La social-démocratie a-t-elle un avenir ?

Par Mis en ligne le 15 octobre 2010

Deux évé­ne­ments impor­tants ont marqué le mois der­nier le monde des partis sociaux-démo­crates. En Suède, le 19 sep­tembre, le Parti social-démo­crate a subi un sérieux revers élec­to­ral. Il n’a obtenu que 30,9% des voix, son pire score depuis 1914. Depuis 1932, les sociaux-démo­crates ont gou­verné le pays 80% du temps et c’est la pre­mière fois qu’un parti de centre-droit est réélu. Et pour cou­ron­ner le tout, un parti d’extrême droite anti-immi­grés entre pour la pre­mière fois au par­le­ment.

Pourquoi est-ce si spec­ta­cu­laire ? En 1936, Marquis Childs [1] avait écrit un livre célèbre, Sweden : The Middle Way. Childs pré­sen­tait la Suède social-démo­crate comme un juste milieu ver­tueux, entre les deux extrêmes que repré­sen­taient les Etats-Unis et l’Union sovié­tique. La Suède était un pays qui com­bi­nait effi­ca­ce­ment redis­tri­bu­tion éga­li­taire et poli­tique démo­cra­tique sur le plan inté­rieur. La Suède a été, au moins depuis les années 1930, la figure emblé­ma­tique de la social-démo­cra­tie dans le monde, sa véri­table suc­cess story. Et elle pas­sait tou­jours pour telle encore assez récem­ment. Ce n’est plus le cas.

Au même moment en Grande-Bretagne, le 25 sep­tembre, en par­tant pour­tant de très loin, Ed Miliband a gagné la direc­tion du Parti tra­vailliste. Sous Tony Blair, ce parti s’était engagé dans une recons­truc­tion radi­cale connue sous l’étiquette de « New Labour ». Blair avait éga­le­ment défendu l’idée que le parti devait incar­ner un juste milieu, pas celui situé entre capi­ta­lisme et com­mu­nisme mais entre ce qui avait été autre­fois le pro­gramme social-démo­crate de natio­na­li­sa­tion des sec­teurs clés de l’économie et la domi­na­tion sans entrave du marché. C’était un juste milieu assez dif­fé­rent de celui de la Suède des années 1930 et d’après.

La déci­sion prise par le Labour de choi­sir Ed Miliband plutôt que son frère aîné David, un col­la­bo­ra­teur clé de Tony Blair, a été inter­pré­tée en Grande-Bretagne et ailleurs comme un rejet de Blair et un retour à un Labour un peu plus « social-démo­crate » (plus sué­dois ?). Pourtant, quelques jours plus tard, lors de son pre­mier dis­cours à la confé­rence du parti, Ed Miliband s’est efforcé de réaf­fir­mer une posi­tion « cen­triste ». Il a tou­te­fois enrobé ses décla­ra­tions d’allusions à l’importance de l’« équité » et de la « soli­da­rité ». Et d’ajouter : « nous devons nous débar­ras­ser des vieilles manières de penser et être du côté de ceux qui pensent que la vie ne résume pas à la ren­ta­bi­lité éco­no­mique ».

Que nous disent ces deux élec­tions sur l’avenir de la social-démo­cra­tie ? Par conven­tion (et sans doute de manière juste), on fait remon­ter l’origine de celle-ci, en tant que mou­ve­ment et idéo­lo­gie, au « révi­sion­nisme » d’Eduard Bernstein dans l’Allemagne de la fin du XIXème. Fondamentalement, selon Bernstein, une fois obtenu le suf­frage uni­ver­sel (par lequel il fal­lait entendre le suf­frage mas­cu­lin), les « ouvriers » pour­raient recou­rir aux élec­tions pour faire accé­der leur parti, le Parti social-démo­crate (SPD), au le pou­voir et diri­ger le gou­ver­ne­ment. Une fois le pou­voir par­le­men­taire conquis, le SPD pour­rait alors « mettre en vigueur » le socia­lisme. Par consé­quent, concluait-il, miser sur l’insurrection comme chemin vers le pou­voir était inutile, voire stu­pide.

