Crédit à mort

Par Mis en ligne le 14 juillet 2010

Pour-ne-pas-perir-avec-le-capitalisme.jpgCi-des­sous, le texte d’Anselm Jappe paru dans le numéro de la revue fran­çaise Lignes dans son numéro 30, octobre-novembre 2009. Merci à JF pour le texte.

« Le site du Guardian poin­tait ven­dredi que l‟immeuble de Time Square, au cœur de Manhattan, affi­chant sur son fron­ton le mon­tant de la dette publique amé­ri­caine, n‟a plus assez de place pour loger la quan­tité astro­no­mique de mil­liards de dol­lars, pré­ci­sé­ment 10 299 020 383, une énor­mité due notam­ment au finan­ce­ment du plan Paulson et à la mise sous per­fu­sion des agences Freddie Mac et Fannie Mae. Il a même fallu éli­mi­ner le sym­bole $‟, qui occu­pait la der­nière case de l‟affichage, pour que le pas­sant puisse boire ce chiffre jusqu‟à la lie. [1] » Qui veut s’en sou­ve­nir main­te­nant ?
La grande peur d’octobre der­nier semble déjà plus loin que la « grande peur » du début de la Révolution fran­çaise. Il y a un an pour­tant, on avait l’impression que des voies d’eau s’étaient grandes ouvertes et que le navire cou­lait à pic. On avait même l’impression que tout le monde, sans le dire, s’y atten­dait depuis long­temps. Les experts s’interrogeaient ouver­te­ment sur la sol­va­bi­lité des Etats même les plus puis­sants, et les jour­naux évo­quaient en pre­mière page la pos­si­bi­lité d’une faillite en chaîne des caisses d’épargne en France. Les conseils de famille dis­cu­taient pour savoir s’il était néces­saire de reti­rer tout l’argent de la banque et de le garder chez soi ; des usa­gers des trains se deman­daient, en ache­tant un billet à l’avance, si ceux-ci cir­cu­le­raient encore deux semaines plus tard. Le pré­sident amé­ri­cain George Bush s’adressait à la nation, pour parler de la crise finan­cière, en des termes sem­blables à ceux employés après le 11 sep­tembre 2001, et Le Monde inti­tu­lait son maga­zine d’octobre 2008 : « La fin d’un monde ». Tous les com­men­ta­teurs étaient d’accords pour esti­mer que ce qui était en train de se passer n’était pas une simple tur­bu­lence pas­sa­gère des mar­chés finan­ciers, mais la pire crise depuis la Deuxième Guerre Mondiale, ou depuis 1929.

Il était bien éton­nant de consta­ter que les mêmes, du top mana­ger au RMiste, qui, jusqu’à la crise, sem­blaient convain­cus que la vie capi­ta­liste ordi­naire conti­nue­rait à fonc­tion­ner durant un temps indé­fini, pour­raient se faire si vite à l’idée d’une crise majeure. L’impression géné­rale de se sentir au bord d’un pré­ci­pice était d’autant plus sur­pre­nante qu’il ne s’agissait alors, en prin­cipe, que d’une crise finan­cière dont le citoyen moyen n’avait connais­sance que par les médias. Pas de licen­cie­ments de masse, pas d’interruptions dans la dis­tri­bu­tion des pro­duits de pre­mière néces­sité, pas de caisses auto­ma­tiques qui ne dis­tri­buent plus de billets de banque, pas de com­mer­çants qui refusent les cartes de crédit. Pas encore de crise « visible », donc. Et pour­tant, une atmo­sphère de fin de règne. Ce qui ne s’explique qu’en sup­po­sant que, déjà, avant la crise, tout un chacun sen­tait vague­ment, mais sans vou­loir s’en rendre entiè­re­ment compte, qu’il avan­çait sur une mince couche de glace, ou sur une corde tendue. Quand la crise a éclaté, aucun indi­vidu contem­po­rain n’a été, au fond, davan­tage sur­pris qu’un gros fumeur à qui l’on apprend qu’il a le cancer. Sans que cela appa­rût clai­re­ment, la sen­sa­tion était déjà lar­ge­ment répan­due que cela ne pou­vait plus conti­nuer « comme ça ». Mais peut-être faut-il s’étonner davan­tage encore de la célé­brité avec laquelle les médias ont mis l’apocalypse au ran­cart, pour recom­men­cer à s’occuper des pêcheurs d’huîtres ou des frasques de Berlusconi. S’étonner des éco­no­mistes qui annoncent avec aplomb que c’est déjà fini et que tout ira à nou­veau pour le mieux ; des épar­gnants qui s’approchent à nou­veau de leur banque sans la moindre crainte de la trou­ver fermée ; du citoyen moyen pour qui la crise se résume à des vacances plus courtes cette année… Même les experts qui nous expliquent benoî­te­ment que rien ne s’est passé et que rien de fâcheux n’arrivera, devraient s’inquiéter, et tenir pour sus­pect un sou­la­ge­ment et un oubli aussi subits. Mais eux aussi conti­nuent à faire comme le malade du cancer qui fume osten­si­ble­ment pour se démon­trer que sa santé est excel­lente. Eux aussi se sont déjà habi­tués à faire avec. Pendant des décen­nies, un taux de crois­sance éco­no­mique insuf­fi­sam­ment élevé était tenu pour une catas­trophe natio­nale – aujourd’hui, la crois­sance est, pour la pre­mière fois depuis soixante ans, vrai­ment néga­tive. Qu’à cela ne tienne : la crois­sance sera de retour dès l’année pro­chaine – ils l’assurent, imper­tur­bables.

Rien de nou­veau sous la couche d’ozone trouée : ni la science offi­cielle, ni la conscience quo­ti­dienne ne par­viennent à ima­gi­ner quelque chose de dif­fé­rent de ce qu’ils connaissent déjà – du capi­ta­lisme donc et du capi­ta­lisme encore. Celui-ci peut tra­ver­ser un orage, il peut mon­trer des « excès », les temps pro­chains peuvent être durs, mais les res­pon­sables en tire­ront les leçons : les Américains, d’ailleurs, ont enfin élu un pré­sident rai­son­nable, et les réformes néces­saires vont être adop­tées – après la pluie, le beau temps ! Il n’est guère sur­pre­nant que les opti­mistes appoin­tés, les seuls nor­ma­le­ment auto­ri­sés à s’exprimer dans les ins­ti­tu­tions et les médias, annoncent ainsi à chaque hiron­delle le retour du prin­temps. Que pour­raient-ils dire d’autre ?

