Entretien avec Alain Deneault

« Ils vont créer des institutions… par insurrection »

Par Mis en ligne le 21 février 2012

La rédac­tion du site A l’Encontre a trans­crit l’entretien entre Ruth Stégassy et l’auteur qué­bé­cois Alain Deneault. Ruth Stégassy anime l’émission Terre à terre, émis­sion qui passe, tous les same­dis matin, à 7h05, sur France Culture. Nous don­nons la parole à Ruth Stégassy : « Nous fai­sons ce matin, 18 février 2012, un petit tour au Québec avec le livre d’Alain Deneault tout juste paru : « Faire l’économie de la hainepoint de haine de l’économie là où on nous fait aimer l’argent à tout prix. Point de haine de l’économie mais une éco­no­mie de la haine. Le pro­gramme : faire l’économie de la haine. Haïr sans qu’il y paraisse. Ainsi inves­tit-on dans l’asservissement à l’argent. » Cette cita­tion, Alain Deneault, elle est tirée de votre der­nier livre, Faire l’économie de la haine, paru aux Editions Ecosociété, en novembre 2011. Il y en a eu un cer­tain nombre de ce genre de livres, on va les sur­vo­ler, tous. Vous aller nous racon­ter ce que vous y avez mis. Il y a eu Offshore. Paradis fis­caux et sou­ve­rai­neté cri­mi­nelle, qui été éga­le­ment publié en France (Editions La Fabrique, avril 2010). Et Noir Canada. Pillage, cor­rup­tion et cri­mi­na­lité en Afrique (Editions Ecosociété, juin 2008) qui a eu une étrange his­toire que vous nous racon­te­rez et puis Paul Martin et com­pa­gnie (Editions Vib, sep­tembre 2005), un livre très qué­bé­cois qui raconte une his­toire bien de chez vous.

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Ruth Stégassy : On ne va peut-être pas com­men­cer par Paul Martin, mais peut-être par ce que vous enten­dez par « faire l’économie de la haine ».

Alain Deneault : C’est une expres­sion poly­sé­mique que je me suis per­mise à l’occasion du troi­sième anni­ver­saire d’un livre anté­rieur, Noir Canada, qui a fait l’objet de pour­suites vive­ment com­men­tées dans l’opinion. Donc à l’occasion d’un réci­tal de textes – qui met­tait en pré­sence des griots afri­cains, des poètes qué­bé­cois, des inter­ve­nants de la sphère publique, des comé­diens et ainsi de suite – on m’avait demandé de faire quelque chose d’un peu lit­té­raire, ce qui n’était pas tout à fait dans mon cré­neau. Autour de cette ambi­guïté, je me suis permis de décli­ner un cer­tain nombre de cas, d’illustrer des situa­tions trou­blantes : à savoir qu’aujourd’hui, les mêmes acteurs influents de la sphère finan­cière, indus­trielle et éco­no­mique ne se com­por­te­raient pas d’une autre façon s’ils étaient hai­neux. Disons-le comme cela.

C’est-à-dire que les struc­tures mêmes de l’économie de marché, je dirai même les dis­po­si­tifs psy­chiques qui sont à l’œuvre dans les opé­ra­tions finan­cières et indus­trielles mon­diales per­mettent un tel degré de cen­sure quand il en va des consé­quences de l’industrialisation dans un monde mon­dia­lisé tel qu’on le connaît. Qu’ils per­mettent à ces acteurs d’arriver aux résul­tats de poli­tiques hai­neuses, sans en passer par le sen­ti­ment lui-même ! Cela signi­fie que l’on peut faire l’économie de la haine tout en menant des opé­ra­tions qui res­semblent à tous points de vue à des opé­ra­tions de haine contre des popu­la­tions que l’on n’en finit pas d’enfoncer au stade de l’ignominie, là, en les exploi­tant par toutes sortes de moyens, de tech­niques, de stra­ta­gèmes et de pré­textes.

R.S : C’est évi­dem­ment très évo­ca­teur, mais on a envie d’exemples, là, Alain Deneault.

AD : Quand une société minière ou pétro­lière fera sem­blant de mener des recherches sur les consé­quences sociales et envi­ron­ne­men­tales de ses pro­jets d’exploitation, quand elle fera sem­blant de mener des consul­ta­tions, quand osten­si­ble­ment elle mépri­sera des popu­la­tions sous pré­texte que les pay­sans sont anal­pha­bètes ou les peu­plades sont aux abois pour des inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux ou de la créa­tion d’emplois ; lorsque l’on jouera aux igno­rants par rap­port aux consé­quences évi­dentes de l’exploitation, du pétrole ou de l’or par exemple, et que l’on mènera à la dis­pa­ri­tion de ces peuples, à ce moment-là on pourra dire qu’il va d’une éco­no­mie qui, au fond, s’attaque à la vie.

Là il y a un grand pro­blème d’ambiguïté, une grande confu­sion entre deux concepts, à savoir qu’aujourd’hui on confond éco­no­mie et finance. La finance vise très exac­te­ment à conso­li­der l’enrichissement des quelques-unes qui connaissent les rudi­ments du sys­tème, stric­te­ment en s’engonçant, en s’enfermant dans des consi­dé­ra­tions comp­tables, numé­riques, chif­frées qui rendent aveugles quant aux consé­quences de ces opé­ra­tions pour ceux qui en pro­fitent.

L’économie c’est tout autre chose. C’est la science des « rela­tions bonnes ». Et le concept même d’économie, si l’on s’en rap­pelle son his­toire – et on n’a pas besoin de remon­ter jusqu’aux Grecs comme on le fait sou­vent dans une sorte de téles­co­page – le concept d’économie dans la moder­nité euro­péenne a concerné plu­sieurs champs d’activités cultu­relles et sociales et scien­ti­fiques. Au XIXe siècle, en Allemagne par exemple, le concept d’économie n’était pas un concept rele­vant stric­te­ment des sciences éco­no­miques, mais il appar­te­nait à la socio­lo­gie, à la phi­lo­so­phie, à la méde­cine, au droit, à la lit­té­ra­ture, à la théo­lo­gie. Toutes les sphères avaient leurs éco­no­mies avec les concepts affé­rant de cir­cu­la­tion, de valo­ri­sa­tion et ainsi de suite. Et même, quand, en Allemagne, les pre­miers éco­no­mistes de l’économie du marché inté­rieur se sont inté­res­sés aux concepts fon­da­men­taux de l’économie on s’est référé à la façon dont on pen­sait l’économie en phi­lo­so­phie. C’est ce que mes tra­vaux sur Georg Simmel (1858-1918) m’ont permis de com­prendre.

R.S.: C’est assez trou­blant de vous entendre dire cela. On a le sen­ti­ment aujourd’hui d’être envahi par l’économie, que l’économie a envahi tous les champs. Or, si je vous suis bien, vous dites exac­te­ment l’inverse. Vous dites que non seule­ment elle n’a pas envahi tous les domaines de la vie, mais même qu’elle se serait rabou­grie à une stricte défi­ni­tion finan­cière de ce qu’elle est, était ou n’est pas.

A.D.: Tout à fait, exac­te­ment. Et on peut consi­dé­rer que tout citoyen est habi­lité à parler d’économie et qu’il ne s’agit pas d’une dis­ci­pline très com­plexe qui serait l’apanage de quelques experts maî­tri­sant la mathé­ma­tique très pous­sée et ainsi de suite. L’économie est à la portée des roman­ciers, des psy­cha­na­lystes, des socio­logues… mais aussi de tout citoyen qui est lié, de fait, à des déci­sions éco­no­miques qui ne seraient ce que les siennes. Et aussi quant aux vicis­si­tudes de l’économie dans sa vie. Ce qui est aussi curieux avec l’économie c’est qu’elle est cette pseu­dos­cience des com­por­te­ments d’agents qui ne sont pas des éco­no­mistes. Alors for­cé­ment ce sont ces agents qui font l’économie et non les éco­no­mistes ; on peut consi­dé­rer que l’on est tous, à titre égal, apte à penser la chose.

