ne pèse­ront pas lourds face aux logiques de l’expansion des oli­go­poles, tout à fait capables de paraître les « adop­ter » dans leur rhé­to­rique comme on le voit déjà.

Les vic­times prin­ci­pales de cette « reprise » seraient les nations du Sud, pays « émer­gents » et autres.
Dans ces condi­tions on peut ima­gi­ner que les « conflits Nord/​Sud » sont appe­lés à prendre beau­coup d’ampleur dans les années à venir. Les réponses que le « Sud » don­nera à ces défis pour­raient alors consti­tuer l’axe majeur de la remise en ques­tion du sys­tème mon­dia­lisé. Une remise en ques­tion qui n’est pas direc­te­ment celle du « capi­ta­lisme » mais qui est assu­ré­ment celle de la mon­dia­li­sa­tion com­man­dée par la domi­na­tion des oli­go­poles.

La sub­stance de ces réponses du Sud devrait donc être pré­ci­sée dans une pers­pec­tive de contri­bu­tion à armer les peuples et les Etats du Sud face à l’agression des oli­go­poles de la triade, faci­li­ter leur « décon­nexion » rela­tive par rap­port au sys­tème de la mon­dia­li­sa­tion en place, pro­mou­voir des alter­na­tives de coopé­ra­tion Sud-Sud mul­tiples consé­quentes.

La remise en ques­tion du statut pri­va­tif des oli­go­poles par les peuples du Nord eux-mêmes (le « front anti­plou­to­cra­tique ») consti­tue certes l’objectif stra­té­gique incon­tour­nable des luttes pour l’émancipation des tra­vailleurs et des peuples. Mais la matu­ra­tion poli­tique de cet objec­tif demeure mal­heu­reu­se­ment dis­tante, peu pro­bable dans l’avenir visible. Et de ce fait les conflits Nord/​Sud sont appe­lés pro­ba­ble­ment à occu­per le devant de la scène.

Le capi­ta­lisme, une paren­thèse dans l’histoire

Le prin­cipe de l’accumulation sans fin qui défi­nit le capi­ta­lisme est syno­nyme de crois­sance expo­nen­tielle, et celle-ci, comme le cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui l’avait com­pris, ima­gi­nait qu’un « état sta­tion­naire » met­trait un terme à ce pro­ces­sus irra­tion­nel. Keynes par­ta­geait cet opti­misme de la Raison. Mais ni l’un ni l’autre n’était équipé pour com­prendre com­ment le dépas­se­ment néces­saire du capi­ta­lisme pour­rait s’imposer. Marx, en don­nant toute sa place à la nou­velle lutte des classes, pou­vait par contre ima­gi­ner le ren­ver­se­ment du pou­voir de la classe capi­ta­liste, concen­tré aujourd’hui dans les mains de l’oligarchie.

L’accumulation, syno­nyme éga­le­ment de pau­pé­ri­sa­tion, des­sine le cadre objec­tif des luttes contre le capi­ta­lisme. Mais celle-ci s’exprime prin­ci­pa­le­ment par le contraste gran­dis­sant entre l’opulence des socié­tés du centre, béné­fi­ciaires de la rente impé­ria­liste et la misère de celles des péri­phé­ries domi­nées. Ce conflit devient de ce fait l’axe cen­tral de l’alternative « socia­lisme ou bar­ba­rie ».

Le capi­ta­lisme his­to­rique « réel­le­ment exis­tant » est asso­cié à des formes suc­ces­sives d’accumulation par dépos­ses­sion, non pas seule­ment à l’origine (« l’accumulation pri­mi­tive ») mais à toutes les étapes de son déploie­ment. Une fois consti­tué, ce capi­ta­lisme « atlan­tique » est parti à la conquête du monde et l’a refa­çonné sur la base de la per­ma­nence de la dépos­ses­sion des régions conquises, deve­nant de ce fait les péri­phé­ries domi­nées du système.(6)

Cette mon­dia­li­sa­tion « vic­to­rieuse » a prouvé être inca­pable de s’imposer d’une manière durable. Un demi-siècle à peine après son triomphe, qui pou­vait déjà paraître inau­gu­rer la « fin de l’histoire », elle était déjà remise en cause par la révo­lu­tion de la semi péri­phé­rie russe et les luttes (vic­to­rieuses) de libé­ra­tion de l’Asie et de l’Afrique qui ont fait l’histoire du XX ième siècle – la pre­mière vague de luttes pour l’émancipation des tra­vailleurs et des peuples.