Mais au plus fort de la crise de 2008, les médias se sen­tirent obli­gés de donner de temps à autre la parole à ceux qui en offraient une inter­pré­ta­tion « anti­ca­pi­ta­liste », donc à ceux qui pré­sen­taient cette crise comme la mani­fes­ta­tion d’un dys­fonc­tion­ne­ment plus pro­fond, et qui ne man­quaient donc pas d’en appe­ler à des « chan­ge­ments radi­caux ». Tandis que le « Nouveau parti anti­ca­pi­ta­liste » et ses congé­nères clai­ron­naient, évi­dem­ment, qu’il « n’est pas ques­tion de payer leur crise », en sor­tant de leurs caves les tracts qui res­taient de mani­fes­ta­tions d’il y a dix, vingt ou trente ans, les repré­sen­tants les plus connus de ce qui est consi­déré aujourd’hui comme une cri­tique impla­cable de la société contem­po­raine – c’est-à-dire les Badiou, Zizek, Negri – ont eu droit à des tri­bunes plus longues que d’habitude dans la presse, ou se sont de toute manière sentis le vent en poupe. Ceci est tout de même quelque peu sur­pre­nant, la pos­si­bi­lité d’une crise majeure du capi­ta­lisme, non pro­vo­quée par une résis­tance des « exploi­tés » ou de la « mul­ti­tude », mais par un enraye­ment de la machine – sans aucun res­pon­sable donc – n’étant pas du tout prévue dans leurs ana­lyses. Et en effet, eux aussi ont expli­qué, à leur manière, qu’il faut cir­cu­ler et qu’il n’y a rien à voir ; que c’est une crise comme une autre, qui pas­sera comme les autres ont passé, parce que la crise est le fon­de­ment normal du capi­ta­lisme. Mais ce qu’ils appellent la crise – l’effondrement des bourses, la défla­tion mon­diale – n’est en vérité qu’un ensemble de phé­no­mènes secon­daires. Ce sont les mani­fes­ta­tions visibles, l’expression en sur­face de la crise véri­table, de cette crise véri­table qu’eux-mêmes ne réus­sissent pas à penser. Les adver­saires décla­rés du capi­ta­lisme – gauche « extrême » ou « radi­cale », mar­xistes de diverses obé­diences, « objec­teurs de crois­sance » ou éco­lo­gistes « radi­caux » – s’acharnent presque tous à croire à l’éternité du capi­ta­lisme et de ses caté­go­ries, davan­tage par­fois que cer­tains de ses apo­lo­gistes. [2]

Cette cri­tique du capi­ta­lisme ne s’en prend qu’à la finance, consi­dé­rée comme la seule res­pon­sable de la crise. L’« éco­no­mie réelle » serait saine et ce serait seule­ment une finance ayant échappé à tout contrôle qui met­trait en danger l’économie mon­diale. De là que l’explication la plus expé­di­tive, mais qui est aussi la plus répan­due, en attri­bue toute la res­pon­sa­bi­lité à l’« avi­dité » d’une poi­gnée de spé­cu­la­teurs qui auraient joué avec l’argent de tous comme s’ils étaient au casino. Et, en effet, rame­ner les arcanes de l’économie capi­ta­liste, lorsque celle-ci se met à fonc­tion­ner mal, aux agis­se­ments d’une conspi­ra­tion de méchants s’inscrit dans une tra­di­tion longue et dan­ge­reuse. C’en serait la pire des issues pos­sibles que de dési­gner une nou­velle fois des boucs émis­saires, la « haute finance juive » ou autre, à la vin­dicte du « peuple hon­nête » des tra­vailleurs et des épar­gnants. Et il n’est pas beau­coup plus sérieux d’opposer un « mau­vais » capi­ta­lisme « anglo-saxon », pré­da­teur et sans bornes, à un « bon » capi­ta­lisme « conti­nen­tal », consi­déré comme plus res­pon­sable. On a vu qu’il n’y a guère plus que des nuances pour les dis­tin­guer. Tous ceux qui appellent main­te­nant à « régu­ler davan­tage » les mar­chés finan­ciers, de l’association ATTAC à Sarkozy, ne voient dans les folies des bourses qu’un « excès », une excrois­sance sur un corps sain.

L’« anti­ca­pi­ta­lisme » de la gauche radi­cale n’est qu’un « anti­li­bé­ra­lisme ». La seule alter­na­tive au capi­ta­lisme qu’elle ait jamais pu conce­voir était consti­tuée des dic­ta­tures à éco­no­mie diri­gée de l’Est et du Sud du monde ; depuis que celles-ci on fait ban­que­route, ont changé de cap ou sont deve­nues com­plè­te­ment indé­fen­dables, le seul choix laissé à ces anti­ca­pi­ta­listes est un choix entre dif­fé­rents modèles de capi­ta­lisme : entre libé­ra­lisme et key­né­sia­nisme, entre modèle conti­nen­tal et modèle anglo-saxon, entre turbo-capi­ta­lisme finan­cia­risé et éco­no­mie de marché sociale, entre jubi­la­tion des bourses et « créa­tion d’emplois ». Il peut y avoir dif­fé­rents modes de valo­ri­sa­tion de la valeur, d’accumulation du capi­tal, de trans­for­ma­tion de l’argent en plus d’argent ; et c’est sur­tout la dis­tri­bu­tion des fruits de ce mode de pro­duc­tion qui peut chan­ger, pro­fi­tant davan­tage à cer­tains groupes sociaux plutôt qu’à d’autres. La crise sera même utile au capi­ta­lisme, pré­voient-ils : les capi­taux en excès seront déva­lo­ri­sés, et on sait depuis Schumpeter que la « des­truc­tion créa­trice » est la loi fon­da­men­tale du capi­ta­lisme. Impossible d’imaginer – si l’on veut éviter d’être taxé d’utopiste niais, ou d’émule de Pol Pot, c’est-à-dire de par­ti­san des seules alter­na­tives au capi­ta­lisme que la conscience domi­nante sache encore évo­quer – que l’humanité puisse vivre autre­ment qu’avec la valo­ri­sa­tion de la valeur, l’accumulation du capi­tal et la trans­for­ma­tion d’argent en plus d’argent. Il peut y avoir une limite externe à la crois­sance du capi­ta­lisme, sous forme d’épuisement des res­sources et de des­truc­tion des bases natu­relles ; mais en tant que forme de repro­duc­tion sociale, le capi­ta­lisme serait indé­pas­sable. Ce que Le Figaro déclare ouver­te­ment, les néo-mar­xistes, les bour­dieu­siens, les alter­mon­dia­listes et les décrois­sants le disent avec des péri­phrases : le marché est natu­rel aux hommes. Les anti­ca­pi­ta­listes-anti­li­bé­raux pro­posent sim­ple­ment de retour­ner au capi­ta­lisme « social » des années soixante (indû­ment idéa­lisé, cela va de soi), au plein-emploi et aux salaires élevés, à l’Etat social et à l’Ecole « ascen­seur social » ; d’aucuns vou­draient y ajou­ter un peu d’écologie, de volon­ta­riat ou même de la « décrois­sance ». En vérité, ils doivent espé­rer que le capi­ta­lisme repren­dra bien­tôt ses esprits et recom­men­cera à tour­ner à plein régime pour pou­voir réa­li­ser leurs beaux pro­grammes oné­reux.

La crise actuelle repré­sente à leurs yeux l’occasion rêvée de trou­ver enfin des oreilles atten­tives aux pro­po­si­tions qui sont les leurs depuis long­temps. La crise sera salu­taire : elle consti­tuera certes une petite sai­gnée pour cer­tains, elle n’en for­cera pas moins les hommes et les ins­ti­tu­tions à revoir leurs habi­tudes nocives. Ainsi, chacun de ces cri­tiques bien­veillants espère appor­ter de l’eau à son moulin : régu­la­tion des mar­chés finan­ciers, limi­ta­tion des primes des mana­gers, abo­li­tion des « para­dis fis­caux », mesures de redis­tri­bu­tion, et sur­tout un « capi­ta­lisme vert » comme moteur d’un nou­veau régime d’accumulation et géné­ra­teur d’emplois. L’affaire est enten­due : la crise est l’occasion d’une amé­lio­ra­tion du capi­ta­lisme, pas d’une rup­ture avec lui.