Mais, en même temps, tout est fait pour que penser l’économie soit de plus en plus dif­fi­cile parce que l’on sous­trait à la conscience publique un grand nombre de don­nées rela­tives jus­te­ment à l’économie au sens meilleur du terme, soit des « rela­tions bonnes », au profit de la stricte finance opa­ci­fiée, au point de vue notion­nel et concep­tuel comme j’en ai parlé. Mais aussi, du fait d’un enjeu essen­tiel au XXIe siècle que sont les para­dis fis­caux et ce que j’appelle plus lar­ge­ment les légis­la­tions de com­plai­sance.

La moitié des tran­sac­tions finan­cières tran­sitent par les para­dis fis­caux. Et, grosso modo, la moitié du stock mon­dial d’argent se trouve consi­gné dans des légis­la­tions qui échappent à tout contrôle public. Et ça, contrai­re­ment à une espèce d’imagerie popu­laire, ce ne sont pas seule­ment des pirates modernes qui confisquent leurs butins pour, en quelque sorte, le plan­quer sur quelque île exo­tique à la manière donc des pirates d’un autre temps. Il s’agit au contraire de banques, d’industriels, d’investisseurs, de mafias…

R.S.: De gou­ver­ne­ments dites-vous éga­le­ment…

A.D.:… plus au moins. C’est-à-dire qu’il pour­rait effec­ti­ve­ment y avoir, par exemple, des ser­vices secrets d’instances gou­ver­ne­men­tales qui, dans l’opacité de légis­la­tions paral­lèles, mène­ront des acti­vi­tés aux consé­quences lourdes et graves pour des popu­la­tions du monde. C’est-à-dire que pen­dant que les Etats de droit, bon an mal an, nous faire croire qu’ils sont sou­ve­rains, qu’ils prennent des déci­sions qui ont un effet sur nos vies, il y a en marge de ces Etats de droit que sont le Canada, la France, l’Espagne, l’Allemagne, et ainsi de suite… , des légis­la­tions fan­toches comme les Bahamas, les îles Seychelles, Monaco et, Dieu, soit la City de Londres – qui est un péri­mètre dans la grande ville. Ce sont des légis­la­tions en quelque sorte adap­tées aux inté­rêts du « lais­ser-faire » du grand capi­tal.

Qu’est-ce que fait donc, à ce moment-là, un acteur devenu un sou­ve­rain de la finance dans ces légis­la­tions de ce type ? Il a à sa dis­po­si­tion tout le sys­tème ban­caire ; il a à sa dis­po­si­tion un droit infor­mel, une sorte ser­vice de nota­riat que sont les chambres de com­pen­sa­tion (dont à beau­coup parlé le jour­na­liste Denis Robert – auteur, entre autres, de Clearstream, l’enquête (Éditions Arènes, 2006); il a à sa dis­po­si­tion tout le trans­port mari­time par le réseau des ports francs ; il a à sa dis­po­si­tion éga­le­ment une main-d’œuvre à bon marché, dans les zones franches où on peut créer des indus­tries sans res­pec­ter les normes mini­males du droit du tra­vail et sans qu’il y ait évi­dem­ment de syn­di­cats. Et il a éga­le­ment accès à tout un uni­vers comme, par exemple, celui du mer­ce­na­riat, du trafic d’armes qui permet tout à fait de finan­cer soit des rebelles en armes dans des zones en guerre, comme au Sierra Leone [de 1991 à 2002], au Congo Kinshasa ou de finan­cer des chefs d’Etat aux abois pour des finan­ce­ments et des armes, dans des contextes où on cherche à faire main­mise sur des res­sources. On a donc là tout un sys­tème paral­lèle qui rend les acteurs off­shore sou­ve­rains, sou­ve­rains dans la mesure où ils peuvent prendre des déci­sions qui ont des effets dans l’histoire, c’est ça être sou­ve­rain, bon.

R.S.: Comment s’articule cette sou­ve­rai­neté avec celle des Etats, jus­te­ment ?

A.D.: Elle s’articule avec celle des Etats dans la mesure où les repré­sen­tants des Etats se sont mon­trés – à part quelques bom­bages de torse ici ou là à l’occasion de som­mets comme le G20 et autres – très com­plai­sants. Très très com­plai­sants. On nous fait croire, c’était la phrase de Nicolas Sarkozy en sep­tembre 2009 à l’occasion du sommet du G20 à Pittsburgh, qu’en amé­na­geant deux ou trois tech­ni­ca­li­tés [angli­cisme : for­ma­li­tés, pro­cé­dures tech­niques] auprès des banques on sup­pri­me­rait les para­dis fis­caux. Tout cela relève d’un délire. Les para­dis fis­caux, en quelque sorte, consignent des capi­taux. Par exemple Raymond W. Baker [ Le talon d’Achille du capi­ta­lisme, Ed. alTerre, 2007, pour la tra­duc­tion fran­çaise ; direc­teur de Global Financial Integrity, Washington] parle de 1500 mil­liards de dol­lars d’argent blan­chis qui tran­sitent chaque année par les para­dis fis­caux. On a donc des fonds colos­saux qui servent à l’industrie et qui servent à ceux que les pays cour­tisent quand vient le temps de cher­cher du finan­ce­ment inter­na­tio­nal pour finan­cer l’économie locale.

On est dans une inver­sion des rap­ports : ce ne sont pas les Etats qui encadrent l’économie, mais les inves­tis­seurs inter­na­tio­naux, les ban­quiers inter­na­tio­naux, les grandes firmes inter­na­tio­nales. Et qu’est-ce qu’on voit appa­raître à l’échelle inter­na­tio­nale ? Ce sont des chefs d’Etat qui sont en fait des cour­tiers qui vendent des avan­tages juri­dic­tion­nels et légis­la­tifs à des inves­tis­seurs inter­na­tio­naux qui sont deve­nus des sou­ve­rains. Qu’est-ce qu’on fait au Québec ? Qu’est-ce qu’on fait en France ? Qu’est-ce qu’on fait par­tout ? « Venez, venez ô inves­tis­seurs inter­na­tio­naux, nous allons sub­ven­tion­ner vos pseu­dos créa­tions d’emplois, nous allons vous donner accès à nos res­sources qua­si­ment gra­tui­te­ment ». Ici on dira vous aurez l’électricité à peu de frais ; vous aurez évi­dem­ment des exemp­tions fis­cales et tout ce que vous pouvez ima­gi­ner d’avantages… Et dans dix ou quinze ans vous nous lais­se­rez un pay­sage abso­lu­ment dévasté et lunaire et on fera sem­blant d’être sur­pris. En France, on aura un peu la même chose : « Venez ache­ter nos pro­duits tech­no­lo­giques » ! Il y a d’autres façons de le tour­ner. Mais, la ques­tion essen­tielle, ici, est la sui­vante : on a des chefs d’Etat – et c’est assez impor­tant pour des popu­la­tions – qui se pro­mènent comme des cour­tiers qui, en fait, vendent une main-d’œuvre à bon marché, des avan­tages légis­la­tifs et un accès aux res­sources sur un mode com­plè­te­ment soumis.

D’une part, parce qu’il y a un rap­port de forces qui est à l’avantage d’une pla­nète finan­cière qui s’est com­plè­te­ment auto­no­mi­sée dans l’histoire au cours du XXe siècle et, d’autre part, c’est plus socio­lo­gique, parce que les repré­sen­tants des Etats pro­viennent pré­ci­sé­ment des milieux sociaux qui pro­fitent des para­dis fis­caux. Ce sont des éco­no­mistes, ce sont… si vous prenez par exemple le Canada qui est lui-même un para­dis régle­men­taire de l’industrie minière mon­diale, tous les pre­miers ministres depuis Joe Clark [juin 1979 -mars 1980 du Parti pro­gres­siste-conser­va­teur], tous les pre­miers ministres au terme de leur car­rière poli­tique tra­vaillent pour ou dans l’industrie, notam­ment minière. On voit très bien qu’il y a une espèce d’apparentement entre ces milieux qui fait qu’un chef d’Etat, au fond, tra­vaille plus à agen­cer la légis­la­tion qu’il a en charge afin de favo­ri­ser l’essor du grand capi­tal inter­na­tio­nal que pour le bien de « ses » peuples.

