Immigrants et immigrantes : les « grandes » et les « petites » batailles

Par Mis en ligne le 11 mars 2011

Chaque jour dans notre monde glo­ba­lisé, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes sont en mou­ve­ment. Il y a ceux –une petite mino­rité- qui fait partie de ce nou­veau jet set pla­né­taire, et qui surfe sur les ins­tances opaques qui prennent les déci­sions. Et il y a ceux –une grande majo­rité- qui doivent se dépla­cer pour sur­vivre, Évidemment dans ce deuxième groupe (la majo­rité des 300 mil­lions de migrants dans le monde d’aujourd’hui), il y a des hié­rar­chies. On ne peut com­pa­rer les mil­liers d’ingénieurs et méde­cins qui quittent en masse l’Afrique et qui abou­tissent à Los Angeles, Toronto, Londres, pour avoir une vie meilleure, à tant d’autres (des mil­lions) qui sont captés dans les cir­cuits fermés du cheap labor et de l’exploitation, quand ce n’est pas car­ré­ment dans un nouvel escla­vage qui vise sur­tout les femmes et les enfants, selon Richard Poulin (U de Ottawa). Autant de situa­tions, autant de par­cours et autant de luttes qui inter­pellent tout le monde, comme le sou­lignent les auteurEs qui ont contri­bué au numéro 5 des NCS sur les Migrations.

Lancé simul­ta­né­ment à Montréal et Ottawa, ce numéro des NCS est une sorte de pro­vo­ca­tion. Le tableau contrasté qui en res­sort inter­pelle, non seule­ment les pou­voirs publics, mais aussi les mou­ve­ments sociaux et la gauche. Au Canada, l’immigration est orga­ni­sée sys­té­mi­que­ment pour « uti­li­ser » les migrants, en reti­rer le maxi­mum en assu­mant le mini­mum. Du haut jusqu’en bas de l’échelle, les migrants doivent tra­vailler plus dur, gagner moins, et sur­tout accep­ter une vul­né­ra­bi­lité de longue durée qui garan­tit leur subor­di­na­tion via toutes sortes de dis­po­si­tifs plus ou moins sub­tils, comme l’expliquent les profs Hélène Pellerin (U d’Ottawa) et François Crépeau (McGill). Fait à noter, ces dis­po­si­tifs sont main­te­nant de plus en plus « stan­dar­di­sés » entre les prin­ci­paux pays capi­ta­listes, notam­ment le Canada et les États-Unis, selon l’étude de Delphine Nakache.

Jusqu’à une période récente, le capi­ta­lisme contem­po­rain uti­li­sait les migra­tions comme une sorte de « sou­pape » de sécu­rité, qui per­met­tait d’organiser cer­tains seg­ments de pro­duc­tion (l’agriculture par exemple) tout en fai­sant en sorte que cela ait un effet sur l’ensemble des cir­cuits de l’accumulation. Aujourd’hui, ces bar­rières ont été bri­sées et les mêmes sys­tèmes qui vul­né­ra­bi­lisent et pré­ca­risent les migrants depuis tou­jours sont mis en œuvre sur les « autres ». D’où une société de non-droits qui se mani­feste sous des formes extrêmes dans les légis­la­tions liber­ti­cides et les divers pro­fi­lages contre cer­taines caté­go­ries (réfu­giés, Musulmans, Arabes, etc.). Une entre­prise vaste et com­plexi­fiée est déployée dans l’univers média­tique, cultu­rel et poli­tique pour créer une pola­ri­sa­tion basée sur la peur et le racisme qui ne sont pas réel­le­ment confron­tés malgré les approches soft des « accom­mo­de­ments rai­son­nables » comme nous l’a rap­pelé Florence Thomas (FIQ).

Pour autant, les migrants ne sont pas seule­ment de « petites choses » bal­lo­tées par l’histoire. Ils sont des sujets et des acteurs, ils s’organisent, via les réseaux trans­na­tio­naux des dia­spo­ras (lire Philippe Couton et Nathalie Mondain de l’U de O), via aussi des orga­ni­sa­tions qui secouent la cage comme les syn­di­cats qui réus­sissent len­te­ment à confron­ter l’arbitraire patro­nal dans les entre­prises agri­coles du Québec et de l’Ontario, nous rap­pelle Andrea Galves (des Travailleurs unis de l’alimentation). Lors du lan­ce­ment des NCS à Montréal, Jill Hanley du Centre des tra­vailleurs et tra­vailleuses immi­grants nous a rap­pelé de manière émou­vante le « tra­vail de fourmi » qui se fait dans l’ombre. En appa­rence, ces his­toires sont « indi­vi­duelles » : un tra­vailleur gua­té­mal­tèque, blessé dans une ferme du Québec, cherche à se battre contre la CSST qui refuse de le com­pen­ser ; un migrant indo­né­sien cherche des recours contre son employeur qui ne paie pas, parce qu’il change d’adresse offi­cielle et de déno­mi­na­tion d’entreprise à chaque mois comme le font tant d’agences dites de « pla­ce­ment ». Évidemment comme l’explique Hanley, il n’y a rien d’«individuel » dans ces situa­tions qui sont struc­tu­rées, sys­té­miques, construites. Saisie depuis plu­sieurs années de la situa­tion des tra­vailleuses domes­tiques qui ne sont pas pro­té­gées par la CSST, l’Assemblée natio­nale ter­gi­verse et refuse de chan­ger une seule phrase de la loi qui per­met­trait à ces tra­vailleuses un peu de pro­tec­tion et de dignité.

Pour le député de QS Amir Khadir, il est temps de se réveiller. Il n’y aura aucun chan­ge­ment signi­fi­ca­tif au Québec si les immi­grants et immi­grantes demeurent mar­gi­na­li­sés non seule­ment sur le plan éco­no­mique mais aussi poli­ti­que­ment et cultu­rel­le­ment. Amir nous a inter­pellé à sa manière habi­tuelle sur le rôle d’éternel « bouc émis­saire » que les domi­nants « confient » aux immi­grants. Au Québec par exemple, beau­coup de gens et d’organisations, le PQ notam­ment, vont blâmer les immi­grants pour la fra­gi­lité du fran­çais à Montréal. Comme on le sait, le pro­blème numéro un des immi­grants est l’emploi. Les immi­grants sont ceux et celles qui sont obli­gées de tra­vailler pour les micro entre­prises qui opèrent sou­vent dans des condi­tions infra légales et qui ne res­pectent aucune règle, y com­pris la Loi 101. Au lieu de confron­ter cette réa­lité de base, le PQ blâme les vic­times et veut leur impo­ser de nou­velles res­tric­tions. « La défense du fait fran­çais et de la loi 101 doit se faire de façon à ce que les immigrantEs aient les mêmes droits que tout le monde » a rap­pelé Amir.

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