L’accumulation par dépos­ses­sion se pour­suit sous nos yeux dans le capi­ta­lisme tardif des oli­go­poles contem­po­rains. Dans les centres la rente de mono­pole dont béné­fi­cient les plou­to­cra­ties oli­go­po­lis­tiques est syno­nyme de dépos­ses­sion de l’ensemble de la base pro­duc­tive de la société. Dans les péri­phé­ries cette dépos­ses­sion pau­pé­ri­sante se mani­feste par l’expropriation des pay­san­ne­ries et par le pillage des res­sources natu­relles des régions concer­nées. L’une et l’autre de ces pra­tiques consti­tuent les piliers essen­tiels des stra­té­gies d’expansion du capi­ta­lisme tardif des oli­go­poles.

Dans cet esprit, je place la « nou­velle ques­tion agraire » au cœur du défi pour le XXIe siècle. La dépos­ses­sion des pay­san­ne­ries (d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) consti­tue la forme majeure contem­po­raine de la ten­dance à la pau­pé­ri­sa­tion (au sens que Marx donne à cette « loi ») asso­ciée à l’accumulation. Sa mise en œuvre est indis­so­ciable des stra­té­gies de cap­ta­tion de la rente impé­ria­liste par les oli­go­poles, avec ou sans agro car­bu­rants. J’en déduis que le déve­lop­pe­ment des luttes sur ce ter­rain, les réponses qui seront don­nées à tra­vers elles à l’avenir des socié­tés pay­sannes du Sud (presque la moitié de l’humanité) com­man­de­ront lar­ge­ment la capa­cité ou non des tra­vailleurs et des peuples à pro­duire des avan­cées sur la route de la construc­tion d’une civi­li­sa­tion authen­tique, libé­rée de la domi­na­tion du capi­tal, pour laquelle je ne vois pas d’autre nom que celui du socialisme.(7)

Le pillage des res­sources natu­relles du Sud qu’exige la pour­suite du modèle de consom­ma­tion gas­pilleuse au béné­fice exclu­sif des socié­tés opu­lentes du Nord anni­hile toute pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment digne de ce nom pour les peuples concer­nés et consti­tue de ce fait l’autre face de la pau­pé­ri­sa­tion à l’échelle mon­diale. Dans cet esprit la « crise de l’énergie » n’est pas le pro­duit de la raré­fac­tion de cer­taines des res­sources néces­saires à sa pro­duc­tion (le pétrole bien entendu), ni davan­tage le pro­duit des effets des­truc­teurs des formes éner­gé­ti­vores de pro­duc­tion et de consom­ma­tion en vigueur. Cette des­crip­tion – cor­recte – ne va pas au-delà des évi­dences banales et immé­diates. Cette crise est le pro­duit de la volonté des oli­go­poles de l’impérialisme col­lec­tif de s’assurer le mono­pole de l’accès aux res­sources natu­relles de la pla­nète, que celles-ci soient rares ou pas, de manière à s’approprier la rente impé­ria­liste, quand bien même l’utilisation de ces res­sources demeu­re­rait ce qu’elle est (gas­pilleuse, éner­gé­ti­vore) ou serait sou­mise à des poli­tiques « éco­lo­gistes » cor­rec­tives nou­velles. J’en déduis éga­le­ment que la pour­suite de la stra­té­gie d’expansion du capi­ta­lisme tardif des oli­go­poles se heur­tera néces­sai­re­ment à la résis­tance gran­dis­sante des nations du Sud.