« Le Devoir, 14 août 2010 : « Le projet de loi promis par Québec pour enca­drer l'exploitation des gaz de schistes n'a pas encore été pré­senté, ni même débattu, tandis que de plus en plus de citoyens s'inquiètent des impacts de l'exploitation de cette source d'énergie fos­sile. Qu'à cela ne tienne, la société alber­taine Questerre Energy espère tirer profit de ses pre­miers puits en sol qué­bé­cois d'ici la mi-2011. Gaz Métro a d'ailleurs déjà demandé des auto­ri­sa­tions gou­ver­ne­men­tales pour les bran­cher à son réseau. » « Le Devoir, 14 août 2010 : « Le projet de loi promis par Québec pour enca­drer l'exploitation des gaz de schistes n'a pas encore été pré­senté, ni même débattu, tandis que de plus en plus de citoyens s'inquiètent des impacts de l'exploitation de cette source d'énergie fos­sile. Qu'à cela ne tienne, la société alber­taine Questerre Energy espère tirer profit de ses pre­miers puits en sol qué­bé­cois d'ici la mi-2011. Gaz Métro a d'ailleurs déjà demandé des auto­ri­sa­tions gou­ver­ne­men­tales pour les bran­cher à son réseau. »

R.S.: Il y a tout de même une partie de ce tra­vail qui consiste à orga­ni­ser un dis­cours qui soit joli, rece­vable, accep­table pour les popu­la­tions. Je lisais dans Le Devoir [quo­ti­dien qué­be­cois] qu’un des ani­ma­teurs du site Ethical (sic !) Oil voué à la pro­mo­tion des sables bitu­mi­neux cana­diens tra­vaille­rait doré­na­vant pour le pre­mier ministre, Stephen Harper [pre­mier ministre depuis 2006]. Ce site Ethical Oil a réussi à pro­mou­voir l’idée que le pétrole pro­ve­nant des sables bitu­mi­neux était éthique parce que, contrai­re­ment à celui qui vient du Moyen-Orient, il ne finance pas l’oppression des femmes. Vous connais­siez cette his­toire ?

A.D.: C’est tout à fait typique de cette poésie d’affaires que nous servent les lob­bies jamais à court d’amalgames abra­ca­da­brants pour faire passer ou pour dégui­ser n’importe quel projet hau­te­ment contro­versé du point de vue même des scien­ti­fiques les plus che­vron­nés en une sorte de pro­grès social et envi­ron­ne­men­tal. On est très habi­tué, ici comme ailleurs, à ce net­toyage au vert, ce que l’on appelle en anglais le « green washing », ce qui est inté­res­sant sur cette ques­tion-là, au-delà de cet enjeu, c’est de se rendre compte, au fond, de ce qu’on oublie sou­vent : notre légis­la­tion au Canada ! On oublie, ici, étant donné un maquillage d’inspiration vague­ment pseudo-répu­bli­caine – qui a eu lieu dans les années 1960 et 1970 dans notre Etat – que nous avons été et res­tons une colo­nie. Au fond, qu’est-ce qu’une colo­nie ? C’est un Etat qui n’a aucune réserve pétro­lière, qui se donne à tout inves­tis­seur pétro­lier qui a les moyens de faire main basse sur nos res­sources. Et tout cela nuit beau­coup à la prise de conscience poli­tique que l’on pour­rait sou­hai­ter d’une popu­la­tion qui n’a pas de récit fon­da­teur.

L’indépendance du Canada a été votée, à coup de déci­sions suc­ces­sives (depuis 1867, jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle) au Parlement de Londres. Franchement, comme mythe fon­da­teur il y a plus sexy… On se retrouve, en fait, dans une légis­la­tion qui a vu son indé­pen­dance votée par un autre Parlement (la conquête bri­tan­nique date de 1763) et qui, au fond, n’a pas de res­sort his­to­rique pour se posi­tion­ner col­lec­ti­ve­ment par rap­port à des enjeux qui concernent un ter­ri­toire immense dont peu­ple­ment est à peu près ingé­rable. Il a été effec­tué par les popu­la­tions qui ont été his­to­ri­que­ment des colons, c’est-à-dire des agents de la colo­nie dépê­cher sur place pour exploi­ter les res­sources au détri­ment des popu­la­tions pre­mières, qui étaient les Amérindiens et sans avoir cette espèce d’engagement sub­jec­tif qu’ont les citoyens dans une République. Comme la monar­chie consti­tu­tion­nelle que nous sommes, ainsi qu’on la nomme pour trou­ver un euphé­misme à une colo­nie, vise en fait à faci­li­ter l’exploitation des res­sources – un peu comme au Congo – on se trouve dans une posi­tion où on voit, encore et tou­jours, des socié­tés étran­gères exploi­ter les res­sources.

Là c’est le plan nord au Québec pour exploi­ter les mines du nord : c’est le gou­ver­ne­ment du Québec qui finance des routes qui per­mettent à des indus­tries d’exploiter, sans payer de rede­vances au gou­ver­ne­ment, un patri­moine minier que l’on voit donc en quelque sorte quit­ter notre sous-sol sous nos yeux, sans que l’on puisse réagir. Nous sommes tou­jours dans cette situa­tion his­to­rique, qui nous place, nous les citoyens, dans la posi­tion des agents de la colo­nie et non comme des sujets agis­sant sur un plan col­lec­tif à l’échelle natio­nal.

R.S.: Des cour­tiers, des agents… c’est une société asser­vie que vous nous décri­vez. On va rester un peu au Canada. Je vous pro­mets que nous n’y res­te­rons pas com­plè­te­ment, parce que je ne vou­drais pas non plus que l’on donne l’idée que le Canada est par­ti­cu­liè­re­ment ter­rible sous ce rap­port. Je pense que vous trou­ve­rez moult exemples qui nous per­met­tront d’élargir, tout à l’heure, votre approche. Mais je vou­drais qu’on y reste un peu puisse que vous venez d’évoquer cette ques­tion de mines et c’était le sujet d’un livre que vous avez co-écrit avec William Sacher et Delphine Abade Noir Canada, qui a une curieuse his­toire, comme je le disais tout à l’heure, que vous avez un peu évo­quer. C’est donc au troi­sième anni­ver­saire de la publi­ca­tion de ce livre, Noir Canada.

A.D.: Ce livre-là relate une his­toire qui est celle de l’exploitation minière au Canada et il a lui-même son his­toire. Il a une sorte de mise en abîme parce que son his­toire est un peu annon­cée dans le contenu même du livre.

Par où com­men­cer ? Bon, disons déjà qu’historiquement le Canada, notam­ment, est un « miné­ralo-Etat » ; disons-le comme cela. C’est-à-dire, his­to­ri­que­ment la colo­nie cana­dienne a été dédiée tout à fait l’exploitation par des mono­poles ins­ti­tués par les gou­ver­ne­ments des res­sources minières – et d’autres res­sources notam­ment, mais prin­ci­pa­le­ment minières. Il y avait donc un Etat qui, vu ses ins­ti­tu­tions, appa­raît pour sou­te­nir ces indus­tries-là. On a créé du chemin de fer, on a amé­nagé les Bourses ; on a créé tout un cadre qui per­met­tait d’exploiter des res­sources, au départ au profit des forces colo­niales. Nous avons un destin colo­nial.

