L’émergence d’un Nouvel Ordre Mondial (Al Jazeera)

Par Mis en ligne le 07 février 2011
Si les révo­lu­tions de 2011 réus­sissent, elles crée­ront un sys­tème régio­nal et mon­dial tota­le­ment dif­fé­rents.

Je me sou­viens bien de ces images, même si j’étais trop jeune pour en com­prendre le sens poli­tique. Elles étaient poi­gnantes, ces photos du New York Times à Téhéran en pleine fer­veur révo­lu­tion­naire à la fin de 1978 et début 1979. Il y avait plus que de l’exubérance dans ces pages, il y avait aussi la colère ; une colère ali­men­tée par une fer­veur reli­gieuse qui sem­blait surgir d’une autre pla­nète aux yeux de ce pré­ado­les­cent amé­ri­cain « normal » à qui son père mon­trait le jour­nal.

De nom­breux com­men­ta­teurs ont com­paré l’Egypte à l’Iran d’il y a 32 ans, géné­ra­le­ment pour nous mettre en garde contre une sorte de dic­ta­ture isla­miste qui fou­le­rait aux pieds le traité de paix avec Israël, qui sui­vrait une poli­tique anti­amé­ri­caine et qui pri­ve­rait les femmes et les mino­ri­tés de leurs droits (comme s’ils en avaient beau­coup sous la dic­ta­ture de Moubarak).

Ces lignes ont été rédi­gées le 2 février, pré­ci­sé­ment la date anni­ver­saire du retour d’exil de Khomeini à Téhéran. Il est clair que si la reli­gion est un des fon­de­ments de l’identité égyp­tienne et que la bru­ta­lité et la cor­rup­tion sous le régime du Chah font pâle figure en com­pa­rai­son de Moubarak, les situa­tions sont tou­te­fois radi­ca­le­ment dif­fé­rentes sur le ter­rain.

Une révolte moderne et insen­sée

Ce qui suit résume plutôt bien les défis aux­quels l’Egypte est confron­trée aujourd’hui :

« Ce n’est pas une révo­lu­tion, pas dans le sens lit­té­ral du terme, où un sou­lè­ve­ment se pro­duit pour redres­ser les torts. C’est une insur­rec­tion d’hommes aux mains nues qui veulent sou­le­ver un effroyable poids, le poids de tout un ordre mon­dial qui pèse sur chacun d’entre nous – mais plus pré­ci­sé­ment sur eux, ces… ouvriers et pay­sans aux fron­tières des empires. Il s’agit peut-être de la pre­mière grande insur­rec­tion contre les sys­tèmes glo­baux, la forme de révolte la plus moderne et la plus insensée.On peut com­prendre les dif­fi­cul­tés aux­quelles sont confron­tées les poli­ti­ciens. Ils esquissent des solu­tions, qui sont plus faciles à trou­ver que ce que les gens disent… Toutes sont basées sur l’élimination du [pré­sident]. Que veulent les gens ? Ne veulent-ils vrai­ment rien de plus ? Tout le monde est bien conscient qu’ils veulent quelque chose de tota­le­ment dif­fé­rent. Et c’est pour cela que les poli­ti­ciens hésitent à la leur offrir, d’où l’impasse actuelle. En effet, quelle place peut-on accor­der, dans le cadre des cal­culs poli­ti­ciens, à un tel mou­ve­ment, un mou­ve­ment tra­versé par le souffle d’une reli­gion qui parle moins de l’au-delà que de trans­for­ma­tion ici-bas ? » [tra­duc­tion de la ver­sion anglaise – les puristes par­don­ne­ront au tra­duc­teur de n’avoir pas cher­ché la ver­sion ori­gi­nale]

Ceci n’a pas été écrit par un com­men­taire éclairé du pré­sent, mais par le célèbre phi­lo­sophe fran­çais Michel Foucault, à son retour d’Iran où il a pu consta­ter de visu l’intensité de la révo­lu­tion qui, à la fin de 1978, et avant le retour de Khomeini, sem­blait réel­le­ment annon­cer l’avènement d’une nou­velle ère.

Après le détour­ne­ment de la révo­lu­tion par Khomeini, Foucault a essuyé de nom­breuses cri­tiques pour n’avoir pas prévu la suite des évé­ne­ments. Mais la réa­lité est que dans un moment de confu­sion où les chaînes des oppri­més sont lit­té­ra­le­ment bri­sées, rien n’est pré­vi­sible. Foucault avait com­pris qu’il fal­lait pré­ci­sé­ment une cer­taine forme de « folie » pour oser tout ris­quer pour la liberté, non seule­ment contre le gou­ver­ne­ment mais contre le sys­tème global qui l’avait materné tout ce temps.