Même sur ce plan-là, ils risquent cepen­dant d’être déçus. Dans le contexte de la crise, des réac­tions tout à fait oppo­sées sont en train de se pro­duire. Ainsi, pour dépas­ser la crise, on peut prôner des mesures éco­lo­giques (comme le pro­mettent Obama ou Sarkozy) ou, au contraire, s’attaquer aux pro­tec­tions exis­tantes elles-mêmes au nom de la « relance de la crois­sance » et de la « créa­tion de postes de tra­vail » (comme le fait Berlusconi, comme le demande l’industrie, sur­tout celles du bâti­ment et de l’automobile, et une partie consi­dé­rable du public). [3] Et que dire lorsque des ouvriers licen­ciés, pour obte­nir de meilleures condi­tions de départ, menacent de déver­ser des pro­duits toxiques dans une rivière, comme c’est déjà arrivé plu­sieurs fois en France ? Est-ce qu’on verra des éco­lo­gistes en venir aux mains avec des ouvrié­ristes ? La gauche « radi­cale » devra main­te­nant se déci­der : soit passer à une cri­tique du capi­ta­lisme tout court, même s’il ne se pro­clame plus néo­li­bé­ral, soit par­ti­ci­per à la ges­tion d’un capi­ta­lisme qui a incor­poré une partie des cri­tiques adres­sées à ses « excès ».

Certains obser­va­teurs semblent aller plus loin, qui parlent d’un capi­ta­lisme qui détruit le monde et est en train de s’autodétruire. Ces cris d’alarme ne dénotent-ils pas une prise de conscience face aux désastres du capi­ta­lisme, autant quand il marche « nor­ma­le­ment » que dans ses périodes de crise ? Cependant, ces attaques ne sont diri­gées, dans la plu­part des cas, que contre la récente phase « déré­gu­lée » et « sau­vage » du capi­ta­lisme, la phase néo­li­bé­rale, et pas du tout contre le régime d’accumulation capi­ta­lise en tant que tel, contre la logique tau­to­lo­gique qui com­mande de trans­for­mer un euro en deux euros et qui consomme le monde concret comme simple maté­riel pour cet accrois­se­ment de la forme-valeur. Selon eux, un retour au capi­ta­lisme « sage », parce que « régulé » et soumis à la « poli­tique », devrait logi­que­ment résoudre le pro­blème.
Est-ce donc que le dis­cours « anti-néo­li­bé­ral » nie qu’il y ait une crise actuelle ? Non, mais il ne veut que guérir les symp­tômes de la mala­die. D’ailleurs, l’incapacité géné­rale d’imaginer que la crise puisse débou­cher sur autre chose que le capi­ta­lisme encore et tou­jours forme un contraste frap­pant avec la per­cep­tion vague, mais per­sis­tante et uni­ver­selle, de vivre dans une crise per­ma­nente. Depuis des décen­nies, l’atmosphère est au pes­si­misme. Les jeunes savent, et acceptent avec rési­gna­tion, qu’ils vivront plus mal que leurs parents et que les néces­si­tés de base – tra­vail, loge­ment – seront de plus en plus dif­fi­ciles à obte­nir et à conser­ver. L’impression géné­rale est de glis­ser le long d’une pente. Le seul espoir est de ne pas glis­ser trop vite, mais non de pou­voir vrai­ment remon­ter. Il y a la sen­sa­tion dif­fuse que la fête est finie et que les années de vaches maigres vont com­men­cer, une sen­sa­tion sou­vent accom­pa­gnée de la convic­tion que la géné­ra­tion pré­cé­dente (celle des « baby-boo­mers ») a tout dévoré et peu laissé à ses enfants. La plu­part des jeunes en France, au moins parmi ceux qui décrochent quelque diplôme, sont encore convain­cus qu’ils réus­si­ront à trou­ver un trou pour sur­vivre, sur le plan éco­no­mique : mais rien de plus. On ne peut plus parler d’une crise propre à cer­tains sec­teurs au profit d’autres qui, eux, seraient en pro­gres­sion : l’effondrement bour­sier, en 2001, de la « nou­velle éco­no­mie », pour­tant pré­sen­tée pen­dant des années comme le nou­veau moteur du capi­ta­lisme, le démontre. Et nous n’assistons pas à la déva­lo­ri­sa­tion de quelques métiers au profit d’autres, comme lorsque les maré­chaux-fer­rants on été rem­pla­cés par les gara­gistes, et comme la manie des « requa­li­fi­ca­tions » vou­drait encore nous le faire croire. Maintenant, il s’agit d’une déva­lo­ri­sa­tion géné­rale de presque toutes les acti­vi­tés humaines, visible dans l’appauvrissement rapide et inat­tendu des « classes moyennes ». Si l’on y joint la conscience, désor­mais bien ancrée dans toutes les têtes, des désastres envi­ron­ne­men­taux pré­sents et à venir et de l’épuisement des res­sources, il est pos­sible de dire que la très grande majo­rité regarde aujourd’hui le futur avec crainte.

Ce qui peut paraître étrange, c’est le fait que l’impression, si répan­due, d’une aggra­va­tion géné­rale des condi­tions de vie s’accompagne sou­vent de la convic­tion que le capi­ta­lisme fonc­tionne à plein régime, que la mon­dia­li­sa­tion bat son plein, qu’il y a plus de richesse que jamais. Le monde serait en crise, mais pas le capi­ta­lisme, ou, comme l’affirment Luc Boltanski et Eve Chiapello au début de leur ouvrage Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme, paru en 1999 : le capi­ta­lisme est en expan­sion, c’est la situa­tion sociale et éco­no­mique de nom­breuses per­sonnes qui se dégrade. Ainsi, le capi­ta­lisme est perçu comme une partie de la société oppo­sée au reste, comme l’ensemble des hommes qui détiennent l’argent accu­mulé, et non comme un rap­port social qui englobe tous les membres de la société actuelle.

Certains, qui se croient plus avisés, voient même dans le dis­cours de la crise une simple inven­tion : des indus­triels pour bais­ser les salaires et aug­men­ter les pro­fits, ou de la « domi­na­tion » elle-même, pour jus­ti­fier l’état d’urgence pla­né­taire et per­ma­nent. Il est vrai que les crises, pas­sées et actuelles, ont servi et servent sou­vent de légi­ti­ma­tion à l’Etat, sur­tout depuis que celui-ci ne pré­sente plus de projet « posi­tif », mais se limite à gérer les urgences, en met­tant lui-même en relief tout ce qui ne va pas (à la dif­fé­rence de la pro­pa­gande du passé, vouée au « tout le monde est heu­reux grâce à la sagesse du gou­ver­ne­ment »). Sa tâche est de créer les condi­tions-cadres du seul but admis, de la seule fina­lité recon­nue de la société mon­diale contem­po­raine, où que ce soit (sauf en Corée du Nord, en Iran et dans quelques autres pays musul­mans) : per­mettre aux indi­vi­dus un maxi­mum de consom­ma­tion de mar­chan­dises et d’« épa­nouis­se­ment per­son­nel ». Si les crises n’existaient pas, les Etats les inven­te­raient, c’est vrai. Mais seule­ment les crises secon­daires, pas celles qui en menace les fon­de­ments. Durant cette crise, on eut plus que jamais l’impression que les « classes domi­nantes » ne domi­naient pas grand-chose, qu’elles étaient au contraire elles-mêmes domi­nées par le « sujet auto­mate » (Marx) du capi­tal.