On a créé une légis­la­tion tout à fait avan­ta­geuse à cette exploi­ta­tion-là. Et, au milieu des années 1990, les cours des mine­rais n’étant pas aussi élevés qu’avant, les mines étant moins riches qu’avant, la mon­dia­li­sa­tion par ailleurs se déve­lop­pant, on a décidé de mon­dia­li­ser le modèle cana­dien. C’est-à-dire de faire en sorte que les inves­tis­seurs du sec­teur minier du monde s’enregistrent au Canada.

C’est pour cela qu’aujourd’hui 75% des socié­tés minières mon­diales sont cana­diennes. Trois socié­tés minières au monde sur quatre sont cana­diennes, sont enre­gis­trées au Canada. Donc, on est venu de Suède, d’Israël, de Belgique, d’Australie, des Etats-Unis… pour enre­gis­trer des socié­tés ici parce qu’on a, à partir des années 1990, déve­loppé un cadre avan­ta­geux pour cette indus­trie-là ; soit un cadre régle­men­taire et un cadre judi­ciaire.

R.S.: Est-ce que l’on pour­rait appe­ler cela de l’offshore minier ?

A.D.: Oui, tout à fait. Sans trop insis­ter tou­te­fois sur la ques­tion stric­te­ment fis­cale. Le pro­blème que l’on a avec les para­dis fis­caux et toutes les légis­la­tions off­shore c’est qu’on les iden­ti­fie par­fois beau­coup à la stricte ques­tion fis­cale. Elle est très impor­tante, évi­dem­ment, mais qui n’est pas la seule. Il y a toute la ques­tion régle­men­taire, judi­ciaire qui est en cause.

Et le Canada, en cela, est un para­dis judi­ciaire dans la mesure où toute société qui exploite dans le sec­teur minier à l’extérieur de nos fron­tières – et qui veut dis­po­ser d’une sorte de cou­ver­ture régle­men­taire et judi­ciaire – trouve au Canada un endroit de pré­di­lec­tion. Parce que l’on peut venir s’enregistrer et béné­fi­cier d’une sorte de climat d’affaires tout à fait favo­rable à Toronto pour le contexte minier. Il y a des Bourses tout à fait adap­tées à la spé­cu­la­tion qui est propre à l’exploration minière. On peut engran­ger énor­mé­ment de capi­taux, parce qu’il y a ici des avan­tages fis­caux qui sont confé­rés aux finan­ciers du domaine minier, de sorte que les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels sont encou­ra­gés de placer leurs actifs spé­ci­fi­que­ment dans le domaine minier.

En 2008, 450 mil­liards de dol­lars qui ont été inves­tis stric­te­ment sur des titres miniers au Canada. Ces sommes d’argent ce n’est pas seule­ment issu des inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels au sens « abs­trait », c’est en réa­lité l’argent des citoyens et des épar­gnants. C’est-à-dire que les fonds de retraite, les com­pa­gnies d’assurances, les banques, les fonds com­muns de tout genre sont amenés ici de par les inci­ta­tions fis­cales du gou­ver­ne­ment fédé­ral afin de placer leurs actifs spé­ci­fi­que­ment dans le domaine minier. Cela fait de Toronto en quelque sorte le bas de laine de l’industrie minière mon­diale.

Il y a une sorte de pipe­line d’argent qui part de Toronto et qui ali­mente en flux finan­ciers tous les pro­jets ris­qués du monde à l’extérieur de nos fron­tières. Ces pro­jets sont très sou­vent contro­ver­sés. Parce qu’en matière envi­ron­ne­men­tale, en matière sociale, en matière poli­tique, en matière de sécu­rité, ils pro­voquent par­fois des catas­trophes, en tout cas énor­mé­ment de remous. Il suffit, à ce sujet, de lire la docu­men­ta­tion inter­na­tio­nale. Vous aviez donc quelqu’un, par exemple, comme Thierry Michel [voir le site : http://​www​.congo​-river​.com/​i​n​d​e​x.php], qui est un réa­li­sa­teur belge. Il a fait un film sur l’ancien Congo belge en rela­tion aux res­pon­sa­bi­li­tés contem­po­raines de la Belgique liées à un poten­tat belge, George Forrest sur une mine déte­nue par des Belges [voir ci-des­sous l’entretien-vidéo avec Thierry Michel].

Et là, il y a un ingé­nieur belge – on est dans un contexte belgo-belge à fond ici – qui dit : quand on veut du finan­ce­ment pour notre projet minier on va au Canada. Le docu­men­taire ne por­tait pas sur le Canada et puis il ne par­lait pas de Singapour, de Francfort par exemple. On n’était que dans cette logique vou­lant que l’industrie minière au monde trouve son finan­ce­ment au Canada. Ce finan­ce­ment-là, ce sont les épar­gnants cana­diens [fonds de pen­sion] qui le four­nissent aux indus­tries minières mon­diales, alors que la légis­la­tion cana­dienne, en même temps, four­nit un cadre régle­men­taire et judi­ciaire. Et, elle empêche toute pour­suite judi­ciaire en termes pra­tiques ou en termes de droits pour des abus que com­met­traient à l’échelle inter­na­tio­nale ces socié­tés.

Donc on les pro­tège léga­le­ment, du point de vue de la régle­men­ta­tion et du point de vue de la finance. C’est donc un havre de l’industrie extrac­tive mon­diale. Ce que l’on a expli­qué dans Noir Canada. Cela n’a pas plu à tout le monde étant donné que l’on a fait l’objet de pour­suites [plainte en dif­fa­ma­tion], d’une part, pour un mon­tant de 6 mil­lions de dol­lars de Barrick Old Corporation et, d’autre part, de 5 mil­lions de dol­lars de…

R.S.: Six mil­lions de dol­lars ?

A.D.: Six mil­lions de dol­lars de Barrick Old Corporation qui a fina­le­ment fait l’objet d’un règle­ment hors cour après trois années et demie de pro­cé­dure [voir sous note 1 l’explication à ce sujet de l’éditeur]. Une autre cause, pen­dante, qui est celle de Banjo Corp. Cette fois dans une autre pro­vince cana­dienne, en Ontario, pour cinq mil­lions de dol­lars.

R.S.: Vous avez l’objet de ce que vous appe­lez les « pour­suites bâillons » ? Est-ce que cela fait partie de cette régle­men­ta­tion si accueillante que vous étiez en train de nous décrire pour toutes ces opé­ra­tions extra­or­di­naires ?

A.D.: Ce serait com­pli­qué, je n’aurais pas qua­li­fié comme ainsi les pour­suites dont on a fait l’objet. Je peux dire, par rap­port à Barrick Old Corporation qu’il y a eu un juge­ment, le 12 août 2011, qui pré­sen­tait la pour­suite comme appa­rem­ment abu­sive. Et il y a, éga­le­ment, cette pour­suite de Banjo. D’une manière géné­rale, il y a eu au Canada beau­coup de débats sur ce que l’on appelle les « pour­suites bâillon ». Les envi­ron­ne­men­ta­listes ont été les pre­miers a sou­levé ce pro­blème. C’est une notion inté­res­sante sur laquelle j’avais fait une série d’interventions en France. Elle sert ceux qui estiment être vic­times de « pour­suites bâillon » dans la mesure où il s’agit d’une notion qui permet, en quelque sorte, de poli­ti­ser un débat pré­ci­sé­ment face à des acteurs qui cherchent à le judi­cia­ri­ser.

La notion de « pour­suite bâillon » permet de repo­li­ti­ser ce que l’on veut dépo­li­ti­ser. C’est ce que disait le juriste Pierre Noreau, pro­fes­seur de droit à l’Université de Montréal [Centre de recherche en droit public – CRDP]. Il indi­quait que la mobi­li­sa­tion de la jus­tice quant au débat public risque de priver de droits des acteurs qui ne font que se pré­va­loir de leur liberté d’expression. Pourquoi ? Parce que dans le sys­tème de droit bri­tan­nique qui est en grande partie le nôtre – quoique nous ayons le Code civil au Québec – selon Pierre Noreau et aussi le pro­fes­seur de droit, Pierre Trudel de l’Université de Montréal [CRDP] l’expliquent ainsi : la notion de répu­ta­tion prend le dessus sur celle d’expression.