D’une longue crise à l’autre

La crise actuelle n’est ni une crise finan­cière, ni la somme de crises sys­té­miques mul­tiples, mais la crise du capi­ta­lisme impé­ria­liste des oli­go­poles, dont le pou­voir exclu­sif et suprême risque d’être remis en ques­tion, cette fois encore, à la fois par les luttes de l’ensemble des classes popu­laires et par celles des peuples et nations des péri­phé­ries domi­nées, fussent elles en appa­rence « émer­gentes ». Elle est simul­ta­né­ment une crise de l’hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des oli­go­poles, pou­voir poli­tique des oli­gar­chies, mon­dia­li­sa­tion bar­bare, finan­cia­ri­sa­tion, hégé­mo­nie des Etats-Unis, mili­ta­ri­sa­tion de la ges­tion de la mon­dia­li­sa­tion au ser­vice des oli­go­poles, déclin de la démo­cra­tie, pillage des res­sources de la pla­nète, aban­don de la pers­pec­tive du déve­lop­pe­ment du Sud sont indis­so­ciables.

Le vrai défi est donc le sui­vant : ces luttes par­vien­dront-elles à conver­ger pour ouvrir la voie – ou des voies – sur la longue route à la tran­si­tion au socia­lisme mon­dial ? Ou demeu­re­ront-elles sépa­rées les unes des autres, voire entre­ront-elles en conflit les unes contre les autres, et de ce fait, inef­fi­caces, lais­sant l’initiative au capi­tal des oli­go­poles ?

Il est bon de reve­nir sur la pre­mière longue crise du capi­ta­lisme, qui a façonné le XX ième siècle, tant le paral­lèle entre les étapes du déve­lop­pe­ment de ces deux crises est sai­sis­sant.

Le capi­ta­lisme indus­triel triom­phant du XIX ième siècle entre en crise à partir de 1873. Les taux de pro­fits s’effondrent, pour les rai­sons mises en évi­dence par Marx. Le capi­tal réagit par un double mou­ve­ment de concen­tra­tion et d’expansion mon­dia­li­sée. Les nou­veaux mono­poles confisquent à leur profit une rente pré­le­vée sur la masse de la plus value géné­rée par l’exploitation du tra­vail. Ils accé­lèrent la conquête colo­niale de la pla­nète. Ces trans­for­ma­tions struc­tu­relles per­mettent un nouvel envol des pro­fits. Elles ouvrent la « belle époque » – de 1890 à 1914 – qui est celle d’une domi­na­tion mon­dia­li­sée du capi­tal des mono­poles finan­cia­ri­sés. Les dis­cours domi­nants de l’époque font l’éloge de la colo­ni­sa­tion (la « mis­sion civi­li­sa­trice »), qua­li­fient la mon­dia­li­sa­tion de syno­nyme de paix, et la social démo­cra­tie ouvrière euro­péenne se rallie à ce dis­cours.

Pourtant la « belle époque », annon­cée comme la « fin de l’histoire » par les idéo­logues en vue de l’époque, se ter­mine par la guerre mon­diale, comme seul Lénine l’avait vu. Et la période qui suit pour se pour­suivre jusqu’aux len­de­mains de la seconde guerre mon­diale sera celle de « guerres et révo­lu­tions ». En 1920, la révo­lu­tion russe (le « maillon faible » du sys­tème) ayant été isolée, après la défaite des espoirs de révo­lu­tion en Europe cen­trale, le capi­tal des mono­poles finan­cia­ri­sés res­taure contre vents et marées le sys­tème de la « belle époque ». Une res­tau­ra­tion, dénon­cée par Keynes à l’époque, qui est à l’origine de l’effondrement finan­cier de 1929 et de la dépres­sion qu’elle va entraî­ner jusqu’à la seconde guerre mon­diale.