Une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain très dif­fé­rente de celles évo­quées jusqu’ici a cepen­dant été avan­cée. Elle demande : et si la finan­cia­ri­sa­tion, loin d’avoir ruiné l’économie réelle, l’avait, au contraire, aidée à sur­vivre au-delà de sa date de péremp­tion ? Si elle avait donné du souffle à un corps mori­bond ? Pourquoi est-on si sûr que le capi­ta­lisme lui-même échappe au cycle de la nais­sance, de la crois­sance et de la mort ? Ne pour­rait-il pas conte­nir des limites intrin­sèques à son déve­lop­pe­ment, des limites qui ne résident pas seule­ment dans l’existence d’un ennemi déclaré (le pro­lé­ta­riat, les peuples oppri­més), ni dans le seul épui­se­ment des res­sources natu­relles ?

Pendant la crise, il était de nou­veau à la mode de citer Marx. Mais le pen­seur alle­mand n’a pas seule­ment parlé de luttes des classes. Il a éga­le­ment prévu la pos­si­bi­lité qu’un jour la machine capi­ta­liste s’arrête seule, que sa dyna­mique s’épuise. Pourquoi ? La pro­duc­tion capi­ta­liste de mar­chan­dises contient, dès l’origine, une contra­dic­tion interne, une véri­table bombe à retar­de­ment située dans ses fon­de­ments mêmes. On ne peut faire fruc­ti­fier le capi­tal, et donc l’accumuler, qu’en exploi­tant la force de tra­vail. Mais le tra­vailleur, pour engen­drer un profit pour son employeur, doit être équipé des outils néces­saires, et aujourd’hui des tech­no­lo­gies de pointe. Il en résulte une course conti­nuelle – concur­rence oblige – dans l’emploi des tech­no­lo­gies. Chaque fois, le pre­mier employeur à avoir recours à de nou­velles tech­no­lo­gies y gagne, parce que ses ouvriers pro­duisent davan­tage que ceux qui ne dis­posent pas de ces outils. Mais le sys­tème entier y perd, parce que les tech­no­lo­gies rem­placent le tra­vail humain. La valeur de chaque mar­chan­dise sin­gu­lière contient donc des parts tou­jours plus minces de tra­vail humain – qui est cepen­dant la seule source de sur­va­leur, et donc du profit. Le déve­lop­pe­ment de la tech­no­lo­gie dimi­nue les pro­fits dans leur tota­lité. Cependant, pen­dant un siècle et demi, l’élargissement de la pro­duc­tion de mar­chan­dises à l’échelle glo­bale a pu com­pen­ser cette ten­dance à la dimi­nu­tion de la valeur de chaque mar­chan­dise par­ti­cu­lière.

Depuis les années 1960, ce méca­nisme – qui déjà n’était pas autre chose qu’une fuite en avant per­ma­nente – s’est enrayé. Les gains de pro­duc­ti­vité permis par la micro-élec­tro­nique ont, para­doxa­le­ment, mis en crise le capi­ta­lisme. Des inves­tis­se­ments tou­jours plus gigan­tesques étaient néces­saires pour faire tra­vailler, selon les stan­dards de pro­duc­ti­vité du marché mon­dial, le peu d’ouvriers res­tants. L’accumulation réelle du capi­tal mena­çait de s’arrêter. C’est à ce moment que le « capi­tal fictif », comme l’appela Marx, prit son envol. L’abandon de la conver­ti­bi­lité du dollar en or, en 1971, a éli­miné la der­nière sou­pape de sécu­rité, le der­nier ancrage à l’accumulation réelle. Le crédit n’est pas autre chose qu’une anti­ci­pa­tion des gains futurs espé­rés. Mais lorsque la pro­duc­tion de valeur, et donc de sur­va­leur, dans l’économie réelle stagne (ce qui n’a rien à voir avec une stag­na­tion de la pro­duc­tion de choses – mais le capi­ta­lisme tourne autour de la pro­duc­tion de sur­va­leur, et non de pro­duits en tant que valeurs d’usage), il n’y a que la finance qui per­mette aux pro­prié­taires de capi­tal de faire les pro­fits désor­mais impos­sibles à obte­nir dans l’économie réelle. La montée du néo­li­bé­ra­lisme à partir de 1980 n’était pas une sale manœuvre des capi­ta­listes les plus avides, un coup d’Etat monté avec la com­pli­cité de poli­ti­ciens com­plai­sants, comme veut le croire la gauche « radi­cale ». Le néo­li­bé­ra­lisme était, au contraire, la seule manière pos­sible de pro­lon­ger encore un peu le sys­tème capi­ta­liste que per­sonne ne vou­lait sérieu­se­ment mettre en ques­tion dans ses fon­de­ments, ni à droite ni à gauche. Un grand nombre d’entreprises et d’individus ont pu garder long­temps une illu­sion de pros­pé­rité grâce au crédit. Maintenant, cette béquille s’est éga­le­ment cassée. Mais le retour au key­né­sia­nisme, évoqué un peu par­tout, sera tout à fait impos­sible : il n’y a plus assez d’argent « réel » à la dis­po­si­tion des Etats. Pour le moment, les « déci­deurs » ont ren­voyé encore un peu le Mane, Thecel, Pharès en ajou­tant un autre zéro der­rière les chiffres fan­tasques écrits sur les écrans et aux­quels ne cor­res­pond plus rien. Les prêts accor­dés pour sauver les banques sont dix fois supé­rieurs aux trous qui fai­saient trem­bler les mar­chés il y a vingt ans – mais la pro­duc­tion réelle (disons, bana­le­ment, le PIB) a aug­menté envi­ron de 20-30 % ! La « crois­sance éco­no­mique » des années 1980 et 1990 n’avait plus une base auto­nome, mais était due aux bulles finan­cières. Et lorsque ces bulles auront crevé il n’y aura pas d’« assai­nis­se­ment » après lequel tout pourra repar­tir.

Pourquoi ce sys­tème ne s’est-il pas encore écroulé com­plè­te­ment ? A quoi doit-il sa survie pro­vi­soire ? Essentiellement, au crédit. Face aux dif­fi­cul­tés crois­santes, au long du siècle, de finan­cer la valo­ri­sa­tion de la force de tra­vail, donc d’investir en capi­tal fixe, le recours à des cré­dits tou­jours plus mas­sifs n’était pas une aber­ra­tion, mais était inévi­table. Même pen­dant le règne des moné­ta­ristes néo­li­bé­raux, l’endettement a aug­menté for­te­ment. Que ce crédit soit privé ou public, interne ou externe ne change pas beau­coup à l’affaire. L’évolution conti­nuelle et irré­ver­sible de la tech­no­lo­gie creuse en per­ma­nence l’écart entre le rôle de la force de tra­vail – qui, répé­tons-le, est la seule source de la valeur et de la sur­va­leur – et le rôle, tou­jours plus impor­tant, des ins­tru­ments de tra­vail, qui doivent être payés avec la sur­va­leur obte­nue par l’exploitation de la force de tra­vail. Par consé­quent, le recours au crédit ne peut qu’augmenter au cours des années et évo­luer vers un point de non-retour. Le crédit, qui est un profit consommé avant d’avoir été réa­lisé, peut repor­ter le moment où le capi­ta­lisme atteint ses limites sys­té­miques, mais il ne peut pas l’abolir. Même le plus bel achar­ne­ment thé­ra­peu­tique doit se ter­mi­ner un jour.
Le crédit ne pro­longe pas seule­ment la vie du sys­tème en tant que tel, mais éga­le­ment celle des consom­ma­teurs. On sait que l’endettement privé a atteint des chiffres énormes, par exemple 15 000 € pour chaque famille ita­lienne, et beau­coup plus aux Etats-Unis. Et sur­tout, il aug­mente rapi­de­ment. On peut prendre conscience de l’avenir de ce genre de vie avec
l’exemple d’un pays comme le Brésil, où il est pos­sible d’acheter un télé­phone por­table et le payer en dix ver­se­ments, où l’entretien de la voi­ture peut être réglé en trois fois, et où les sta­tions d’essence ne se font pas concur­rence sur les prix du car­bu­rant, mais sur l’encaissement des chèques – à 90, 180 jours…