R.S.: C’est-à-dire ?

A.D.: C’est-à-dire que dans la hié­rar­chie des droits une firme qui estime être lésée du point de vue de sa répu­ta­tion peut faire valoir ses droits au-delà de la notion de liberté d’expression.

Donc, en droit, la ques­tion de la dif­fa­ma­tion a peu à voir avec le vrai ou le faux d’une démarche mais plutôt sur ce que l’on appel­lera l’intention de nuire, le fait d’atteindre une répu­ta­tion. On entre là dans une dis­cus­sion de droit qui m’apparaît, à moi, assez sibyl­line. Je pense qu’il devrait y avoir – et ce n’est pas encore le cas ici, malgré des avan­cées légis­la­tives – une loi qui immu­nise toutes les per­sonnes qui par­ti­cipent au débat public. Comment on peut défi­nir une per­sonne qui par­ti­cipe au débat public ? C’est quelqu’un qui par­ti­cipe à des ques­tions de société qui ne concernent pas ses inté­rêts propres. Lorsque je parle de l’Afrique, lorsque je parle des para­dis fis­caux, je n’ai pas d’intérêts propres à défendre dans ce domaine. Je n’ai pas d’actifs en Afrique. Je ne suis pas en train d’orchestrer une car­rière poli­tique ou quoique ce soit. Je m’intéresse à des ques­tions comme partie pre­nante d’un sujet col­lec­tif que nous devrions consi­dé­rer que nous consti­tuons plutôt que de se voir sans cesse comme des stricts indi­vi­dus.

R.S.: C’est inté­res­sant ce que vous dites-là. En France, nous avons cette concep­tion sur ce qu’on a appelé les lan­ceurs d’alerte dans le domaine scien­ti­fique. C’est-à-dire que nous avons demandé cette immu­nité, cette pro­tec­tion – que vous êtes en train de décrire – pour tout ce qui est des scien­ti­fiques qui dénoncent tel ou tel pro­blème de santé publique, tel ou tel risque que l’on fait peser sur les popu­la­tions à leur insu. Vous, vous l’élargissez à l’ensemble de ceux qui nour­ri­raient le débat public. C’est une sorte de volonté de repo­li­ti­ser le débat, en effet, de manière très vigou­reuse. Dirais-je.

A.D.: Oui… d’autant plus qu’il y a énor­mé­ment de pro­blèmes par rap­port à la judi­cia­ri­sa­tion du débat public. Surtout dans le sys­tème d’inspiration bri­tan­nique, l’argent est au cœur de la pro­cé­dure judi­ciaire.

On peut donc trans­for­mer la simple pro­cé­dure judi­ciaire en un châ­ti­ment envers ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. Quand tu as des avo­cats que tu vois tra­vailler des semaines et des semaines sur des dos­siers, qui ont des hono­raires qui oscil­lent autour de 500 euros de l’heure, on peut bien ima­gi­ner qu’il n’y a plus que les mil­lion­naires et les mul­ti­na­tio­nales qui peuvent accé­der à la jus­tice !

Et il y a plu­sieurs pro­blèmes qui en découlent en cas­cade. La jus­tice ne se saisit que des pro­blèmes que l’on lui soumet, en droit bri­tan­nique ; elle n’a pas de droit dis­cré­tion­naire. C’est donc tou­jours par rap­port à la façon dont un jus­ti­ciable va pré­sen­ter une cause que la jus­tice va réflé­chir. Comme il n’y a que des mil­lion­naires qui sont capables de sou­mettre à la jus­tice des pro­blèmes, les juges ne connaissent plus, socio­lo­gi­que­ment, que des pro­blèmes de riches.

Ils sont com­plè­te­ment, en quelque sorte, for­maté par la façon dont l’immense majo­rité de mil­lion­naires qui se pré­sentent devant eux ont de pré­sen­ter leurs pro­blèmes. Il y a donc là des pro­blèmes en série. Les gens qui dis­posent de peu de moyens – et même des gens de la « classe moyenne » – ne pour­ront jamais mobi­li­ser la jus­tice pour dire : s’il y a des socié­tés cana­diennes pré­sentes à l’occasion des conflits mili­taires des grands lacs en Afrique – qui ont fait autour de six mil­lions de morts – elles devraient peut-être faire l’objet d’un inté­rêt de la jus­tice du pays. Ils n’auront jamais les moyens pour le faire. Ou presque. Ce sera tou­jours des com­bats qui n’en finissent plus par rap­port à des pro­cé­dures qui sont abso­lu­ment las­santes. C’est de gros gros pro­blèmes qui sont en cause. C’est pour cela que cette voie de la judi­cia­ri­sa­tion est assez vite sté­rile du moment que l’on a com­pris dans quel bour­bier ter­mi­no­lo­gique on en arrive dans ces arènes.

R.S.: Ce qui donne assez sou­vent un sen­ti­ment d’impuissance, aussi, pour suivre dans cette veine, c’est le sen­ti­ment qu’il y a, en face, un sys­tème qui est par­fai­te­ment ver­rouillé parce que – je pense à la forêt là, et à la défo­res­ta­tion : soit vous n’avez pas de lois et il est donc très facile de défo­res­ter tran­quille­ment (vous n’avez pas le droit parce qu’il n’y a pas, par exemple, le droit de pro­priété recon­nue ou sur telle ou telle por­tion de ter­ri­toire) ; soit vous avez des lois et, là, elles sont tout sim­ple­ment bafouées, détour­nées… Et donc, ce sen­ti­ment qu’entre léga­lité et illé­ga­lité, fina­le­ment la fron­tière est par­fai­te­ment brouillée. Il n’y a plus un côté qui serait un côté sûr et un côté qui soit le côté dan­ge­reux.

A.D.: Il y a un magis­trat fran­çais, Jean de Maillard, qui a très bien réflé­chi sur ces ques­tions d’ambiguïté sur ces ques­tions entre l’économie licite et l’économie illi­cite. Ses tra­vaux sont très inté­res­sants dans la mesure où, au départ, au début de sa recherche, il consta­tait un assaut, disons, de forces cri­mi­nelles sur les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles tra­di­tion­nelles.

A la faveur de la crise éco­no­mique des « sub­prime » de 2008, on a constaté que l’économie licite elle-même fonc­tion­nait de manière délin­quante et qu’elle déve­lop­pait des méthodes, des struc­tures, des agen­ce­ments qui sont tel­le­ment sin­gu­liers, pour ne pas dire bizarre, qu’ils échappent au droit lui-même. C’est-à-dire que le droit n’arrive pas concep­tuel­le­ment à appré­hen­der la qua­lité ou le statut de construc­tions stra­té­giques, finan­cières qui res­semblent plutôt au fruit du tra­vail d’apprentis sor­ciers. Il y a donc là quelque chose qui échappe effec­ti­ve­ment au droit.

Lorsque l’on ana­lyse les rela­tions iniques entre des firmes mul­ti­na­tio­nales qui ont des actifs qui excèdent lar­ge­ment les pro­duits inté­rieurs bruts des Etats et les dix Etats qui sont là, à genoux, à sol­li­ci­ter des finan­ce­ments inter­na­tio­naux, on se rend sou­vent compte que les contrats qui sont signés entre les dix Etats et les inves­tis­seurs étran­gers ont valeur de lois, au-delà des droits consti­tu­tion­nels votés par les­dites ins­tances gou­ver­ne­men­tales ou poli­tiques.

