Au cœur de la «  crise de civilisation  » 

La question du « bien vivre »

Par Mis en ligne le 08 juin 2011

Le col­loque orga­nisé par Espaces Marx *en jan­vier der­nier sur le thème « Une crise de civi­li­sa­tion ? » a permis de consta­ter un accord assez géné­ral sur l’idée que c’est à ce niveau de glo­ba­lité qu’il faut envi­sa­ger d’analyser la crise à laquelle sont aujourd’hui confron­tées les socié­tés et l’humanité dans leur ensemble. Bien que la dis­cus­sion n’ait pas abordé pré­ci­sé­ment la ques­tion du contenu de cette notion (crise de civi­li­sa­tion), les inter­ven­tions ont montré que son emploi sug­gère sur­tout qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une crise éco­no­mique ou finan­cière, ni même d’une crise de sys­tème, mais que se trouvent imbri­quées des contra­dic­tions et des impasses tou­chant à la fois aux sphères éco­no­mique, sociale, poli­tique, cultu­relle, idéo­lo­gique, etc. La for­mule a ainsi le mérite d’exprimer l’idée que les pro­fondes trans­for­ma­tions de ces der­nières décen­nies, en tous domaines des acti­vi­tés humaines, obligent à repen­ser les rap­ports des hommes entre eux et avec la nature, et que le sys­tème capi­ta­liste, aujourd’hui étendu au monde entier, fait obs­tacle à la recherche d’issues pro­gres­sistes.

Une profonde crise interne du système capitaliste

Crise de civi­li­sa­tion et crise du capi­ta­lisme sont donc étroi­te­ment liées. D’une part parce que le capi­ta­lisme est un pro­duit de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, et même de sa concep­tion du pro­grès insé­pa­rable des « Lumières » et de la « Raison » (ce qui a fait dire à Geneviève Azam qu’il ne fal­lait pas confondre « ration­nel » et « rai­son­nable »), et qu’il est tout autant insé­pa­rable de repré­sen­ta­tions de l’être humain et de la façon de « faire société », d’une concep­tion du tra­vail et de ses fina­li­tés, et plus géné­ra­le­ment d’une idée du bien-être et de modes de vie qui sont aujourd’hui sur la sel­lette. Et d’autre part, parce que la « crise » vient essen­tiel­le­ment des contra­dic­tions insur­mon­tables (sans dépas­ser le sys­tème lui-même) qui existent entre le capi­ta­lisme et les trans­for­ma­tions indis­pen­sables de l’ordre exis­tant. Peut-être pour­rait-on dire alors que la crise est celle de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste occi­den­tale, pro­gres­si­ve­ment impo­sée au reste du monde – de la colo­ni­sa­tion à la glo­ba­li­sa­tion finan­cière.

Inséparablement, la crise est celle de l’Occident lui-même, et au moins de sa domi­na­tion sécu­laire sur le reste du monde. Par exemple, là où les contra­dic­tions d’intérêts entre les diverses par­ties du monde se réglaient dans le passé à coups de canon­nière, les négo­cia­tions sur le climat, le com­merce ou la solu­tion des crises inter­na­tio­nales butent aujourd’hui sur l’impossibilité pour l’Occident d’imposer ses vues par la force. La Chine, l’Inde, et d’autres peut-être demain, sont en passe de sup­plan­ter les grandes puis­sances occi­den­tales. Impossible en tout cas, dès aujourd’hui, de leur impo­ser quoi que ce soit. Mais cette crise de l’Occident n’est que l’un des aspects de la « crise de civi­li­sa­tion » dès lors que le reste du monde, à qui fut imposé le sys­tème capi­ta­liste, ne sau­rait donc pas être spon­ta­né­ment por­teur d’alternatives de civi­li­sa­tion. C’est un aspect de la soli­da­rité qui lie aujourd’hui les peuples du monde entier : au-delà des spé­ci­fi­ci­tés de chaque situa­tion natio­nale, tout le monde est confronté aux mêmes défis de chan­ge­ments, et aux mêmes obs­tacles.