Le « long XX ième siècle » – 1873/1990 – est donc à la fois celui du déploie­ment de la pre­mière crise sys­té­mique pro­fonde du capi­ta­lisme vieillis­sant ( au point que Lénine pense que ce capi­ta­lisme des mono­poles consti­tue la « phase suprême du capi­ta­lisme »), et celui d’une pre­mière vague triom­phante de révo­lu­tions anti capi­ta­listes ( Russie, Chine) et de mou­ve­ments anti impé­ria­listes des peuples d’Asie et d’Afrique.

La seconde crise sys­té­mique du capi­ta­lisme s’ouvre en 1971, avec l’abandon de la conver­ti­bi­lité or du dollar, presque exac­te­ment un siècle après le début de la pre­mière. Les taux de profit, d’investissement, et de crois­sance s’effondrent (ils ne retrou­ve­ront jamais depuis les niveaux qui avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capi­tal répond au défi comme dans la crise pré­cé­dente par un double mou­ve­ment de concen­tra­tion et de mon­dia­li­sa­tion. Il met ainsi en place des struc­tures qui défi­ni­ront la seconde « belle époque » (1990/2008) de mon­dia­li­sa­tion finan­cia­ri­sée per­met­tant aux groupes oli­go­po­lis­tiques de pré­le­ver leur rente de mono­pole. Mêmes dis­cours d’accompagnement : le « marché » garan­tit la pros­pé­rité, la démo­cra­tie et la paix ; c’est la « fin de l’histoire ». Mêmes ral­lie­ments des socia­listes euro­péens au nou­veau libé­ra­lisme. Et pour­tant cette nou­velle « belle époque » s’est accom­pa­gnée dés le début par la guerre, celle du Nord contre le Sud, amor­cée dés 1990. Et tout comme la pre­mière mon­dia­li­sa­tion finan­cia­ri­sée avait donné 1929, la seconde a pro­duit 2008. Nous sommes par­ve­nus aujourd’hui à ce moment cru­cial qui annonce la pro­ba­bi­lité d’une nou­velle vague de « guerres et révo­lu­tions ». D’autant que les pou­voirs en place n’envisagent rien d’autre que la res­tau­ra­tion du sys­tème tel qu’il était avant son effon­dre­ment finan­cier.

L’analogie entre les déve­lop­pe­ments de ces deux crises sys­té­miques longues du capi­ta­lisme vieillis­sant est frap­pante. Il y a néan­moins des dif­fé­rences dont la portée poli­tique est impor­tante.

La seconde vague d’émancipation des peuples : un « remake » du XX ième siècle ou mieux ?

Le monde contem­po­rain est gou­verné par des oli­gar­chies. Oligarchies finan­cières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non seule­ment la vie éco­no­mique, mais tout autant la poli­tique et la vie quo­ti­dienne. Oligarchies russes à leur image que l’Etat russe tente de contrô­ler. Statocratie en Chine. Autocraties (par­fois cachées der­rière quelques appa­rences d’une démo­cra­tie élec­to­rale « de basse inten­sité ») ins­crites dans ce sys­tème mon­dial ailleurs dans le reste de la pla­nète.

La ges­tion de la mon­dia­li­sa­tion contem­po­raine par ces oli­gar­chies est en crise

Les oli­gar­chies du Nord comptent bien rester au pou­voir, le temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas mena­cées. Par contre la fra­gi­lité des pou­voirs des auto­cra­ties du Sud est, elle, bien visible. La mon­dia­li­sa­tion en place est, de ce fait, fra­gile. Sera-t-elle remise en ques­tion par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ? Probable. Mais insuf­fi­sant. Car l’humanité se s’engagera sur la voie du socia­lisme, seule alter­na­tive humaine au chaos, que lorsque les pou­voirs des oli­gar­chies, de leurs alliés et de leurs ser­vi­teurs seront mis en déroute à la fois dans les pays du Nord et dans ceux du Sud.

