André Gorz : Ecologica

In memoriam

Par Mis en ligne le 16 juillet 2010

Avec Ecologica, le moment est venu pour André Gorz où le temps de l’écriture, c’est-à-dire celui qui appar­tient à son auteur dans sa vie sin­gu­lière, se sépare du temps de l’œuvre dans une « dura­bi­lité igno­rante de la mort » selon la for­mule de Paul Ricœur. Cette clô­ture de l’œuvre permet désor­mais l’exercice de l’interprétation. Elle permet aussi le tra­vail qui situera cette œuvre dans l’histoire de la pensée. Ecologica est donc l’ultime livre de Gorz. Il s’agit d’un recueil de textes déjà publiés dans des revues récentes ou dans ses ouvrages anciens.

Couverture ouvrage
ECOLOGICA
André Gorz
Éditeur : GALILÉE

Il est vrai que Gorz nous avait habi­tué à ponc­tuer sa pro­duc­tion intel­lec­tuelle par la publi­ca­tion régu­lière de recueils qui ras­sem­blaient sa pensée et en don­naient la cohé­rence. Ce fut le cas par exemple avec la deuxième ver­sion d’Ecologie et Politique parue en 1978 ou plus récem­ment avec Capitalisme, Socialisme, Ecologie paru en 1991. Mais cette fois-ci, le recueil prend une valeur tes­ta­men­taire. Car au moment où il choi­sit, ras­semble et agence ses textes pour Ecologica, Gorz sait que sa mort est proche. Il avait même déjà réflé­chi à la pré­face qu’il sou­hai­tait écrire pour pré­sen­ter l’ouvrage. Malheureusement, l’aggravation sou­daine de la mala­die de Dorine, sa com­pagne de tou­jours, et le ser­ment qu’ils s’étaient fait l’un à l’autre de partir ensemble en ont décidé autre­ment. Il faut donc rendre hom­mage aux édi­tions Galilée de nous livrer ce recueil un peu « inachevé » quelques mois après le sui­cide du couple, fin sep­tembre 2007.

Un pionnier de l’écologie politique

Ecologica nous ren­seigne d’abord sur la trace que son auteur veut lais­ser dans l’histoire. À n’en pas douter c’est celle d’un pion­nier de l’écologie poli­tique. D’emblée, dans l’entretien qui intro­duit l’ouvrage, Gorz nous indique que c’est par la cri­tique du modèle de consom­ma­tion opu­lent qui carac­té­rise nos socié­tés contem­po­raines qu’il est « devenu éco­lo­giste avant la lettre ». L’ouvrage nous indique ensuite quelles ont été les ren­contres qui ont influencé sa pensée. Les noms cités sont autant de petits cailloux semés qui per­mettent de repé­rer le fil conduc­teur de l’ouvrage et, dans une cer­taine mesure aussi, celui de l’œuvre dans son ensemble. On n’est pas sur­pris de voir Jean-Paul Sartre occu­per la pre­mière place. Dès 1943, la lec­ture de L’Être et le Néant se révèle très for­ma­trice pour le jeune Gorz. Mais, c’est Critique de la raison dia­lec­tique qui, au début des années soixante, va aigui­ser son « inté­rêt pour la tech­no­cri­tique ». Gorz consi­dère en effet que ce n’est pas l’impératif éco­lo­gique qui conduit à l’écologie poli­tique. Car, dit-il, cet impé­ra­tif peut aussi bien nous conduire à un « anti­ca­pi­ta­lisme radi­cal qu’à un pétai­nisme vert ». Pour lui, c’est en par­tant de la cri­tique du capi­ta­lisme, qu’on arrive imman­qua­ble­ment à l’écologie poli­tique « qui, avec son indis­pen­sable cri­tique des besoins, conduit en retour à appro­fon­dir et radi­ca­li­ser encore la cri­tique du capitalisme ».