L’un des moteurs essen­tiels de la crise réside dans une impasse du sys­tème capi­ta­liste lui-même qui a été décrite de dif­fé­rentes manières par les inter­ve­nants. Celles-ci convergent, autour du constat d’une contra­dic­tion cen­trale : les efforts per­ma­nents du capi­tal pour main­te­nir et même maxi­mi­ser en per­ma­nence ses taux de pro­fits l’entraînent dans une spi­rale sans fin qui lie la com­pres­sion des « coûts sociaux » à une fai­blesse struc­tu­relle de la demande, donc des débou­chés ; à quoi s’ajoute de façon déci­sive le fait que le capi­tal à rému­né­rer devient d’autant plus exor­bi­tant qu’un capi­tal finan­cier « vir­tuel » colos­sal (Jean-Christophe Le Duigou parle de capi­tal « fictif ») sur­plombe et écrase l’économie « réelle », obli­geant à ran­çon­ner la société de façon crois­sante. Dans ce cadre est ouverte la ques­tion de savoir si le capi­tal dis­pose encore de marges de manœuvre, c’est-à-dire de pos­si­bi­li­tés de résoudre cer­taines contra­dic­tions, notam­ment par l’extension de l’exploitation à de nou­veaux champs : ce sont les hypo­thèses sur le « capi­ta­lisme vert » ou sur les pos­si­bi­li­tés offertes par les nou­velles tech­no­lo­gies, l’exploration des océans ou de l’univers, etc. Certains, comme Immanuel Wallerstein, concluent que le sys­tème capi­ta­liste est entré depuis la fin des années 1960 dans une phase (ter­mi­nale ?) de dés­équi­libre struc­tu­rel, période de plus en plus chao­tique au sens que la phy­sique donne à ce terme, dans laquelle, à l’opposé des phases durant les­quelles même de grandes mises en cause du sys­tème sont sui­vies d’un retour à l’équilibre, de petites quan­ti­tés d’énergie peuvent pro­vo­quer de consi­dé­rables effets : période de « bifur­ca­tion » incer­taine, voire dan­ge­reuse, où cepen­dant le « libre arbitre » des peuples peut s’exercer et influer sur l’issue. À côté des impasses liées à l’accumulation d’une masse phé­no­mé­nale de capi­tal « réel » et « vir­tuel » dont la rému­né­ra­tion conduit à l’asphyxie éco­no­mique et sociale, l’autre grand res­sort de la crise touche à l’impossibilité de main­te­nir, a for­tiori en l’étendant au monde entier, une concep­tion capi­ta­liste occi­den­tale du déve­lop­pe­ment qui se heurte aux réa­li­tés natu­relles et sociales. C’est d’une part la ques­tion des limites de la bio­sphère – épui­se­ment des res­sources notam­ment éner­gé­tiques, réchauf­fe­ment cli­ma­tique, menaces sur la bio­di­ver­sité… – qui pose celle de la péren­nité de l’écosystème dans lequel s’est déve­lop­pée la vie humaine. C’est d’autre part l’explosion des phé­no­mènes de souf­france sociale, y com­pris et sin­gu­liè­re­ment au tra­vail, qui contre­dit fron­ta­le­ment la pro­messe de bien-être sup­po­sée aller de pair avec celle du « pro­grès » et de la « crois­sance ». Frédéric Lebaron a montré com­bien le lien entre crois­sance et bien-être social se trouve aujourd’hui mis en cause, sus­ci­tant de très divers et impor­tants efforts de recherche pour objec­ti­ver et mesu­rer par des « indi­ca­teurs » nou­veaux la réa­lité com­plexe de ce divorce his­to­rique entre capi­ta­lisme et pro­grès humain. Il sou­ligne que ce débat sur les « indi­ca­teurs du déve­lop­pe­ment humain » conduit néces­sai­re­ment à s’interroger sur les « fina­li­tés du tra­vail », donc une nou­velle concep­tion du déve­lop­pe­ment. Plutôt que de s’enferrer dans le débat de « tabous » entre crois­sance et décrois­sance, il pro­pose, se réfé­rant à Edgar Morin, de s’interroger concrè­te­ment sur ce que nous vou­lons voir croître ou décroître : durée de vie humaine, inéga­li­tés, etc.