Le capi­ta­lisme est « libé­ral » par nature, si l’on entend par « libé­ra­lisme » non pas ce joli qua­li­fi­ca­tif que le terme ins­pire, mais l’exercice plein et entier de la domi­na­tion du capi­tal non pas seule­ment sur le tra­vail et l’économie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il n’y a pas « d’économie de marché » (expres­sion vul­gaire pour dire capi­ta­lisme) sans « société de marché ». Le capi­tal pour­suit obs­ti­né­ment cet objec­tif unique. L’Argent. L’accumulation pour elle-même. Marx, mais après lui d’autres pen­seurs cri­tiques comme Keynes, l’ont par­fai­te­ment com­pris. Pas nos éco­no­mistes conven­tion­nels, ceux de gauche inclus.

Ce modèle de domi­na­tion exclu­sive et totale du capi­tal avait été imposé avec obs­ti­na­tion par les classes diri­geantes tout au long de la longue crise pré­cé­dente jusqu’en 1945. Seule la triple vic­toire de la démo­cra­tie, du socia­lisme et de la libé­ra­tion natio­nale des peuples avait permis, de 1945 à 1980, la sub­sti­tu­tion à ce modèle per­ma­nent de l’idéal capi­ta­liste, de la coexis­tence conflic­tuelle des trois modèles sociaux régu­lés qu’ont été le Welfare State de la social démo­cra­tie à l’Ouest, les socia­lismes réel­le­ment exis­tants à l’Est et les natio­na­lismes popu­laires au Sud. L’essoufflement puis l’effondrement de ces trois modèles a par la suite rendu pos­sible un retour à la domi­na­tion exclu­sive du capi­tal, qua­li­fiée de néo libé­rale.

Les désastres sociaux que le déploie­ment du libé­ra­lisme – « l’utopie per­ma­nente du capi­tal » ais-je écrit – n’allait pas man­quer de pro­vo­quer ont ins­piré bien des nos­tal­gies du passé récent ou loin­tain. Mais ces nos­tal­gies ne per­mettent pas de répondre au défi. Car elles sont le pro­duit d’un appau­vris­se­ment de la pensée cri­tique théo­rique qui s’était pro­gres­si­ve­ment inter­dit de com­prendre les contra­dic­tions internes et les limites des sys­tèmes de l’après seconde guerre mon­diale, dont les éro­sions, les dérives et les effon­dre­ments sont appa­rus comme des cata­clysmes impré­vus.

Néanmoins, dans le vide créé par ces reculs de la pensée théo­rique cri­tique, une prise de conscience de dimen­sions nou­velles de la crise sys­té­mique de civi­li­sa­tion a trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais réfé­rence ici aux éco­lo­gistes. Mais les Verts, qui ont pré­tendu se dis­tin­guer radi­ca­le­ment et tout éga­le­ment des Bleus (les conser­va­teurs et les libé­raux) et des Rouges (les Socialistes) se sont enfer­més dans l’impasse, faute d’intégrer la dimen­sion éco­lo­gique du défi dans une cri­tique radi­cale du capi­ta­lisme.

Tout était en place donc pour assu­rer le triomphe – pas­sa­ger en fait, mais qui s’est vécu comme « défi­ni­tif » – de l’alternative dite de la « démo­cra­tie libé­rale ». Une pensée misé­rable – une véri­table non pensée – qui ignore ce que pour­tant Marx avait dit de déci­sif concer­nant cette démo­cra­tie bour­geoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux qui sont concer­nés par ces déci­sions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté ren­for­cée par le contrôle de la pro­priété, sont aujourd’hui les plou­to­crates du capi­ta­lisme des oli­go­poles et les Etats qui sont leurs débi­teurs. Par la force des choses les tra­vailleurs et les peuples concer­nés ne sont guère que leurs vic­times. Mais de telles bille­ve­sées pou­vaient paraître cré­dibles, un court moment, du fait des dérives des sys­tèmes de l’après guerre, dont la misère des dog­ma­tiques ne par­ve­nait plus à com­prendre les ori­gines. La démo­cra­tie libé­rale pou­vait alors paraître le « meilleur des sys­tèmes pos­sibles »

Aujourd’hui les pou­voirs en place, qui eux n’avaient rien prévu, s’emploient à res­tau­rer ce même sys­tème. Leur succès éven­tuel, comme celui des conser­va­teurs des années 1920 – que Keynes dénon­çait sans trou­ver d’écho à l’époque – ne pourra qu’aggraver l’ampleur des contra­dic­tions qui sont à l’origine de l’effondrement finan­cier de 2008.