Certains par­viennent à s’extasier devant cette « vir­tua­li­sa­tion » du monde et lui pro­nos­tiquent un grand avenir. Mais seule une conscience entiè­re­ment post-moder­ni­sée est capable de croire qu’une vir­tua­li­sa­tion sans bases réelles pourra durer tou­jours. Quelques-uns ont voulu mettre en dis­cus­sion et « décons­truire » le concept même d’« éco­no­mie réelle ». Il est sûr que cela arran­ge­rait beau­coup de monde de démon­trer que la fic­tion vaut autant que la réa­lité, tout en étant beau­coup plus ouverte à nos désirs. Il n’est cepen­dant pas néces­saire d’être un grand pro­phète pour pré­voir que les « dénis de la réa­lité » pro­non­cés avec des sou­rires suf­fi­sants depuis trente ans n’ont plus beau­coup d’avenir dans une époque de crises « réelles ». L’éditorial du Monde déjà cité disait avec raison : « Retour au réel par la case désastre. »

Ce point de vue radi­cal sur la crise – et pour la for­mu­la­tion duquel nous sommes tou­jours débi­teurs des ana­lyses de Robert Kurz – annonce donc d’abord que, même sur le plan stric­te­ment éco­no­mique, la crise ne fait que com­men­cer. Il conti­nue à exis­ter de très nom­breuses banques et grandes entre­prises qui cachent leur situa­tion désas­treuse en fal­si­fiant leurs bilans, et on parle, parmi d’autres faillites à venir, d’un pro­chain effon­dre­ment du sys­tème des cartes de crédit aux Etats-Unis. Les sommes astro­no­miques jetées par les Etats dans l’économie, en aban­don­nant d’un jour à l’autre la dog­ma­tique moné­ta­riste au nom de laquelle on avait poussé des mil­lions de per­sonnes vers la misère, et les annonces d’une régu­la­tion majeure n’ont rien à voir avec un retour au key­né­sia­nisme et à l’Etat social d’antan. Il ne s’agit pas d’investissements dans les infra­struc­tures, du genre « New Deal », ni d’une créa­tion de pou­voir d’achat popu­laire. Ces sommes ont du coup fait aug­men­ter la dette publique des Etats-Unis de 20 %, mais elles n’ont suffi qu’à éviter l’effondrement immé­diat du sys­tème de crédit. Pour une véri­table « relance de l’économie », il fau­drait des sommes encore beau­coup plus gigan­tesques et qui, en l’état actuel, ne peuvent être obte­nues qu’en créant de l’argent par décret, ce qui ne pourra abou­tir qu’à une hyper­in­fla­tion mon­diale. Une brève crois­sance ali­men­tée par l’inflation abou­ti­rait à une crise plus grande encore, parce qu’on ne voit nulle part de nou­velles formes pos­sibles d’accumulation qui, après une « sti­mu­la­tion » ini­tiale exer­cée par l’Etat, seraient à même de pro­duire une crois­sance qui repo­se­rait ensuite sur ses propres bases.

Mais la crise n’est pas seule­ment éco­no­mique. Quand il n’y a plus d’argent, rien ne marche plus. Au long du XXe siècle, le capi­ta­lisme a englobé, pour étendre la sphère de la valo­ri­sa­tion de la valeur, des sec­teurs tou­jours plus larges de la vie : de l’éducation des enfants à la garde des anciens, de la cui­sine à la culture, du chauf­fage aux trans­ports. On y a vu un pro­grès, au nom de l’« effi­ca­cité » ou de la « liberté des indi­vi­dus » affran­chis des liens fami­liaux et com­mu­nau­taires. Maintenant, on en voit les consé­quences : tout s’écroule s’il n’est pas « finan­çable ». Et ce n’est pas seule­ment de l’argent que tout dépend, mais pire encore : du crédit. Quand la repro­duc­tion réelle est à la traîne du « capi­tal fictif » et que les entre­prises, les ins­ti­tu­tions et des Etats entiers ne sur­vivent que grâce à leurs cota­tions en bourse, chaque crise finan­cière, bien loin de ne regar­der que ceux qui jouent à la bourse, finit par affec­ter d’innombrables hommes dans leur vie la plus quo­ti­dienne et intime. Les nom­breux Américains qui avaient accepté des retraites en actions et qui se retrouvent après les cracks sans rien pour leur vieillesse ont été parmi les pre­miers à goûter de cette mort à crédit. Ce n’était que le début ; quand la crise se réper­cu­tera réel­le­ment sur la réa­lité – quand une bru­tale hausse du chô­mage et de la pré­ca­ri­sa­tion s’accompagnera d’une forte chute dans les recettes de l’Etat –, on verra des sec­teurs entiers de la vie sociale aban­don­nés à l’art de sur­vivre au jour le jour.

Les dif­fé­rentes crises – éco­no­mique, éco­lo­gique, éner­gé­tique – ne sont pas sim­ple­ment « contem­po­raines » ou « liées » : elles sont l’expression d’une crise fon­da­men­tale, celle de la forme-valeur, de la forme abs­traite, vide, qui s’impose à tout contenu dans une société basée sur le tra­vail abs­trait et sa repré­sen­ta­tion dans la valeur d’une mar­chan­dise. C’est tout un mode de vie, de pro­duc­tion et de pensée, vieux d’au moins deux cent cin­quante ans, qui ne semble plus capable d’assurer la survie de l’humanité. Peut-être n’y aura-t-il pas un « ven­dredi noir » comme en 1929, un « jour du Jugement ». Mais il y a de bonnes rai­sons de penser que nous sommes en train de vivre la fin d’une longue époque his­to­rique. [4] L’époque où l’activité pro­duc­trice et les pro­duits ne servent pas à satis­faire des besoins, mais à ali­men­ter le cycle inces­sant du tra­vail qui valo­rise le capi­tal et du capi­tal qui emploie du tra­vail. La mar­chan­dise et le tra­vail, l’argent et la régu­la­tion éta­tique, la concur­rence et le marché : der­rière les crises finan­cières qui se répètent depuis plus de vingt ans, chaque fois plus graves, se pro­file la crise de toutes ces caté­go­ries. Qui, il est tou­jours bon de le rap­pe­ler, ne font pas partie de l’existence humaine par­tout et tou­jours. Elles ont pris pos­ses­sion de la vie humaine au cours des der­niers siècles, et elles pour­ront donner lieu à quelque chose d’autre : de meilleur ou de pire encore. Peut-être y aura-t-il une petite reprise pen­dant les pro­chains mois, ou même pen­dant quelques années. [5] Mais la fin du tra­vail, du vendre, du se vendre et de l’acheter, la fin du marché et de l’Etat – toutes caté­go­ries qui ne sont nul­le­ment natu­relles et qui dis­pa­raî­tront un jour, ainsi qu’elles ont rem­placé elles-mêmes d’autres formes de vie sociale – est un procès de longue durée. La crise actuelle n’en est ni le début, ni la conclu­sion, mais une étape impor­tante.