Crise de sens

Comme le sug­gé­rait la pro­blé­ma­tique du col­loque, l’ensemble de ces phé­no­mènes cri­tiques s’accompagne d’une pro­fonde crise de sens qui est en elle-même une dimen­sion car­di­nale de ce qui appa­raît alors tout à fait comme une « crise de civi­li­sa­tion ». Où va l’humanité ? Quelle huma­nité vou­lons-nous être, ou dans quelle huma­nité vou­lons-nous vivre, selon les dif­fé­rentes for­mules uti­li­sées ? On rejoint là les ana­lyses d’Immanuel Wallerstein pour qui les quelques décen­nies à venir débou­che­ront sur un autre état du monde, la ques­tion cru­ciale étant de savoir s’il sera plus dur et auto­ri­taire, ou plus éga­li­taire et démo­cra­tique, bien pire qu’aujourd’hui ou meilleur. C’est, au fond, la ques­tion qui taraude toutes les socié­tés et s’exprime par l’idée, décli­née de mille façons, que « cela ne peut pas durer comme ça ». Mais pour aller où ? Jamais peut-être cette inter­ro­ga­tion fon­da­men­tale n’a été posée si direc­te­ment dans l’histoire de l’humanité. C’est que, pour la pre­mière fois, le pro­grès semble aller dura­ble­ment à recu­lons, et les géné­ra­tions à venir paraissent condam­nées à vivre moins bien que les pré­cé­dentes. Et cela alors que les avan­cées des connais­sances, qui avaient rythmé le « pro­grès » au point d’être iden­ti­fiées à sa cause, deviennent de plus en plus ful­gu­rantes. Paradoxe incom­pré­hen­sible qui conduit à s’interroger sur le deve­nir même de l’humanité. Dans sa pro­fon­deur radi­cale, cette inter­ro­ga­tion désigne ainsi un véri­table enjeu de civi­li­sa­tion qui impose sous peine d’impuissance, comme le sug­gé­rait Alain Hayot, de savoir « nommer ce que l’on désire ». « Ce qui manque », disait dans le même sens François Miquet-Marty, « c’est une idéo­lo­gie, une vision de l’Histoire don­nant sens à ce que les gens vivent » – ce qui, ajou­tait-il, « appelle un immense effort intel­lec­tuel et poli­tique ».

Crise de la politique

Mais pré­ci­sé­ment, la poli­tique est sinis­trée. Arc-boutée sur une vision étroite des enjeux de pou­voir, elle s’intéresse moins que jamais à la connais­sance, encore moins à la théo­rie. Et pour­tant, celle-ci amorce un (encore timide) retour sur la scène publique. Les symp­tômes du mal dont elle souffre sont par­ti­cu­liè­re­ment spec­ta­cu­laires dans les pays ayant une ancienne et impor­tante tra­di­tion démo­cra­tique. La gauche, toutes ten­dances confon­dues, y est en recul et le plus sou­vent battue cepen­dant que la poli­tique dans son ensemble est décriée. La souf­france sociale ne trouve pour l’essentiel à s’exprimer que par l’abstention et des votes en faveur d’extrêmes droites fas­ci­santes et racistes. Les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques sont déva­lo­ri­sées : un son­dage réa­lisé voici peu d’années indi­quait par exemple qu’une majo­rité de Français consi­dé­rait en sub­stance que la sup­pres­sion du Parlement ne serait pas catas­tro­phique.

Maryse Dumas et Marcel Gauchet, d’horizons idéo­lo­giques pour­tant très dif­fé­rents, se rejoi­gnaient lors du col­loque pour dénon­cer une scène poli­tique deve­nue un théâtre d’ombres. Au cœur de ce constat, l’incapacité de la poli­tique à penser l’État à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion, et la mon­dia­li­sa­tion elle-même. « À quoi sert la poli­tique ? », s’interroge Maryse Dumas qui se demande « où sont les lieux réels de déci­sion ». Cependant que Marcel Gauchet affirme que « la gauche euro­péenne ne dit rien de per­ti­nent sur la mon­dia­li­sa­tion » et se trouve « prise au piège de l’un de ses plus pro­fonds idéaux : l’internationalisme ». « Les gauches, dit-il, sont prises à revers et désar­mées. » « Les élites se sont déta­chées des espaces natio­naux. » « Le point aveugle est l’absence de pensée du poli­tique. » Et il conclut à la néces­sité de « repen­ser le cadre struc­tu­rant qui permet la vie démo­cra­tique, notam­ment la maî­trise des pro­ces­sus éco­no­miques ».