Il y a donc ici tout un pro­blème : c’est que l’on se retrouve en quelque sorte à négo­cier avec des indus­tries qui savent, avec leurs armées d’avocats, com­ment faire la loi. Comment faire la loi ? Ce n’est plus un retour à un Etat de nature, comme on pour­rait le penser en théo­rie consti­tu­tion­nelle, c’est une façon de régle­men­ter le retour à l’Etat de nature. C’est une façon de faire passer dans la loi des états de non droit, c’est de voir la force des petits contrats. Je pour­rai vous racon­ter au Canada com­ment, par des ententes entre des par­ties dans des cadres contrac­tuels, on en arrive à amener des gens à abdi­quer des droits pour­tant recon­nus par la Constitution. C’est-à-dire qu’on ne se rend pas compte, dans le cadre légal, il peut y avoir des élé­ments qui sup­plantent le cadre lui-même. Il y a un tel imbro­glio concep­tuel aujourd’hui…

R.S.: J’aimerai bien un exemple, là…

A.D.: Les envi­ron­ne­men­ta­listes qui ont signé des règle­ments à l’amiable dans le cadre de pour­suites judi­ciaires ont été amené à dire qu’ils avaient abdi­qué des droits en termes de liberté d’expression. C’est-à-dire que, comme il y a un côté trop cher pour se pré­sen­ter dans un cadre judi­ciaire, ces envi­ron­ne­men­ta­listes vont dire, dans le cadre d’un règle­ment hors cour auquel j’ai été forcé étant donné un rap­port de forces inégal : « j’ai dû abdi­quer des droits ». Cela existe à mains égards.

Des Etats, ou des popu­la­tions via leurs Etats, vont voir leurs propres droits consti­tu­tion­nels bafoués parce que, tout d’un coup, un Etat aura signé, par exemple, un contrat per­met­tant l’accès à des res­sources à une société qui pourra se pré­va­loir des termes du contrat qui contre­dit des lois natio­nales. Vous avez par exemple un ministre qué­bé­cois qui n’a pas pu dire quels étaient les termes d’une entente entre le gou­ver­ne­ment du Québec et une société pétro­lière privée pour l’exploitation éven­tuelle de réserves pétro­lières au large du fleuve Saint-Laurent. Cela parce qu’il y avait une clause de confi­den­tia­lité entre le gou­ver­ne­ment du Québec et ladite société. Nous voyons là des avo­cats d’affaires, des juristes d’entreprise, des fis­ca­listes, etc. – selon les sec­teurs – qui créent, en quelque sorte, du droit, « du droit hors du droit » ou en accoin­tance avec le droit. C’est là que l’on se rend compte du rap­port entre le droit – qui devrait tel­le­ment faire l’objet d’une socio­lo­gie du droit rigou­reuse et cri­tique, ce que l’on attend beau­coup – et des ins­ti­tu­tions publiques com­plè­te­ment sou­mises aux règles de la finance inter­na­tio­nale. On constate que ces ins­ti­tu­tions ne sont pas capables d’être sou­ve­raines par rap­port aux enjeux qui les attendent his­to­ri­que­ment.

Cette fai­blesse va finir par entraî­ner au moins une sorte de déso­béis­sance civile et une sorte de mobi­li­sa­tion auto­nome. Comme Frantz Fanon pou­vait l’imaginer par exemple dans les colo­nies, où, là, la réponse par rap­port à une inquié­tude quant au bien public sera pro­ba­ble­ment vio­lente, à terme. Quand les gens n’auront plus de pois­sons dans leurs eaux, quand ils vont se prendre des can­cers de la peau à 15 ans, quand ils vont voir qu’ils sont com­plè­te­ment aux mains des « forces » qui sont celles de l’enrichissement infini des moins nom­breux, ils vont com­prendre qu’ils sont lais­sés à eux-mêmes. Alors, ils vont créer des ins­ti­tu­tions, selon la forme la plus tra­di­tion­nelle, c’est-à-dire par insur­rec­tion.

R.S.: D’autant plus que l’on voit, effec­ti­ve­ment, que la situa­tion s’exacerbe. Je me deman­dais com­ment vous ins­cri­vez dans le pay­sage de dévas­ta­tion que vous êtes en train de nous dres­ser, tout ce qui est la « finan­cia­ri­sa­tion » de la nature. Aujourd’hui, jus­te­ment, on assiste à la mar­chan­di­sa­tion de tous ces biens que sont l’eau, l’air ; ce qu’on appelle les ser­vices éco-sys­tè­miques. Le fait de pou­voir fil­trer de l’eau par des plantes, le fait que la pré­sence d’une zone humide, par exemple, va régu­ler l’ensemble d’un bassin-ver­sant, toutes ces choses. La vie.

A.D.: Je n’insisterai que sur un aspect de la ques­tion, à savoir la mar­chan­di­sa­tion, la finan­cia­ri­sa­tion des dif­fé­rentes formes de vie. Lorsque l’on ana­lyse com­ment se sont déve­lop­pés autant la connais­sance de l’appareil psy­chique et la connais­sance des stra­ta­gèmes bour­siers, finan­ciers, on se rend compte à quel point il y a une sorte de rap­port spé­cu­laire entre le refou­le­ment, comme pos­si­bi­lité ou méca­nisme de l’appareil psy­chique, et celui de la finance.

Lorsque l’on finan­cia­rise quelque chose on risque fort de cher­cher à en perdre conscience et de trans­for­mer cette chose, la dépla­cer d’un point de vue concep­tuel de sa caté­go­rie d’appartenance la plus sensée du point de vue de la pensée à une autre caté­go­rie, à une caté­go­rie inadap­tée qui est celle de la com­mer­cia­li­sa­tion, de l’exploitation et ainsi de suite.

Je suis très sen­sible à cette phrase de Georg Simmel – en 1896, lorsqu’il pré­pa­rait son grand-livre, La phi­lo­so­phie de l’argent – qui disait que dans des rela­tions d’affaires, au fond, des acteurs vont être beau­coup plus bru­taux quant aux opé­ra­tions qu’ils mènent et jusqu’où ils vont que s’ils fai­saient direc­te­ment les choses. Il y a cette espèce d’écran que consti­tue l’argent, qui est un écran psy­chique. Lorsque l’on est confronté à des colonnes comp­tables, lorsque l’on est confronté à des résul­tats d’entreprise, lorsque l’on est confronté sim­ple­ment à des opé­ra­tions tri­mes­trielles, lorsque l’on se soucie du sort des action­naires, qu’est-ce qu’on fait ?

On créé un micro­cosme auquel on soumet tout le reste, mais sans le voir, en le voyant sim­ple­ment comme une matière pre­mière vouée à per­mettre des ren­de­ments. C’est cela la finan­cia­ri­sa­tion d’un point de vue psy­chique. Et cette trans­for­ma­tion éco­no­mico ou finan­ciaro-psy­chique de tout bien de réfé­rence est for­cé­ment un motif d’inquiétude pour tous ceux qui ont à cœur le bien public et ceux qui ont à cœur l’économie au sens noble, à savoir com­ment on pense des « rela­tions bonnes » entre les choses.

Treating people

AngloGold Ashanti se pré­sente. Alain Deneault : « Je prends un concept qui est emblé­ma­tique entre tous, c’est celui de « bonne gou­ver­nance ». Comment voulez-vous penser avec un vocable pareil ? Qui n’a aucune éty­mo­lo­gie, qui ne ren­voie à aucune mémoire his­to­rique, qui est tout sim­ple­ment le par­ti­cipe pré­sent sub­stan­ti­fié du verbe gou­ver­ner, le par­ti­cipe pré­sent étant le temps le plus faible et le plus insi­gni­fiant en fran­çais ! C’est comme si plutôt que de parler de la pro­me­nade on choi­sit de dire la mar­chance. »

R.S.: Je vou­drai que l’on revienne au titre de votre der­nier livre, Faire l’économie de la haine, parce qu’effectivement on a l’impression d’avoir tra­versé une haine incroyable à vous écou­ter, une haine d’une vio­lence inouïe et qui ne se dit pas, qui se tapit dans tout ce sys­tème, mais c’est une haine qui à quoi pour objet ? L’humanité ? La terre ? La vie ?