Mais pour­quoi cette cri­tique, qui est à peu près la seule à se trou­ver confir­mée par la crise récente, sus­cite-t-elle si peu d’attention ? Essentiellement parce que per­sonne ne peut vrai­ment ima­gi­ner la fin du capi­ta­lisme. L’idée même sus­cite une peur bleue. Tout le monde pense qu’il a trop peu d’argent, mais chacun se sent menacé dans son exis­tence, même sur le plan psy­chique, si l’argent fait mine de se déva­lo­ri­ser et de perdre son rôle dans la vie sociale. Dans la crise, les sujets s’accrochent plus que jamais aux seules formes de socia­li­sa­tion qu’ils connaissent. Il y a un accord géné­ral au moins sur une chose : il faut tou­jours conti­nuer à vendre, à se vendre et à ache­ter. Voilà pour­quoi il est si dif­fi­cile de réagir à cette crise ou de s’organiser pour y faire face : parce que ce n’est pas eux contre nous. Il fau­drait com­battre le « sujet auto­mate » du capi­tal, qui habite éga­le­ment dans chacun de nous, et donc une partie de nos habi­tudes, goûts, paresses, incli­na­tions, nar­cis­sismes, vani­tés, égoïsmes… Personne ne veut regar­der le monstre en face. Combien de délires pro­pose-t-on, plutôt que de mettre en ques­tion le tra­vail et la mar­chan­dise, ou sim­ple­ment la voi­ture ! Des « grands scien­ti­fiques » dérai­sonnent sur des satel­lites géants capables de ren­voyer une partie des rayons du soleil ou des appa­reils capables de refroi­dir les océans. On pro­pose « de pro­duire des légumes dans des serres hydro­po­niques ou même aéro­po­niques » et de fabri­quer de la viande « direc­te­ment à partir de cel­lules souches » ; et d’aller cher­cher les res­sources défaillantes, lit­té­ra­le­ment, sur la lune : « Elle recèle, entre autres, un mil­lion de tonnes d‟hélium 3, le car­bu­rant idéal pour la fusion nucléaire. Une tonne d‟hélium 3 devrait valoir envi­ron 6 mil­liards de dol­lars, vu l‟énergie qu‟elle peut four­nir. Et ce n‟est qu‟une des rai­sons pour les­quelles tant de pays se concentrent sur un retour à la lune [6] ». Dans le même esprit, on pro­pose de « s’adapter » aux chan­ge­ments cli­ma­tiques au lieu de les com­battre. [7] Plutôt que de sortir de la « ter­reur éco­no­mique », on redouble la menace : « Plus que jamais les orga­ni­sa­tions et les humains qui sau­ront, vou­dront et pour­ront s‟adapter ont un avenir éco­no­mique et social. Les tenants de l‟immobilisme pour­raient perdre toute employa­bi­lité [8] », et donc dis­pa­raître du monde. Malthus l’avait déjà dit : la faim est le meilleur édu­ca­teur au tra­vail. Tout ce qui ne sert pas à la valo­ri­sa­tion du capi­tal est un luxe, et dans des temps de crise le luxe n’est plus de mise. Ce n’est pas une per­ver­sion, c’est tout à fait logique dans une société qui a fait de la trans­for­ma­tion d’argent en davan­tage d’argent son prin­cipe vital.

Tableau apo­ca­lyp­tique, nous rétor­quera-t-on : on nous annonce la fin du capi­ta­lisme depuis qu’il est né, à chaque dif­fi­culté qu’il ren­contre. Il resur­git cepen­dant après chaque crise, comme le phénix renaît de ses cendres. En même temps, chaque fois il a changé, et il est très dif­fé­rent aujourd’hui de ce qu’il était en 1800, ou en 1850, ou en 1930. N’assistons-nous pas à une autre muta­tion de ce genre, où il chan­ge­rait pour per­sis­ter mieux ? Pourquoi cette crise serait-elle plus grave que toute autre depuis plus de 200 ans ? Le capi­ta­lisme ne pour­rait-il pas conti­nuer à exis­ter sous des formes aty­piques, entre catas­trophes et guerres ? La crise ne serait-elle pas la forme éter­nelle de son exis­tence, voire de celle des socié­tés his­to­riques en géné­ral ? Dresser la liste de tous les dys­fonc­tion­ne­ments du capi­ta­lisme actuel ne peut consti­tuer – ainsi pour­suit l’objection – la preuve de sa crise finale que lorsque la brève période for­diste de sta­bi­lité est prise pour le seul fonc­tion­ne­ment pos­sible du capi­ta­lisme, et toutes ses autres formes d’existence pour des dévia­tions. Les guerres civiles en Afrique et la reféo­da­li­sa­tion en Russie, le fon­da­men­ta­lisme isla­miste et la pré­ca­ri­sa­tion en Europe démon­tre­raient seule­ment qu’il était impos­sible d’étendre le modèle for­diste, en tant que tel, au monde entier, mais non la faillite du capi­ta­lisme, qui en tant que sys­tème mon­dial consis­te­rait jus­te­ment dans la coexis­tence de toutes ces formes, dont cha­cune, dans son contexte, serait utile au sys­tème mon­dial. Le capi­ta­lisme pour­rait aussi mar­cher très dif­fé­rem­ment que dans l’Europe des années soixante : cela ne ferait que démon­trer sa flexi­bi­lité. Les des­truc­tions qu’il cause, de l’atomisation des indi­vi­dus et de la dis­so­lu­tion de la famille jusqu’aux mala­dies psy­chiques et phy­siques et à la pol­lu­tion, ne seraient pas néces­sai­re­ment un symp­tôme de crise – ils crée­raient des besoins et des sec­teurs de marché tou­jours neufs qui font mar­cher l’accumulation.

Mais cette objec­tion ne tient pas : ce qu’elle décrit, c’est la nais­sance et la per­pé­tua­tion de formes tou­jours chan­geantes de domi­na­tion et d’exploitation, mais non l’émergence de nou­veaux modèles d’accumulation capi­ta­liste. Les formes « non clas­siques » de créa­tion de profit ne peuvent fonc­tion­ner qu’en tant que par­ti­ci­pa­tion indi­recte au marché mon­dial, donc en para­si­tant les cir­cuits glo­baux de la valeur (par exemple : en ven­dant cher la drogue aux pays riches, cer­tains pays du « Sud » dirigent vers eux une partie de la « véri­table » sur­va­leur obte­nue dans les pays riches). Si la créa­tion de valeur dans les centres indus­triels devait s’éteindre tout à fait, il en serait fait aussi des barons de la drogue et des tra­fi­quants d’enfants. Ils pour­raient alors tout au plus forcer leurs sujets à créer de nou­veau pour leurs patrons un sur­plus agri­cole, maté­riel. Mais même les défen­seurs les plus convain­cus de l’éternité du capi­ta­lisme n’oseraient plus appe­ler cela un nou­veau modèle d’accumulation capi­ta­liste.