Sévère réqui­si­toire contre des gauches appa­rem­ment aveugles et sourdes aux signaux d’alertes qui se mul­ti­plient. Face à un aussi vaste chan­tier, d’importance aussi cru­ciale, on n’entend pas de réponses. À titre d’exemple, il suffit de lire le déri­soire pro­gramme de chan­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel pro­posé par le Parti socia­liste fran­çais à la veille des échéances poli­tiques majeures de 2012 : plus ques­tion de remettre en cause un régime de « coup d’État per­ma­nent » dénoncé par lui depuis… 1958, ni de pro­po­ser une VIe République ; mais quelques réfor­mettes sans consé­quences réelles. Et pour­tant, nous sommes sans doute là au cœur du pro­blème ! Comme le signi­fiaient les propos de Maryse Dumas et Marcel Gauchet, la réa­lité est que « l’ordre démo­cra­tique » n’a plus aujourd’hui qua­si­ment aucune prise sur « les pro­ces­sus éco­no­miques ». La finan­cia­ri­sa­tion et la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­listes ont rompu les liens ter­ri­to­riaux qui condui­saient les grandes entre­prises à devoir tenir compte, dans une cer­taine mesure, des besoins des popu­la­tions. Les mul­ti­na­tio­nales font de nou­veau, quelques mois à peine après « la crise », des pro­fits record dont 50 % vont être redis­tri­bués en divi­dendes aux action­naires. Leurs pou­voirs sur la vie et le deve­nir des peuples du monde entier sont deve­nus fara­mi­neux. Mais… « l’État ne peut pas tout », comme le disait il y a moins de dix ans un Premier ministre fran­çais de gauche, signi­fiant clai­re­ment qu’il n’y pou­vait rien.

On com­prend dans ces condi­tions que « les gauches » paraissent sans projet et laissent le champ à peu près libre aux droites y com­pris extrêmes. Immanuel Wallerstein ana­lyse le pro­blème à partir de l’exemple de l’Amérique latine où un débat de fond – de civi­li­sa­tion ? – oppose ce qu’il appelle « les mou­ve­ments de « gauche indi­gène » » aux « mou­ve­ments de « gauche poli­tique » ». Ces der­niers lui semblent pro­po­ser de trans­for­mer les pays et les tour­ner vers la crois­sance, d’augmenter le revenu natio­nal, accu­sant la « gauche indi­gène » de frei­ner ce mou­ve­ment et de se com­por­ter en alliés objec­tifs des États-Unis ; cepen­dant que la « gauche indi­gène » oppose à l’idée de crois­sance celle de « bien vivre » et accuse la « gauche poli­tique » de faire les mêmes choix que la droite en détrui­sant l’autonomie des pays. Cette ten­sion latente entre ces deux pôles de la gauche lui paraît être géné­rale, et dépas­ser le cadre de l’Amérique latine. Considérant qu’il faut « récon­ci­lier » ces deux mou­ve­ments de gauche sous peine de voir le capi­ta­lisme rem­placé par un sys­tème pire encore, il juge néces­saire un débat interne à la gauche sur la civi­li­sa­tion à construire : basée sur une crois­sance infi­nie ou sur une autre manière de voir la vie. Là rési­de­rait selon lui l’enjeu de la « bifur­ca­tion » devant laquelle le monde se trouve placé. De cet effort décou­le­rait la pos­si­bi­lité, enfin, de « nommer ce que l’on désire », là où les mots de « socia­lisme » et de « com­mu­nisme » ont cessé en l’état de décrire un avenir dési­rable sans avoir été rem­pla­cés par d’autres.

