Haïti : quelles perspectives après la catastrophe ?

Mis en ligne le 02 février 2010

Port-au-Prince, le 27 Janvier 2010

A tous nos Partenaires

Le 12 Janvier 2010 un séisme d’une rare vio­lence a frappé notre pays avec des consé­quences dra­ma­tiques sur les popu­la­tions de plu­sieurs com­munes des Départements de l’Ouest, du Sud-est et sur l’ensemble du pays. Ce trem­ble­ment de terre d’une magni­tude de 7.3 sur l’échelle de Richter et son cor­tège de pertes irré­pa­rables ont endeuillé notre pays tout en créant des dou­leurs insou­te­nables. Ce drame qui nous affecte aujourd’hui est sans aucun doute l’un des plus graves de toute notre his­toire et cause un pro­fond trau­ma­tisme qui mar­quera le 21e siècle haïtien.

Les bilans par­tiels com­mu­ni­qués jusqu’ici tentent pas­sa­ble­ment d’exprimer une réa­lité effroyable et indi­cible, c’est-à-dire l’horreur que nous avons vécu ensemble durant ces inter­mi­nables 35 secondes qui, le 12 jan­vier, nous ont arra­ché un lourd tribut de dou­leurs et de larmes. Plus de 150.000 morts, 500.000 bles­sés, plus d’un mil­lion de sans abris, des dizaines de mil­liers d’amputés, plus de 300.000 per­sonnes réfu­giées en pro­vince, plus de 3 mil­lions de sinis­trés dévas­tés qui, en une minute, ont vu se trans­for­mer à jamais leurs vies, leurs familles et leurs socié­tés. Une société entière trau­ma­ti­sée vivant dans la ter­reur per­ma­nente de pro­bables répliques ou d’un nou­veau séisme.

Nos orga­ni­sa­tions ont toutes été pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sées par cet évé­ne­ment. Nous avons perdu des proches parents, des cama­rades de tra­vail, des enfants, des jeunes, des pro­fes­sion­nels bour­rés de pro­messes de rêves et de com­pé­tences, des édi­fices, des équi­pe­ments, des outils de tra­vail et une immense docu­men­ta­tion basée sur plus de 30 années d’expériences col­lec­tives avec les orga­ni­sa­tions et les com­mu­nau­tés de base. Les pertes sont immenses et irréparables.

Il est indis­pen­sable malgré la dou­leur que nous res­sen­tons tous et toutes de réflé­chir sur ce qui vient de se passer et de tirer de cette tra­gique expé­rience les leçons et les orien­ta­tions qui nous per­met­tront de pour­suivre notre inlas­sable tra­vail de construc­tion d’un autre pays capable de vaincre le cycle de l’effondrement et la dépen­dance et de se placer à la hau­teur des rêves d’émancipation uni­ver­selle de ses fon­da­teurs et de tout le peuple haïtien.

L’ampleur du désastre est sans aucun doute liée à la nature de l’État dans notre pays, un héri­tage his­to­rique colo­nial et néo­co­lo­nial et la mise en place des poli­tiques néo­li­bé­rales au cours des 3 der­nières décen­nies. L’hypercentralisation autour de la « République de Port-au-Prince » déci­dée par l’occupation amé­ri­caine de 1915 est cer­tai­ne­ment un des fac­teurs déter­mi­nants. En par­ti­cu­lier, la com­plète libé­ra­li­sa­tion du marché de l’immobilier a ouvert un espace de spé­cu­la­tion débridé aux fli­bus­tiers de tout poil.

Nous sommes très émus par l’extraordinaire élan de soli­da­rité mani­festé par la popu­la­tion de la région métro­po­li­taine qui pen­dant les 3 pre­miers jours sui­vant le sinistre ont su répondre par l’auto-organisation en construi­sant 450 camps de réfu­giés qui ont contri­bué à sauver des mil­liers de per­sonnes pri­son­nières des décombres et a rendu pos­sible la survie de 1.5 mil­lions de per­sonnes grâce au par­tage com­mu­nau­taire de toutes les res­sources dis­po­nibles (nour­ri­ture, eau, vête­ments). Honneur et res­pect à la popu­la­tion de Port-au-Prince ! Ces méca­nismes spon­ta­nés de soli­da­rité doivent jouer un rôle essen­tiel dans le pro­ces­sus de recons­truc­tion et de re-concep­tua­li­sa­tion de l’espace national.