Il était clair par contre que les pou­voirs qui avaient le plus fer­me­ment sou­tenu le Chah, y com­pris les Etats-Unis, ont traîné les pieds pour sou­te­nir les masses qui étaient en train de le ren­ver­ser. Bien que cela ne soit pas la raison prin­ci­pale du détour­ne­ment de la révo­lu­tion réa­lisé par Khomeini, cela a cer­tai­ne­ment joué un rôle impor­tant dans la montée d’une force sociale mili­tante et anti-amé­ri­caine, aux consé­quences désas­treuses.

La rhé­to­rique d’Obama a certes évolué plus rapi­de­ment en faveur du peuple égyp­tien que celle du pré­sident Carter envers les Iraniens il y a trente ans, mais son refus de deman­der la démis­sion immé­diate de Moubarak lais­se­rait sup­po­ser que les Etats-Unis seraient satis­faits si Moubarak sur­vi­vait aux pro­tes­ta­tions et met­tait en oeuvre une tran­si­tion « démo­cra­tique » qui lais­se­rait intacts les inté­rêts amé­ri­cains.

Le souffle d’une reli­gion

Foucault avait raison aussi lorsqu’il a attri­bué un rôle aussi impor­tant à la reli­gion dans l’éclosion de la révo­lu­tion – et il a lui-même vécu ce qu’il a appelé une « spi­ri­tua­lité poli­tique ». Évidemment, le reli­gion peut être défi­nie de dif­fé­rentes manières. Le théo­lo­gien pro­tes­tant Paul Tillich l’a mer­veilleu­se­ment décrite comme ce qui englobe « la pré­oc­cu­pa­tion ultime » d’une per­sonne ou d’un peuple. De ce point de vue, il est clair que tous les Égyptiens sont aujourd’hui reli­gieux.

Beaucoup de gens, y com­pris les diri­geants égyp­tiens, ont brandi la menace d’une main­mise des Frères Musulmans pour jus­ti­fier la dic­ta­ture en citant l’Iran comme un exemple his­to­rique. Mais la com­pa­rai­son souffre à cause de nom­breuses dif­fé­rences his­to­riques. Les Frères Musulmans n’ont pas de diri­geant ayant la sta­ture de Khomeini et ça fait des dizaines d’années qu’ils ont renié la vio­lence. Il n’y a pas non plus un culte du martyr prêt à surgir de hordes de jeunes, comme ce fut le cas au cours de la Révolution Islamique. Plutôt que de tenter de prendre le contrôle du mou­ve­ment, qui à l’évidence ne l’aurait pas accepté, et même si les diri­geants vou­laient pro­fi­ter du moment, les Frères Musulmans sont pro­ba­ble­ment plus pré­oc­cu­pés à suivre le mou­ve­ment et à tenter d’y jouer un rôle que d’en prendre la direc­tion.

Mais il est clair aussi que la reli­gion consti­tue une part impor­tante de la dyna­mique qui se déve­loppe. En fait, la photo la plus repré­sen­ta­tive de la révo­lu­tion est peut-être celle des gens sur la place de la Libération en train de prier, encer­clant lit­té­ra­le­ment un groupe de tanks qui avaient été envoyés sur place pour asseoir l’autorité du gou­ver­ne­ment.

Il s’agit là d’une image de l’Islam radi­ca­le­ment dif­fé­rente de celle que la plu­part des gens ont l’habitude de voir, aussi bien dans le monde musul­man que dans le monde occi­den­tal : un Islam qui s’oppose paci­fi­que­ment à la vio­lence d’état ; une djihad paci­fique (bien que ce soit déjà arrivé à d’innombrables reprises à tra­vers le monde musul­man, mais à une moindre enver­gure et sans la pré­sence des médias inter­na­tio­naux pour en parler).

Une telle image, et sa signi­fi­ca­tion, est une exten­sion natu­relle du sym­bo­lisme contenu dans l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi, un acte de djihad qui a pro­fon­dé­ment remis en cause la vio­lence extra­ver­tie des dji­ha­distes et mili­tants qui depuis des décen­nies, sur­tout depuis le 11/9, ont imposé une per­cep­tion publique de l’Islam comme une forme de spi­ri­tua­lité poli­tique.

Il est inutile de dire que des images plus récentes – celles d’une guerre civile au beau milieu de la place de la Libération – se sub­sti­tue­ront aux pré­cé­dentes. De plus, si la vio­lence se pour­suit et que cer­tains mani­fes­tants égyp­tiens perdent leur dis­ci­pline et se lancent dans une vio­lence pré­mé­di­tée contre le régime et ses nom­breux ser­vices, il ne faut pas de doute qu’ils offri­ront ainsi la « preuve » que les mani­fes­tants sont à la fois vio­lents et orga­ni­sés par les Frères Musulmans et autres « isla­mistes ».