On pour­rait consi­dé­rer, trop rapi­de­ment, que le débat à gauche en Europe, entre gauche « sociale-libé­rale » et gauche « radi­cale » ou « de trans­for­ma­tion », rejoint ce débat de civi­li­sa­tion. Ce serait une vision bien opti­miste tant cette confron­ta­tion est encore très lar­ge­ment domi­née par l’opposition tra­di­tion­nelle entre deux visions – som­mai­re­ment : libé­rale et éta­tiste – de la société. Et de fait, faute d’un véri­table renou­vel­le­ment de la pensée poli­tique sus­cep­tible de poser les termes d’un tel débat, la société ne voit pas de dif­fé­rence entre la gauche sociale-libé­rale et la droite, et ignore qua­si­ment la « gauche de trans­for­ma­tion » qui demeure can­ton­née en moyenne à 5 % d’influence élec­to­rale dans les pays de l’Union euro­péenne. Et encore l’électorat en ques­tion est-il sou­vent âgé et se réfère-t-il prin­ci­pa­le­ment à des concep­tions anciennes. Peut-être est-ce fon­da­men­ta­le­ment la raison pour laquelle, malgré tous leurs efforts, les gauches sont taxées de n’avoir pas de projet : cette cri­tique recou­vri­rait alors le fait que ces forces poli­tiques sont encore dans l’incapacité de poser la ques­tion de l’alternative poli­tique en lien avec les « choix de civi­li­sa­tion » qu’implique une issue pro­gres­siste à la crise. N’est-ce pas typi­que­ment ce qui s’est passé lors des débats sur les retraites qui ont agité la plu­part des pays euro­péens : débats de tech­ni­ciens prin­ci­pa­le­ment cen­trés sur les ques­tions du finan­ce­ment mais lais­sant de côté l’essentiel faute de les lier, par exemple, à une concep­tion du tra­vail, de sa place dans la société et dans la vie, de ses fina­li­tés, de l’entreprise et du sala­riat, des besoins humains, etc., et fina­le­ment, en effet, du « bien vivre » ?

Les nouvelles conditions de la lutte de classes

Reste que la ques­tion de la « bifur­ca­tion » ne sau­rait uti­le­ment demeu­rer dans le ciel des idées : aussi le col­loque se conclut-il par une ten­ta­tive de réflexion sur les « nou­velles condi­tions de la lutte de classes ». Et d’abord par le constat désor­mais clas­sique d’une dis­sy­mé­trie entre d’un côté une classe (caste ?) finan­cière de plus en plus réduite, mais plus que jamais consciente de ses inté­rêts et orga­ni­sée pour les défendre, et de l’autre un pro­lé­ta­riat (ceux qui subissent des condi­tions de tra­vail et de vie déci­dées par d’autres) ultra-majo­ri­taire, mais très divers, tra­versé par de nom­breuses contra­dic­tions d’intérêts, peu « conscient » et peu orga­nisé.

Mais que signi­fie « conscient » ? La réponse semble évi­dente : c’est être conscient de par­ta­ger avec cer­tains des inté­rêts qui s’opposent à ceux d’une autre classe sociale, de sorte que la défense de ces inté­rêts com­muns puisse conduire à énon­cer un projet poli­tique pour lequel se mobi­li­ser. Probablement est-ce là que le bât blesse. Comme le dit Roger Martelli, « il faut une pola­rité de classe et non une jux­ta­po­si­tion d’acteurs », pola­rité qui sur­vient « quand un groupe est capable d’agréger à partir d’une espé­rance, d’un projet qui annonce la fin de la domi­na­tion dont une classe est vic­time ». En d’autres termes, le défaut de conscience ne pro­vien­drait pas d’une défi­cience des inté­res­sés mais d’une inca­pa­cité poli­tique col­lec­tive à éla­bo­rer et porter un tel projet. Ce qui nous ramène une fois de plus à la ques­tion du débat de civi­li­sa­tion qui doit abso­lu­ment être mené à gauche pour conduire à une nou­velle espé­rance.

Quel enseignement tirer des révolutions arabes ?