Nous adres­sons cette cor­res­pon­dance à nos par­te­naires et aux dif­fé­rents réseaux natio­naux et inter­na­tio­naux aux­quels nous par­ti­ci­pons afin de les infor­mer des démarches que nous avons entre­prises et de nos objec­tifs à court, moyen et long terme.

En effet, depuis plus d’une semaine un groupe d’organisations et de pla­te­formes se réunissent régu­liè­re­ment afin de faire face à cette nou­velle situa­tion tout en met­tant en place de nou­velles stra­té­gies et manières de tra­vailler. Ainsi, nous les res­pon­sables des orga­ni­sa­tions et pla­te­formes sui­vantes, à la suite de plu­sieurs ren­contres pour ana­ly­ser la nou­velle situa­tion et défi­nir des stra­té­gies com­munes adop­tons un posi­tion­ne­ment qui se fonde sur les élé­ments d’orientation suivants :

Contribuer à pré­ser­ver les prin­ci­paux acquis des mou­ve­ments sociaux et popu­laires haï­tiens mena­cés par la nou­velle situation

Contribuer à répondre aux besoins urgents de la popu­la­tion en met­tant en place des centres de ser­vices com­mu­nau­taires dis­po­sant de capa­ci­tés adé­quates pour répondre aux besoins sui­vants : ali­men­ta­tion, soins de santé pri­maire, assis­tance médi­cale et psy­cho­lo­gique suite aux chocs subis lors du séisme

Profiter des pro­jec­teurs de la grande presse bra­qués sur notre pays pour dif­fu­ser une image dif­fé­rente de celle pro­je­tée par les forces impérialistes

Mettre en place de nou­velles façons de faire visant à dépas­ser l’atomisation et la dis­per­sion qui consti­tuent l’une des prin­ci­pales fai­blesses de nos orga­ni­sa­tions. Ce pro­ces­sus de rap­pro­che­ment doit démar­rer avec la struc­tu­ra­tion d’un espace commun devant accueillir pro­vi­soi­re­ment nos 6 équipes qui conti­nue­ront à tra­vailler de façon auto­nome tout en veillant à la mise en place de méca­nismes per­ma­nents d’échanges et de tra­vaux mutua­li­sés. Nous veille­rons à ce que puisse être impo­sée une démarche col­lec­tive dans la recherche de réponses com­munes à nos pro­blèmes et la construc­tion d’alternative démo­cra­tique popu­laire réelle et viable

En ce qui a trait à la situa­tion d’urgence, nous sommes en train de mettre en place des centres de ser­vices de quar­tiers. Un de nos centres est déjà plei­ne­ment opé­ra­tion­nel au Numéro 59 de l’avenue Poupelard, dans les locaux d’une école popu­laire diri­gée par l’organisation SAJ/VEYE YO (Solidarite Ant Jèn). Il accueille près de 300 per­sonnes qui sont nour­ries 2 fois par jour et abri­tées sous des tentes. Le centre leur offre aussi des consul­ta­tions, des médi­ca­ments et un accom­pa­gne­ment psy­cho­lo­gique. Ces ser­vices sont offerts aussi à ceux et celles qui résident dans des camps de réfu­giés amé­na­gés spon­ta­né­ment dans la zone. Ce centre fonc­tionne grâce à l’appui d’une équipe béné­vole de pro­fes­sion­nels haï­tiens (méde­cins, infir­mières, psy­cho­logues, tra­vailleurs sociaux) appuyés par des méde­cins alle­mands de l’organisation de secours Cap Anamur. Nous essayons d’étendre l’établissement de centres simi­laires à d’autres quar­tiers de la région métro­po­li­taine dure­ment éprou­vés par le séisme et dans les­quels aucune offre de ser­vices de cette nature n’existe. Ils seront quatre à être mis en place dans les quar­tiers de Carrefour (Martissant, Fontamara) et de Gressier. Nous comp­tons sur la soli­da­rité de tous nos par­te­naires afin d’assurer leur fonc­tion­ne­ment efficace.

En même temps, nos 2 pla­te­formes et les 4 orga­ni­sa­tions impli­quées ont mis en place un point focal de ren­contres et de coor­di­na­tion au local de FIDES-Haïti, situé au No 6 de l’Impasse Gabriel – Rue Fernand au Canapé Vert. Cet espace est dis­posé à accueillir de nou­velles pla­te­formes et orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment démo­cra­tique et popu­laire. Nous nous enga­geons à mobi­li­ser les dif­fé­rentes com­po­santes de ce mou­ve­ment en vue, d’une part, d’ élar­gir les efforts de secours d’urgence aux res­ca­pés et, d’autre part, d’aboutir à la for­mu­la­tion d’un plan commun d’orientation pour la réha­bi­li­ta­tion de nos ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions. Ce plan et les pro­jets concrets qui l’accompagnent seront soumis dans un délai rela­ti­ve­ment bref à l’attention de nos partenaires.