Il rend ainsi hom­mage à la deuxième figure qui a marqué l’évolution de sa pensée : Ivan Illich, dont la pre­mière ren­contre date de 1971. Le troi­sième cha­pitre d’Ecologica, inti­tulé « L’idéologie sociale de la bagnole » et qui repro­duit un texte paru en 1975 est sans doute le plus illus­tra­tif du che­mi­ne­ment intel­lec­tuel que Gorz aura effec­tué auprès d’Illich durant les années soixante-dix. Ce texte est une belle réha­bi­li­ta­tion de la valeur d’usage au détri­ment de la valeur d’échange qui ren­force tou­jours plus la domi­na­tion du sys­tème capi­ta­liste. Pour Gorz, c’est cette domi­na­tion qui demeure l’obstacle insur­mon­table pour limi­ter la pro­duc­tion et la consom­ma­tion. Elle sépare tou­jours davan­tage en chacun de nous-même le tra­vailleur-pro­duc­teur d’un côté et le consom­ma­teur de l’autre. Elle conduit ainsi « à ce que nous ne pro­dui­sons rien de ce que nous consom­mons et ne consom­mons rien de ce que nous pro­dui­sons ». Gorz affirme ensuite que ce qu’on appelle aujourd’hui « la décrois­sance de l’économie » fondée sur la valeur d’échange est déjà en marche et va s’accentuer. La ques­tion est seule­ment de savoir si elle pren­dra la forme d’une crise catas­tro­phique ou celle d’un choix de société auto-orga­ni­sée, fon­dant une éco­no­mie et une civi­li­sa­tion au-delà du sala­riat et des rap­ports marchands.

L’idée de revenu d’existence et la recherche d’une alternative au capitalisme

Gorz dit aussi sa dette théo­rique envers Jean-Marie Vincent, fon­da­teur avec Toni Negri de la revue Futur Antérieur (deve­nue en 1998 la revue Multitudes). C’est Vincent qui l’a initié, dès 1959 à la lec­ture des Gründrisse de Karl Marx, écrites avant le Capital et dans les­quelles le phi­lo­sophe alle­mand déve­lop­pait les fon­de­ments de sa cri­tique de l’économie poli­tique. Le retour sur ces textes avait fini par convaincre Gorz de la néces­sité d’instaurer un revenu d’existence qu’il avait pour­tant com­battu jusqu’au milieu des années quatre-vingt dix. Depuis Misère du pré­sent, Richesse du pos­sible publié en 1997, il n’a cessé ensuite de défendre cette idée. Il per­siste et ajoute ici : « je ne pense pas que le revenu d’existence puisse être intro­duit gra­duel­le­ment et paci­fi­que­ment par une réforme déci­dée « d’en haut ». » Pour lui, cette idée marque à elle seule une rup­ture. Elle oblige à voir les choses autre­ment et sur­tout à voir l’importance des richesses qui ne peuvent pas prendre la forme valeur, c’est-à-dire la forme de l’argent et de la mar­chan­dise. « Le revenu d’existence, quand il sera intro­duit, sera une mon­naie dif­fé­rente de celle que nous uti­li­sons aujourd’hui. »

Pour en finir avec le capi­ta­lisme, Gorz place enfin une grande partie de ses espoirs dans les actions du type de celles des hackers, comme Stephen Meretz, le cofon­da­teur d’Oekonux (contrac­tion de Oekonomie et de Linux) qui étudie les moyens d’étendre les prin­cipes des logi­ciels libres à l’économie. Une façon de mon­trer qu’une autre éco­no­mie, fondée sur l’accès gra­tuit, s’ébauche au cœur même du capi­ta­lisme. Elle inverse le rap­port entre pro­duc­tions de richesses mar­chandes et pro­duc­tion de richesse humaine. Gorz nous rap­pelle ici son acuité et sa capa­cité vision­naire déve­lop­pée par exemple dans Adieux au pro­lé­ta­riat (1980). Il a tou­jours atta­ché beau­coup d’importance à ces formes d’insoumission. Notamment celles conduites par ce qu’il appe­lait alors « la non-classe des non-tra­vailleurs » qui, loin d’être des exclus, sont pour Gorz tous ceux qui ne peuvent plus s’identifier à leur tra­vail sala­rié et qui réclame une vie où les acti­vi­tés auto­dé­ter­mi­nées sont prépondérantes.

Par ce retour sur ses textes anciens, Ecologica montre en effet que cer­taines des intui­tions de Gorz se sont révé­lées per­ti­nentes. L’intégralité de son œuvre, versée récem­ment à l’Institut mémoires de l’édition contem­po­raine (comme en leur temps celles de Michel Foucault, Félix Guattari,…) per­met­tra aux cher­cheurs de dire si les ana­lyses de ses der­niers ouvrages étaient pré­mo­ni­toires. Reste que les fidèles lec­teurs de Gorz auront tou­jours plai­sir à redé­cou­vrir son œuvre majeure. Et ceux qui ne l’ont pas encore appro­chée pour­ront, avec cet ultime recueil, s’initier à sa découverte.

Titre du livre : Ecologica
Auteur : André Gorz
Éditeur : Galilée

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  • Arno Münster, André Gorz ou le socia­lisme dif­fi­cile (Lignes), par Christophe Fourel.
  • André Gorz, Vers la société libé­rée (Textuel/​INA), par Christophe Fourel.
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