Curieusement, ces débats ont eu lieu fin jan­vier, en plein déve­lop­pe­ment des révo­lu­tions arabes, sans que per­sonne ne se sente réel­le­ment en mesure, si tôt, de relier ces évé­ne­ments consi­dé­rables à la réflexion enga­gée. Il en fut d’ailleurs de même quelques jours plus tard, au forum social mon­dial de Dakar, où cer­tains se sont cepen­dant inter­ro­gés sur les liens (ou l’absence de liens) entre ces révo­lu­tions et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Peut-être peut-on, avec un peu de recul, déga­ger une pre­mière leçon fon­da­men­tale qui touche au rap­port entre trans­for­ma­tion sociale et démo­cra­tie. Il paraît évident que l’un des res­sorts les plus puis­sants de ces révo­lu­tions a été la souf­france sociale causée et par le pillage en règle des res­sources de ces pays, et par la confis­ca­tion des droits et liber­tés civils et poli­tiques. Mais l’une (la confis­ca­tion des liber­tés) est la condi­tion de l’autre. C’est cette conscience-là qui a conduit les révo­lu­tion­naires à se situer d’abord sur le ter­rain des liber­tés et de la démo­cra­tie. Et c’est en se don­nant un tel objec­tif poli­tique précis immé­dia­te­ment réa­li­sable que ces mou­ve­ments ont créé une espé­rance mobi­li­sa­trice qui leur a donné leur force.

Plutôt que de penser que ces mou­ve­ments s’attaquent à des pro­blèmes que nos socié­tés auraient déjà réso­lus durant les deux der­niers siècles, ne faut-il pas consi­dé­rer que la ques­tion des droits, des liber­tés et des pou­voirs – c’est-à-dire au sens large celle de la démo­cra­tie – est tou­jours, face à la néces­sité de pro­fondes trans­for­ma­tions sociales, un enjeu clef autour duquel peut se construire une mobi­li­sa­tion poli­tique « réa­liste » ? Ce qui revient à dire qu’un projet poli­tique, a for­tiori lorsqu’il doit s’adosser à un projet de civi­li­sa­tion, ne peut pros­pé­rer ni même sans doute s’élaborer sans que les condi­tions poli­tiques (au sens des rap­ports de pou­voirs) soient créées pour qu’il puisse être mis en œuvre. Cette piste de réflexion que nous offrent les révo­lu­tions arabes peut s’avérer déci­sive. Car en poli­tique, il y a un lien direct entre le sen­ti­ment d’impuissance et l’impuissance elle-même, comme entre la conscience de sa puis­sance – corol­laire ou consub­stan­tiel de la conscience de classe – et la capa­cité réelle de trans­for­mer l’ordre des choses.

Le « théâtre d’ombres » dont par­lait Marcel Gauchet à propos de la scène poli­tique prend alors un autre sens : il n’est plus seule­ment le pro­duit d’une déli­ques­cence des pou­voirs d’États, mais aussi la condi­tion orga­ni­sée pour créer le sen­ti­ment d’impuissance, et donc l’impuissance réelle des peuples. La prio­rité est bien alors comme le pro­po­sait Maryse Dumas d’identifier les lieux réels de pou­voirs, du local au mon­dial, dans la sphère poli­tique autant qu’économique, média­tique, cultu­relle, etc., afin de pro­po­ser en tous domaines des trans­for­ma­tions concrètes don­nant des pou­voirs nou­veaux aux sala­riés, aux citoyens, aux peuples, et par­tant de faire naître en eux un sen­ti­ment de puis­sance qui devien­dra ainsi une puis­sance réelle. Ainsi appa­raît-il que la ques­tion de la démo­cra­tie, donc des ins­ti­tu­tions, est cen­trale : c’est la condi­tion pour que le débat sur un projet de civi­li­sa­tion puisse dépas­ser les cercles intel­lec­tuels ou poli­tiques et se poser au sein de la société elle-même.

9 mars 2011

par Patrice Cohen-Séat, membre du Conseil natio­nal du Parti com­mu­niste fran­çais et pré­sident d’Espaces Marx.

Les dif­fé­rentes inter­ven­tions pro­non­cées lors de ce col­loque sont l’objet d’une publi­ca­tion spé­ci­fique. On peut éga­le­ment les trou­ver sur le site d’Espaces Marx http://​www​.espaces​-marx​.net

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