A.D.: Déjà, c’est une haine dont on fait l’économie et qui ne se ques­tionne même pas sur son objet et qui ne se mani­feste pas non plus. Je veux dire, aujourd’hui, que quelqu’un de hai­neux peut sim­ple­ment être un lec­teur de jour­naux finan­ciers qui est très gentil avec ses enfants, son chien, ses voi­sins, sa famille et ses employé·e·s même ; et sim­ple­ment lais­ser le sys­tème porter sur lui, l’odieux de situa­tions que l’on a plus à assu­mer du point de vue de sa psyché. Il y a comme un trans­fert sur des ins­tances imper­son­nelles que sont les per­sonnes morales (firmes, société) ou toutes sortes d’institutions dans la sphère publique.

Il s’ensuit une cen­sure insi­dieuse. En fait, on inculque, par la voie des jour­naux, de la conscience publique quels que soient ses biais, de l’éducation, des moda­li­tés de pensée, des formes cog­ni­tives qui sont cen­su­rantes à l’origine et qui nous empêchent de nommer un chat un chat, qui nous empêchent de voir l’ordre du monde dans sa cruauté et, par exemple, le déve­lop­pe­ment des formes ins­ti­tu­tion­nelles du champ éco­no­mique comme étant aber­rante.

On est plus capable, lorsque l’on essaie de quit­ter ces chan­tiers battus des notions toutes faites que l’on nous demande d’utiliser, notre voix tremble, on se sent isolé et ainsi de suite. Je prends un concept qui est emblé­ma­tique entre tous, c’est celui de « bonne gou­ver­nance ». Comment voulez-vous penser avec un vocable pareil ? Qui n’a aucune éty­mo­lo­gie, qui ne ren­voie à aucune mémoire his­to­rique, qui est tout sim­ple­ment le par­ti­cipe pré­sent sub­stan­ti­fié du verbe gou­ver­ner, le par­ti­cipe pré­sent étant le temps le plus faible et le plus insi­gni­fiant en fran­çais !

C’est comme si plutôt que de parler de la pro­me­nade on choi­sit de dire la « mar­chance ». C’est cela la gou­ver­nance, c’est cesser de parler de poli­tique, c’est cesser de parler de rap­ports de force, c’est cesser de parler de rap­ports de classes, c’est cesser de parler de citoyen­neté, c’est cesser de parler de res­pon­sa­bi­lité et de bien public, de bien commun, pour parler d’une sorte de moda­lité de ges­tion des choses en tant qu’elle serait des inté­rêts par­ta­gés par des par­te­naires. C’est exac­te­ment ce que nous dit cette théo­rie de la gou­ver­nance.

Et on nous amène aujourd’hui à l’utiliser pour penser des situa­tions poli­tiques, his­to­riques, d’une com­plexité inouïe. Et donc on nous rend bête avec des notions qui sont des pas­sages obli­gés de la pensée publique autant dans le domaine sco­laire, col­lé­gial et uni­ver­si­taire que poli­tique et gou­ver­ne­men­tal. Même les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, qui cherchent du finan­ce­ment, sont obli­gées d’utiliser ces notions-là. C’est un exemple entre mille.

On nous rend bête et ce n’est pas seule­ment qu’on nous rend bête, mais c’est que l’on nous amène par ces struc­tures cog­ni­tives à déve­lop­per nous-mêmes nos moda­li­tés cen­su­rantes. La cen­sure, aujourd’hui, par­ti­cipe de l’économie de la haine. Du fait de faire l’économie de la haine, la cen­sure aujourd’hui n’est pas de l’ordre des anciens bureaux de cen­sure que l’on connais­sait, qui ratu­raient des pas­sages que l’on était à même de conce­voir, elle est infra­cons­ciente, c’est qu’elle nous amène en quelque sorte à nous-mêmes nous inter­dire ce qu’il fau­drait dire pour arri­ver à des constats néces­saires qui soient de l’ordre d’un renou­veau de l’activité publique.

R.S.: Empêcher de penser, empê­cher de dire, empê­cher même d’éprouver. On a l’impression d’une sorte d’anesthésie géné­rale. Je pense là à un concept que vous avez déve­loppé, celui de « géno­cide invo­lon­taire ». Si le géno­cide était volon­taire on éprou­ve­rait tout de même un remords, en tout cas quelque chose, une émo­tion.

A.D.: Le « géno­cide invo­lon­taire » est une notion qui se calque sur la notion « d’homicide invo­lon­taire » et qui, au-delà de cette reprise, consiste à pla­ni­fier, on est dans quelque chose de l’ordre du géno­cide, mais évi­dem­ment le géno­cide tra­di­tion­nel et le géno­cide invo­lon­taire sont deux choses dif­fé­rentes. Mais ils par­ti­cipent, sour­de­ment, d’un même mépris de cer­tains peuples par rap­port à d’autres et par­ti­cipent éga­le­ment d’une pla­ni­fi­ca­tion. Mais d’une pla­ni­fi­ca­tion, là, non pas volon­taire de la mort des uns par les autres, en rap­port à des appar­te­nances cultu­relles ou disons raciales et autres, le « géno­cide invo­lon­taire » est une opé­ra­tion qui consiste à mépri­ser les consé­quences vitales que peuvent avoir sur les peuples des pro­jets indus­triels parce que ces peuples-là sont mépri­sables. Et donc, on va feindre tout au mieux de mener des études sur l’impact social, envi­ron­ne­men­tal, et de santé publique sur des popu­la­tions sur des pro­jets qu’on aurait, on aura feint de mener des consul­ta­tions, on créé des esti­ma­tions frau­du­leuses, on créé des pro­jets, ainsi de suite.

On s’arrange à ne pas être conscient presque sciem­ment, au fond, de consé­quences de pro­jets parce qu’au fond telle popu­la­tion amé­rin­dienne de l’Equateur ou les Maliens de Yatéla [région avec des mines d’or] ne valent pas la chan­delle. Là il y a quelque chose de sour­de­ment géno­ci­daire qui se déve­loppe, dans la mesure où on est à même de savoir que ce que l’on entre­prend d’un point de vue indus­triel, l’exploitation des mines et du pétrole va conduire à la dis­pa­ri­tion des peuples. On peut parler d’AngloGold et d’ IAMGOLD [2] qui sont toutes les deux pro­prié­taires d’un consor­tium au Mali qui a entraîné de telles consé­quences envi­ron­ne­men­tales, une telle nui­sance à la santé publique que les femmes maliennes se sont mises à faire des fausses couches en série. Là on parle d’un géno­cide au sens éty­mo­lo­gique, car on empêche la généa­lo­gie des peuples. Dans les seuls points d’eau potable de la région on a retrouvé de l’arsenic, du cya­nure et ainsi de suite qui ont pro­vo­qué ce désastre en matière de santé publique.

Evidemment, il n’y a pas un indus­triel, il n’y a pas un ges­tion­naire qui a eu l’intention de tuer des peuples, mais on méprise tel­le­ment leur exis­tence que l’on ne se pose même pas la ques­tion. Donc, on fait l’économie de la ques­tion de la vie des peuples envi­ron­nant les points d’exploitation minière, pour extraire de l’or ou du pétrole

R.S.: L’antidote à cette éco­no­mie de la haine ? C’est de ne pas faire l’économie de la rage ?

A.D.: Déjà, nous avons une res­pon­sa­bi­lité par rap­port aux struc­tures de refou­le­ment qui sont mises en œuvre pour nous amener à ne pas voir les choses en face. Nous n’avons pas à être soli­daire de moda­li­tés qui mènent à se com­por­ter comme si nous étions hai­neux alors que nous ne le sommes pas.

La par­ti­ci­pa­tion que nous pou­vons avoir comme « épar­gnant » [par le biais des fonds de pen­sion] à des firmes indus­trielles qui sont des­truc­trices doivent, à un titre ou à un autre, rele­ver d’un fait de res­pon­sa­bi­lité quant à ceux qui peuvent, dans un pre­mier temps, s’estimer dupé par un sys­tème et qui, dans un deuxième temps, prennent la res­pon­sa­bi­lité d’y réagir. C’est un pre­mier point.