Plus géné­ra­le­ment, il faut tou­jours se sou­ve­nir que les ser­vices et les répa­ra­tions ne sont pas un tra­vail qui pro­duit du capi­tal, mais qu’ils dépendent des sec­teurs pro­duc­tifs. Ce n’est pas seule­ment la théo­rie de Marx qui le dit (et sur ce point encore plus que sur les autres, elle n’est pas arri­vée jusqu’au mar­xistes), mais même l’expérience de tous les jours : en temps de réces­sion, culture et édu­ca­tion, pré­ser­va­tion de la nature et santé, sub­ven­tions aux asso­cia­tions et défense du patri­moine, loin de pou­voir servir de « moteur de crois­sance », sont les pre­miers à être sacri­fiés par « manque de finances ».

Bien sûr, on ne peut pas « démon­trer » abs­trai­te­ment que nous assis­tons à la fin de la société mar­chande plu­ri­sé­cu­laire. Mais cer­taines ten­dances récentes sont effec­ti­ve­ment nou­velles. Une limite externe a été atteinte, avec l’épuisement des res­sources – et sur­tout de la res­source la plus impor­tante et la moins rem­pla­çable : l’eau –, comme avec les chan­ge­ments irré­ver­sibles du climat, les espèces natu­relles per­dues, les pay­sages dis­pa­rus. Le capi­ta­lisme se dirige éga­le­ment vers une limite interne, parce que sa ligne de déve­lop­pe­ment est linéaire, cumu­la­tive et irré­ver­sible, et non cyclique et répé­ti­tive comme d’autres formes de pro­duc­tion. Il est la seule société ayant jamais existé qui contient à sa base une contra­dic­tion dyna­mique, et pas seule­ment un anta­go­nisme : la trans­for­ma­tion du tra­vail en valeur est vouée his­to­ri­que­ment à l’épuisement à cause des tech­no­lo­gies qui rem­placent le tra­vail.

Les sujets vivant dans cette époque de crise externe et interne subissent aussi un détra­que­ment des struc­tures psy­chiques qui ont long­temps défini ce qu’est l’homme. Ces nou­veaux sujets impré­vi­sibles se trouvent en même temps dans la posi­tion de gérer des poten­tiels de des­truc­tion inouïs. Finalement, la réduc­tion de la créa­tion de valeur dans le monde entier com­porte le fait que, pour la pre­mière fois, il existe – et par­tout – des popu­la­tions en excès, super­flues, qui ne servent même plus à être exploi­tées. Du point de vue de la valo­ri­sa­tion de la valeur, c’est l’humanité qui com­mence à être un luxe super­flu, une dépense à éli­mi­ner, un « excé­dent » – et ici on peut parler d’un fac­teur tout à fait nou­veau dans l’histoire !

Malheureusement, la « crise » n’entraîne pas der­rière elle une « éman­ci­pa­tion » garan­tie. Il existe beau­coup de gens en colère parce qu’ils ont perdu leur argent, ou leur maison, ou leur tra­vail. Mais cette colère, à la dif­fé­rence de ce que la gauche radi­cale a tou­jours cru, n’a rien d’émancipateur en tant que tel. La crise actuelle ne semble pas pro­pice à l’émergence de ten­ta­tives éman­ci­pa­trices (au moins dans une pre­mière phase), mais au sauve-qui-peut. D’ailleurs, elle ne semble pas plus pro­pice aux grandes manœuvres de réta­blis­se­ment de l’ordre capi­ta­liste, aux tota­li­ta­rismes, aux nou­veaux régimes d’accumulation sous la férule. Ce qui s’annonce a plutôt l’air d’être une bar­ba­rie à petit feu, et pas tou­jours évi­dente. Plutôt qu’au grand clash, on peut s’attendre à une spi­rale des­cen­dant à l’infini, une moro­sité per­pé­tuelle lais­sant le temps de s’y habi­tuer. On assis­tera assu­ré­ment à une dif­fu­sion spec­ta­cu­laire de l’art de sur­vivre de mille manières et de s’adapter à tout, plutôt qu’à un vaste mou­ve­ment de réflexion et de soli­da­rité, où tous mettent leurs inté­rêts per­son­nels de côté, oublient les aspects néga­tifs de leur socia­li­sa­tion et construisent ensemble une société plus humaine. Afin qu’une telle chose arrive, il devrait d’abord se passer une révo­lu­tion anthro­po­lo­gique. On peut dif­fi­ci­le­ment affir­mer que les crises et les écrou­le­ments en cours faci­li­te­ront une telle révo­lu­tion. Et même si la crise com­porte une « décrois­sance » forcée, celle-ci ne va pas néces­sai­re­ment dans le bon sens. La crise ne frappe pas en pre­mier lieu les sec­teurs « inutiles » du point de vue de la vie humaine, mais les sec­teurs « inutiles » de l’accumulation du capi­tal. Ce ne sont pas les arme­ments qu’on réduira, mais les dépenses de santé – et une fois qu’on a accepté la logique de la valeur, il est assez inco­hé­rent de pro­tes­ter contre. Commencer alors avec de petites choses, l’aide entre voi­sins, les sys­tèmes locaux d’échange, le pota­ger dans le jardin, le béné­vo­lat dans les asso­cia­tions, les « AMAP » ? Souvent, c’est sym­pa­thique. Mais vou­loir contre­car­rer l’effondrement du sys­tème mon­dial avec ces moyens équi­vaut à vou­loir vider la mer avec une cuillère.

Sur quoi débouchent ces consi­dé­ra­tions désa­bu­sées ? Au moins sur un peu de luci­dité. On peut ainsi éviter de faire partie des popu­listes de tout bord qui se bornent à pester contre les banques, la finance et les bourses et contre ceux qui sont censés les contrô­ler. Ce popu­lisme abou­tira faci­le­ment à la chasse aux « enne­mis du peuple », en bas (immi­grés) et en haut (spé­cu­la­teurs) [9], en évi­tant toute cri­tique contre les véri­tables bases du capi­ta­lisme, qui appa­raissent au contraire comme la civi­li­sa­tion à sau­ve­gar­der : le tra­vail, l’argent, la mar­chan­dise, le capi­tal, l’Etat.

Cela pro­voque effec­ti­ve­ment le ver­tige d’envisager la fin d’un mode de vie où nous sommes tous englou­tis jusqu’au cou et qui, main­te­nant, est en train de som­brer sans que per­sonne ne l’ait décidé, en nous lais­sant dans un pay­sage de ruines. Tous les anta­go­nistes pré­ten­dus d’antan, le pro­lé­ta­riat et la capi­tal, le tra­vail et l’argent accu­mulé risquent de dis­pa­raître ensemble, enla­cés dans leur agonie : c’est la base com­mune de leurs conflits qui est en train de dis­pa­raître.

Pour sortir de la situa­tion, il faut un si grand bond dans l’inconnu que tout le monde – et on le com­prend ! – s’y refuse d’abord. Mais le fait de vivre à une telle lisière d’époque est aussi une chance inouïe, malgré tout. Donc : que la crise s’aggrave ! [10] Il ne s’agit pas de « sauver » « notre » éco­no­mie et « notre » mode de vie, mais de les pous­ser à dis­pa­raître plus vite, tout en don­nant lieu à quelque chose de meilleur. Prenons l’exemple des longs conflits récents dans l’éducation et l’Université : plutôt que de se plaindre des cré­dits réduits pour l’éducation et la recherche, ne vau­drait-il pas mieux mettre en ques­tion le fait même qu’il n’y ait pas d’éducation et de recherche si elles ne sont pas « ren­tables » ? Est-ce qu’on doit renon­cer à vivre parce que l’accumulation du capi­tal ne marche plus ?