Ce que Bernstein défi­nis­sait comme étant le socia­lisme était, par bien des façons, peu clair mais sem­blait cepen­dant à l’époque inclure la natio­na­li­sa­tion des sec­teurs clés de l’économie. Depuis, l’histoire de la social-démo­cra­tie en tant que mou­ve­ment a été celle d’un glis­se­ment lent mais continu de la radi­ca­lité poli­tique vers des orien­ta­tions très cen­tristes.

Les partis renièrent leur inter­na­tio­na­lisme théo­rique en 1914 pour se ranger der­rière leurs gou­ver­ne­ments lors de la Première guerre mon­diale. Après la seconde guerre mon­diale, ces partis s’alignèrent sur les Etats-Unis lors de la guerre froide contre l’Union sovié­tique. Et en 1959, à sa confé­rence de Bad Godesberg, le SPD alle­mand renia offi­ciel­le­ment et com­plè­te­ment le mar­xisme. Il déclara que « d’un parti de la classe ouvrière, le Parti social-démo­crate est devenu un parti du peuple ».

Ce que le SPD alle­mand et les autres partis sociaux-démo­crates se mirent à repré­sen­ter à l’époque fut ce com­pro­mis social appelé « Etat pro­vi­dence », Dans cette pers­pec­tive, durant la période de grande expan­sion de l’économie-monde des années 1950 et 1960, la social-démo­cra­tie connut une grande réus­site. Et à cette époque, elle demeura un « mou­ve­ment », en ce sens que ces partis dis­po­saient du sou­tien actif et de l’allégeance d’un très grand nombre de per­sonnes dans leurs pays.

Quand l’économie-monde entra dans sa longue phase de stag­na­tion, qui com­mença dans les années 1970, et que le monde entra alors dans une période domi­née par la « mon­dia­li­sa­tion » néo­li­bé­rale, les partis sociaux-démo­crates com­men­cèrent à bouger. Ils aban­don­nèrent la réfé­rence à l’Etat pro­vi­dence pour se faire sim­ple­ment les avo­cats d’une ver­sion plus douce de la pri­mauté du marché. Le « New Labour » de Blair, c’était cela. Le parti social-démo­crate sué­dois résista plus long­temps que les autres à ce glis­se­ment, mais il finit lui aussi par y suc­com­ber.

La consé­quence de tout ceci est que la social-démo­cra­tie cessa d’être un « mou­ve­ment » capable de ral­lier le sou­tien puis­sant d’un grand nombre de per­sonnes. Elle devint une machine élec­to­rale que n’animaient plus les pas­sions d’antan.

Si la social-démo­cra­tie n’est plus un mou­ve­ment, elle demeure cepen­dant une pré­fé­rence cultu­relle. Les élec­teurs conti­nuent de vou­loir béné­fi­cier des pres­ta­tions, même amoin­dries, de l’Etat pro­vi­dence. Ils pro­testent quand ils perdent une fois de plus l’une de ces pres­ta­tions, ce qui se pro­duit avec une cer­taine régu­la­rité aujourd’hui.

Enfin, un mot sur l’entrée au sein du par­le­ment sué­dois d’un parti d’extrême droite anti-immi­grés. Les droits des « mino­ri­tés », eth­niques et autres, sans parler des droits des immi­grants, n’ont jamais été le point fort des sociaux-démo­crates. Dans chaque pays, les partis sociaux-démo­crates ont eu ten­dance à être les partis de la majo­rité eth­nique, défen­dant le pré carré de celle-ci contre d’autres tra­vailleurs qui, à leurs yeux, concur­ren­çaient leurs salaires et leurs emplois. La soli­da­rité et l’internationalisme étaient des slo­gans utiles lorsqu’il n’y avait pas de concur­rence en vue. La Suède n’a pas été sérieu­se­ment confron­tée à cette ques­tion jusqu’à récem­ment. Et lorsqu’elle a dû y faire face, un seg­ment des élec­teurs sociaux-démo­crates se sont sim­ple­ment dépla­cés vers l’extrême droite.

La social-démo­cra­tie a-t-elle un avenir ? Comme pré­fé­rence cultu­relle, oui ; comme mou­ve­ment, non.

[1] Journaliste éta­su­nien

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