Un menace plus grande que celle d’Al Qaeda

Tandis que le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion paci­fique contre des régimes sur la défen­sive se déve­loppe, il faut sou­li­gner que jusqu’à pré­sent Oussama Ben Laden et son adjoint, Ayman Al-Zawahiri, n’ont pas eu grand chose à voir dans cette affaire. Ce que ces der­niers n’ont pas réussi à déclen­cher avec leur idéo­lo­gie d’un retour aux sources, pur et mythique – et avec des kami­kazes, des engins explo­sifs, et des avions trans­for­més en mis­siles – un groupe de jeunes mili­tants, dis­ci­pli­nés, réflé­chis mais aux contours indé­fi­nis, et avec des cama­rades plus expé­ri­men­tés, « laïcs » et « reli­gieux » ensemble (dans le mesure où ces termes ont encore un sens), a réussi avec un dis­cours uni­ver­sel sur la liberté, la démo­cra­tie et les valeurs humaines – et une stra­té­gie de dosage du chaos visant à ren­ver­ser un des plus anciens dic­ta­teurs au monde.

Comme l’a résumé un chant en Égypte, sur l’air de « L’Islam est la solu­tion » des isla­mistes, scandé par les mani­fes­tants, « la Tunisie est la solu­tion ».

Pour ceux qui ne com­prennent pas pour­quoi le Président Obama et ses alliés euro­péens ont eu tant de mal à se ranger aux côtés des forces de la démo­cra­tie, la raison est que la coa­li­tion des forces poli­tiques et sociales der­rière les révo­lu­tions en Tunisie et en Égypte – et peut-être ailleurs demain – consti­tue une menace bien plus grande au « sys­tème global », qu’Al Qaeda a juré de détruire, que tous les dji­ha­distes d’Afghanistan, du Pakistan ou du Yémen.

Fous de rage

Tout gou­ver­ne­ment « du peuple », isla­mique ou laïc, se détour­nera des poli­tiques néo­li­bé­rales qui ont enri­chi les élites régio­nales tout en enfon­çant la moitié ou plus de la popu­la­tion sous le seuil de pau­vreté de 2 dol­lars par jour. Ils refu­se­ront de suivre les Etats-Unis ou l’Europe dans la guerre contre le ter­ro­risme si cela signi­fie la pré­sence mas­sive de troupes étran­gères sur leur sol. Ils ne seront plus pas­sifs devant, ni ne sou­tien­dront, l’occupation et le siège imposé par Israël dans le ter­ri­toires pales­ti­niennes occu­pées. Ils rédui­ront pro­ba­ble­ment les énormes sommes inves­ties dans leurs arme­ments qui servent avant tout à enri­chir les fabri­cants d’armes occi­den­taux et à géné­rer des gou­ver­ne­ments auto­ri­taires, plutôt que d’apporter la sta­bi­lité et la paix dans leurs pays – et la région dans son ensemble.

Il cher­che­ront, comme la Chine, l’Inde et d’autres puis­sances émer­gentes, à dépla­cer le centre de gra­vité de l’économie glo­bale vers leur région, où la main d’oeuvre bon marché et édu­quée concur­ren­cera la main d’oeuvre plus chère et aussi plus régle­men­tée de l’Europe et des Etats-Unis.

En bref, si les révo­lu­tions de 2011 réus­sissent, elles crée­ront un sys­tème régio­nal et global tota­le­ment dif­fé­rent de celui qui a dominé la poli­tique éco­no­mique glo­bale depuis des décen­nies, par­ti­cu­liè­re­ment depuis la chute du com­mu­nisme.

Ce sys­tème pour­rait appor­ter la paix et une rela­tive éga­lité qui a glo­ba­le­ment fait défaut jusqu’à pré­sent – mais il ne le fera de manière signi­fi­ca­tive qu’en éro­dant un peu plus la posi­tion des Etats-Unis et d’autres éco­no­mies plus « déve­lop­pées » ou plus « avan­cées ». Si Obama, Sarkozy, Merkel et leurs col­lègues n’arrivent pas à se faire à l’idée d’un tel scé­na­rio, en sou­te­nant les droits humains et poli­tiques des peuples du Moyen orient et de l’Afrique du nord, ils fini­ront par se retrou­ver face à un adver­saire bien plus rusé et redou­table qu’Al Qaeda : 300 mil­lions d’Arabes en mou­ve­ment, fous de rage et qui disent « ça suffit ».

Mark LeVine

Mark LeVine is a pro­fes­sor of his­tory at UC Irvine and senior visi­ting resear­cher at the Centre for Middle Eastern Studies at Lund University in Sweden. His most recent books are Heavy Metal Islam (Random House) and Impossible Peace : Israel/​Palestine Since 1989 (Zed Books).

http://​english​.alja​zeera​.net/​i​ndept…

tra­duc­tion VD pour la Grand Soir avec pro­ba­ble­ment les erreurs et coquilles habi­tuelles

Rubrique : Analyses Thèmes : Nouvel Ordre Mondial

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