Finalement, la sortie ! est le titre d’un tableau de Paul Klee. Déjà pen­dant la brève crise d’octobre 2008, on avait un peu l’impression que le cou­vercle était en train de sauter : on com­men­çait à dis­cu­ter ouver­te­ment des méfaits et des limites du capi­ta­lisme. On peut alors avoir confiance, malgré tout, dans le fait que pen­dant une grave crise pro­lon­gée les langues vont se délier, les tabous et les inter­dits fondre, de nom­breuses per­sonnes mettre spon­ta­né­ment en ques­tion ce qu’ils consi­dé­raient jusqu’à la veille comme « natu­rel » ou « inévi­table » et com­men­cer à poser les ques­tions les plus simples et les moins sou­vent sou­le­vées : pour­quoi y a-t-il crise s’il n’y a que trop de moyens de pro­duc­tion ? Pourquoi mourir de détresse, si tout le néces­saire (et même beau­coup plus) est là ? Pourquoi accep­ter que tout [ce] qui ne sert pas à l’accumulation s’arrête ? Faut-il renon­cer à tout ce qui n’est pas payable ? Peut-être que, malgré tout, comme dans les fables, le mot qui sera dit rompra l’enchantement.

par Anselm Jappe *
(Revue Lignes n°30, La crise comme méthode de gou­ver­ne­ment, Paris, octobre 2009)

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Notes

[1] E. Fottorino, « Retour au réel par la case désastre », Le Monde 11. 10. 2008
[2] « Les cent cin­quante inter­ve­nants (dont une soixan­taine d‟étrangers) qui se sont expri­més les 4, 5 et 6 juillet lors des 9e Rencontres d‟Aix-en-Provence, orga­ni­sées par le Cercle des éco­no­mistes, ont, dans leur immense majo­rité, tenu des propos plus alar­mistes. Il y a d‟abord ces chiffres, ter­ri­fiants, de l‟Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique (OCDE). D‟avril 2008 à avril 2009, le chô­mage a crû de 40 % dans les pays les plus riches. De 2007 à 2010, il devrait même y avoir 26 mil­lions de chô­meurs en plus, un bond de 80 %, sans pré­cé­dent en si peu de temps. “Le plus gros de la dété­rio­ra­tion reste à venir”, a mis en garde Martine Durand, res­pon­sable de l‟emploi. Or, selon Patrick Artus (banque Natixis), “les emplois perdus le sont de façon irré­ver­sible”. » (Frédéric Lemaître, « Et si la crise éco­no­mique ne fai­sait que com­men­cer ? », Le Monde, 6. 7. 2009.)
[3] « On prône les « recon­ver­sions » (chan­ger de croyance pour chan­ger d‟activité) en vue d‟une plus grande sobriété, on accuse le « tout à la bagnole », le gas­pillage des res­sources, l‟envahissement de la vie par le tra­vail aliéné, la malé­dic­tion du pro­grès. Mais, dès que la machine se grippe, que le sec­teur auto­mo­bile entre en crise, que la publi­cité déserte les jour­naux et menace leur équi­libre finan­cier, que le chô­mage touche un nombre impor­tant de sala­riés, le ton change et les vieilles cer­ti­tudes refont sur­face », a écrit Gilbert Rist le 26. 11. 2008 dans un blog proche de la « décrois­sance ».
[4] A peu près le seul à avoir affirmé dans les grands médias que le capi­ta­lisme était arrivé, après 500 ans, à sa der­nière étape et que quelque chose de nou­veau allait se mettre en place a été Immanuel Wallerstein (voir son article « Le capi­ta­lisme touche à sa fin » dans Le Monde du 11. 10. 2008). Cependant, il ne voit dans la crise actuelle rien d’autre que l’éclatement d’une bulle spé­cu­la­tive, qui remonte aux années 1970 ; il la com­pare à d’autres crises du passé. S’il pré­voit une « phase de chaos poli­tique », de « crise sys­té­mique » et la fin du capi­ta­lisme dans les pro­chaines décen­nies, c’est à cause du rap­port changé entre « centre » et « péri­phé­rie ». Son inter­pré­ta­tion est donc très dif­fé­rente de celle que nous pro­po­sons ici.
[5] Pendant les der­nières décen­nies, après chaque crise, on a assisté à une « reprise » – sur­tout des indices bour­siers – qui semble démon­trer que tout cela n’est qu’une ques­tion de cycles, de hauts et de bas. Mais aucune de ces « reprises » n’était le fruit d’un nou­veau mode de pro­duc­tion uti­li­sant mas­si­ve­ment du tra­vail de manière ren­table. Ce n’étaient que des crois­sances fic­tives de valeur, obte­nues en ven­dant et ache­tant des titres et en inves­tis­sant par­fois ce capi­tal fictif dans la consom­ma­tion ou l’achat des ser­vices – ce qui a créé chaque fois des bulles finan­cières encore plus grandes et encore plus dénuées de fon­de­ment, sur­tout dans le sec­teur immo­bi­lier.
[6] En guise de puni­tion, on livre ici au public le nom de l’auteur de ces propos : « Plus de crois­sance est en nous », par Xavier Alexandre, Le Monde du 30. 11. 2008, « Chroniques d’abonnés ».
[7] « S’adapter au chan­ge­ment cli­ma­tique plutôt que de le limi­ter ? », Le Monde du 21. 08. 2009, sur l’étude que le « Centre de consen­sus » [!] de Copenhague a confiée à la fon­da­tion scien­ti­fique ita­lienne « Enrico Mattei », liée au groupe pétro­lier ita­lien ENI.
[8] Même puni­tion que pour l’autre : « Le pré­vi­sible déclin du sala­riat », par Camille Sée, Le Monde du 09. 08. 2009, « Chronique d’abonnés ».
[9] Autant la gauche qu’une cer­taine droite ont pro­testé (au moins aux Etats-Unis) contre le sau­ve­tage des banques.
[10] F. Partant, Que la crise s‟aggrave, Paris, Solin, 1978.

* Anselm Jappe, phi­lo­sophe, enseigne actuel­le­ment l’esthétique à l’école d’art de Frosinone (Italie). Il a publié plu­sieurs essais : Guy Debord, Editions Denoël, 2001 (1993) ; Les Aventures de la mar­chan­dise – Pour une nou­velle cri­tique de la valeur, Éditions Denoël, 2003. Avec Robert Kurz : Les Habits neufs de l’Empire – Remarques sur Negri, Hardt et Rufin, Éditions Lignes, 2003 ; L’avant-garde inac­cep­table – Réflexions sur Guy Debord, Éditions Lignes, 2004. Ancien membre du groupe Krisis (Nuremberg) – auteurs du Manifeste contre le tra­vail [en télé­char­ge­ment libre sur www​.info​kiosques​.net], 1999, trad. Fr. Editions Léo Scheer, 2002, rééd. 10/18, 2004 – Anselm Jappe publie de nom­breux articles dans divers revues et jour­naux dont Iride (Florence), Il mani­festo (Rome), L’indice (Milan), Mania (Barcelone), Lignes (Paris) et Exit ! (Allemagne).

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