La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) n’amorce en rien une « recons­truc­tion du monde ». Et ce n’est peut être pas un hasard si elle a été suivie dans la foulée par celle de l’Otan, le bras armé de l’impérialisme contem­po­rain, et par le ren­for­ce­ment de son enga­ge­ment mili­taire en Afghanistan. La guerre per­ma­nente du « Nord » contre le « Sud » doit conti­nuer.

On savait déjà que les gou­ver­ne­ments de la triade – Etats Unis, Europe et Japon – pour­suivent l’objectif exclu­sif d’une res­tau­ra­tion du sys­tème tel qu’il était avant sep­tembre 2008. Plus inté­res­sant est le fait que les lea­ders des « pays émer­gents » invi­tés ont gardé le silence. Une seule phrase intel­li­gente a été pro­non­cée au cours de cette jour­née de grand cirque, par le Président chi­nois Hu Jintao, qui a fait obser­ver « en pas­sant », sans insis­ter et avec le sou­rire (nar­quois ?), qu’il faudra bien finir par envi­sa­ger la mise en place d’un sys­tème finan­cier mon­dial qui ne soit pas fondé sur le dollar. Quelques rares com­men­ta­teurs ont immé­dia­te­ment fait le rap­pro­che­ment – cor­rect – avec les pro­po­si­tions de Keynes en 1945.

Cette « remarque » nous rap­pelle à la réa­lité : que la crise du sys­tème du capi­ta­lisme des oli­go­poles est indis­so­ciable de celle de l’hégémonie des Etats Unis, à bout de souffle. Mais qui pren­dra la relève ? Certainement pas « l’Europe » qui n’existe pas en dehors de l’atlantisme et ne nour­rit aucune ambi­tion d’indépendance, comme l’assemblée de l’Otan l’a démon­tré une fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les médias invoquent à satiété (un nou­veau « péril jaune ») sans doute pour légi­ti­mer l’alignement atlan­tiste, est sans fon­de­ment. Les diri­geants chi­nois savent que leur pays n’en a pas les moyens, et ils n’en ont pas la volonté. La stra­té­gie de la Chine se contente d’oeuvrer pour la pro­mo­tion d’une nou­velle mon­dia­li­sa­tion, sans hégé­mo­nie. Ce que ni les Etats Unis, ni l’Europe ne pensent accep­table.

Les chances donc d’un déve­lop­pe­ment pos­sible allant dans ce sens reposent encore inté­gra­le­ment sur les pays du Sud.

Une réponse à “Le capitalisme des oligopoles : généralisé, mondialisé et financiarisé”

  1. Francis Lavoine dit :

    J’adore votre ana­lyse cri­tique de la montée en puis­sance des oli­go­poles plu­to­cra­tiques, mais il reste que le consom­ma­teur-élec­teur (par l’importance poli­tique-éco­no­mique de leur pou­voir d’achat et leur vote) et le tra­vailleur (par les syn­di­cats trans­na­tio­naux) sont aussi des oli­go­poles latents en puis­sance qui pour­raient émer­ger à condi­tion de trou­ver un axe commun sur lequel ils pour­ront défendre leurs droits.
    L’instauration d’une mon­naie mon­diale unique serait-elle une solu­tion équi­table favo­ri­sant un dia­logue équi­li­bré des rap­ports de force entre la pro­duc­tion indus­trielle délo­ca­li­sée et la pro­duc­tion loca­li­sée col­lec­ti­viste, entre la classe ouvrière pay­sanne et la classe bour­geoise cita­dine ?