L’autre point c’est de cesser de se consi­dé­rer comme de stricts indi­vi­dus, l’individualisme est une créa­tion ins­ti­tu­tion­nelle et col­lec­tive. On nous façonne comme indi­vi­dus pour nous faire oublier, qu’au fond, dans l’histoire les sujets ont tou­jours été, d’une façon ou d’une autre, col­lec­tifs. Les « indi­gnés » aujourd’hui à l’échelle pla­né­taire forment une sorte de sujet col­lec­tif. Ce ne sont pas des indi­vi­dus qui ont décidé, sur une base indi­vi­duelle, par hasard, un jour, de sortir dehors avec une tente et une pan­carte, c’est un phé­no­mène, qui est dif­fi­cile à ana­ly­ser, mais qui existe bel et bien, de sub­jec­ti­vité col­lec­tive qui est à l’œuvre.

C’était le cas en 1848, c’était le cas en 1968, c’est le cas encore aujourd’hui. Il y a quelque chose d’une sub­jec­ti­vité poli­tique qui déter­mine ce que l’on pour­rait appe­ler la sou­ve­rai­neté des peuples. Les peuples sont sou­ve­rains eux aussi lorsqu’ils ont un impact sur le cours his­to­rique des choses, lorsqu’ils repré­sentent une force déci­sive. Et c’est n’en oubliant pas que l’on n’est pas seule­ment des indi­vi­dus, isolés dans un sous-sol, à regar­der la télé­vi­sion que l’on peut faire la dif­fé­rence dans l’histoire.

Le troi­sième point consiste à réflé­chir à la façon de rendre révo­lues des ins­ti­tu­tions abso­lu­ment déna­tu­rées, tel­le­ment cor­rom­pues, c’est tau­to­lo­gique, tant que l’on n’en recon­naît pas la nature et rendre révo­lues des ins­ti­tu­tions, c’est stric­te­ment faire la révo­lu­tion. Je pense que l’on en est là.

Version Imprimante

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Notes

[1] « Règlement de l’action de Barrick Gold contre les auteurs et l’éditeur de Noir Canada??Barrick Gold Corporation (« Barrick »), Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher (col­lec­ti­ve­ment, les « Auteurs ») et Les Éditions Écosociété Inc. (« Écosociété ») annoncent qu’ils ont réglé hors Cour l’action en dif­fa­ma­tion inten­tée par Barrick en avril 2008 en Cour supé­rieure du Québec en rela­tion avec le livre Noir Canada : pillage, cor­rup­tion et cri­mi­na­lité en Afrique (« Noir Canada ») écrit par les Auteurs et publié par Écosociété (l’« Action »).?Afin de régler le litige qui l’oppose à Barrick, Écosociété met fin à la publi­ca­tion et l’impression de Noir Canada et a effec­tué un paie­ment signi­fi­ca­tif à Barrick.?Une partie de Noir Canada se rap­porte à des allé­ga­tions concer­nant l’implication allé­guée de Barrick en Tanzanie en 1996. Les Auteurs recon­naissent qu’ils n’ont pas de preuve d’implication de Barrick en Tanzanie en 1996 et que Barrick et d’autres par­ties contestent les allé­ga­tions entou­rant les évé­ne­ments à la conces­sion de Bulyanhulu en 1996. ?En rela­tion avec le contenu de Noir Canada concer­nant le Congo, Barrick recon­naît que la thèse des Auteurs et de plu­sieurs autres per­sonnes est à l’effet que la pré­sence de plu­sieurs res­sources miné­rales, dont l’or, au Congo était un des prin­ci­paux motifs à l’origine des conflits dans ce pays et que la pré­sence de com­pa­gnies minières trans­na­tio­nales dans une région en guerre, telle les Grands Lacs afri­cains peut avoir des consé­quences impré­vues et sérieuses.?Les Auteurs recon­naissent que bien que ces ques­tions aient été étu­diées de façon appro­fon­die par un groupe d’experts des Nations Unies, en 2001-2002, ces experts n’ont fait aucune men­tion de Barrick. Les Auteurs recon­naissent que Barrick a pré­senté des docu­ments et témoi­gnages indi­quant qu’elle n’a eu qu’une pré­sence très limi­tée au Congo à l’été de 1996 exé­cu­tant du tra­vail explo­ra­toire sur une petite partie d’une conces­sion minière de 82 000 km² au Congo et indi­quant qu’elle n’a eu aucune impli­ca­tion dans les conflits au Congo. Les Auteurs recon­naissent qu’ils n’ont aucune preuve à l’effet contraire.?Barrick, les Auteurs et Écosociété conviennent que l’Action ins­ti­tuée par Barrick et l’écriture et la publi­ca­tion du livre Noir Canada par les Auteurs et Écosociété ont été entre­prises de bonne foi et avec la convic­tion qu’elles étaient légitimes.?Les Auteurs réitèrent ce qu’ils ont écrit dans l’introduction de Noir Canada, à savoir que « cet ouvrage ne consti­tue pas une condam­na­tion som­maire de socié­tés » qu’il cite, et qu’ils ne s’étaient pas donnés pour mandat d’assurer ulti­me­ment la véra­cité des allé­ga­tions que le livre déve­loppe à partir de docu­ments publics. Les Auteurs main­tiennent queNoir Canada a été écrit afin de sus­ci­ter un débat public sur la pré­sence contro­ver­sée d’intérêts cana­diens en Afrique et d’en appe­ler à la créa­tion d’une com­mis­sion d’enquête sur cette pré­sence cana­dienne en Afrique. Ils main­tiennent tou­jours cette posi­tion et conti­nuent de s’enquérir du rôle des socié­tés pri­vées actives en tant que par­te­naires com­mer­ciaux auprès de repré­sen­tants poli­tiques afri­cains enga­gés dans des conflits armés. ?Écosociété consi­dère que Noir Canada est per­ti­nent et d’intérêt publicque la thèse qui y est déve­lop­pée consti­tue une contri­bu­tion essen­tielle à la pensée cri­tique et méri­tait d’être publiée. Écosociété entend pour­suivre sa mis­sion d’éditeur indé­pen­dant qui publie des essais d’intérêt public visant à sus­ci­ter des débats de société. » [2] Une illus­tra­tion du rôle du Canada comme off­shore minier se trouve dans le cur­ri­cu­lum vitae du pré­sident du conseil et admi­nis­tra­teur de IAMGOLD : William D. Pugliese. Ce der­nier se décrit ainsi, sur le site de la firme : « M. Pugliese, homme d’affaires, est l’un des fon­da­teurs de la Compagnie. De 1990 à 1993, il a occupé les fonc­tions de copré­sident du conseil et de chef de la direc­tion de la Compagnie. En jan­vier 2003, M. Pugliese a quitté le poste de chef de la direc­tion et a conservé son rôle de pré­sident du Conseil. Il a par­ti­cipé direc­te­ment à l’évolution de la Compagnie, notam­ment à la mise en valeur de la conces­sion Sadiola au Mali par l’entremise de ses démarches auprès des repré­sen­tants du gou­ver­ne­ment et ses par­te­naires de co-entre­prises. M. Pugliese pos­sède une vaste expé­rience du domaine des affaires, acquise sur une période de 35 ans en tant qu’actionnaire prin­ci­pal d’un cer­tain nombre d’entreprises cana­diennes pri­vées, y com­pris de réper­toires d’affaires sur Internet et la com­mer­cia­li­sa­tion de don­nées, le déve­lop­pe­ment de pro­prié­tés de vil­lé­gia­ture au Canada, et le déve­lop­pe­ment et l’octroi d’une licence de Smartboard, un pro­duit tech­no­lo­gique de construc­tion bre­veté. » (Réd. A l’Encontre)

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