L’aide d’urgence à laquelle nous par­ti­ci­pons se veut alter­na­tive et nous comp­tons déve­lop­per un tra­vail de plai­doyer afin de dénon­cer les pra­tiques tra­di­tion­nelles dans le champ des inter­ven­tions huma­ni­taires qui ne res­pectent pas la dignité des vic­times et qui s’inscrivent dans le cadre d’un pro­ces­sus de ren­for­ce­ment de notre dépen­dance. Nous plai­dons pour une aide huma­ni­taire adap­tée, res­pec­tueuse de notre culture et de notre envi­ron­ne­ment et qui ne détruit pas les construc­tions d’économie soli­daire mises en place depuis plu­sieurs décen­nies par les orga­ni­sa­tions de base avec les­quelles nous travaillons.

Nous tenons pour finir à saluer encore une fois l’extraordinaire élan de géné­ro­sité qui a animé l’opinion publique mon­diale autour du drame que nous vivons. Nous en sommes recon­nais­sants et nous croyons que c’est le moment d’inventer un nou­veau regard sur notre pays qui per­mette de construire une authen­tique soli­da­rité déli­vrée des réflexes pater­na­listes de pitié et d’infériorisation. Nous devrions tra­vailler pour main­te­nir ce vigou­reux élan de soli­da­rité au-delà des effets de mode et de sur­en­chère média­tique. La réponse à la crise prouve que dans cer­taines situa­tions les peuples du monde peuvent dépas­ser les lec­tures hâtives gui­dées par des sté­réo­types et le sen­sa­tion­na­lisme. L’aide huma­ni­taire mas­sive est aujourd’hui indis­pen­sable compte tenu de l’ampleur de la catas­trophe, mais elle doit être struc­tu­rante en s’articulant avec une vision dif­fé­rente du pro­ces­sus de recons­truc­tion. Elle doit s’inscrire en rup­ture avec les para­digmes domi­nant les cir­cuits tra­di­tion­nels de l’aide inter­na­tio­nale. Nous sou­hai­te­rions voir naître des bri­gades inter­na­tio­na­listes de soli­da­rité tra­vaillant en com­pa­gnie de nos orga­ni­sa­tions à la lutte pour la réa­li­sa­tion d’une réforme agraire et d’une réforme fon­cière urbaine inté­grée, à la lutte contre l’analphabétisme et pour la refo­res­ta­tion, à l’édification de nou­veaux sys­tèmes uni­ver­sels, décen­tra­li­sés et modernes d’éducation et de santé publique.

Nous devons aussi pro­cla­mer notre colère et notre indi­gna­tion face à l’instrumentalisation qui est faite de la crise haï­tienne pour jus­ti­fier une nou­velle inva­sion de 20.000 marines amé­ri­cains. Nous dénon­çons ce qui risque de deve­nir une nou­velle occu­pa­tion mili­taire, la troi­sième de notre his­toire par des troupes état­su­niennes. Elle entre clai­re­ment dans la stra­té­gie de remi­li­ta­ri­sa­tion du bassin de la Caraïbe dans le cadre de la réponse de l’impérialisme amé­ri­cain à la révolte crois­sante des Peuples du conti­nent face à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Elle s’inscrit aussi dans une stra­té­gie de guerre pré­ven­tive face à un éven­tuel écla­te­ment social venant d’un Peuple écrasé par la misère et se retrou­vant dans une situa­tion de déses­poir. Nous dénon­çons le modèle appli­qué par le Gouvernement amé­ri­cain et la réponse mili­taire face à une tra­gique crise huma­ni­taire. La main­mise sur l’aéroport Toussaint Louverture et d’autres infra­struc­tures stra­té­giques du pays a conduit à priver le Peuple haï­tien d’une partie des contri­bu­tions venant de la CARICOM, du Venezuela et de cer­tains pays euro­péens. Nous dénon­çons la méthode adop­tée et refu­sons que notre pays soit trans­for­mée en une nou­velle base militaire.

Nous, diri­geants des orga­ni­sa­tions et pla­te­formes ini­tia­trices de cette démarche, nous vous écri­vons aujourd’hui pour vous trans­mettre notre pre­mière ana­lyse de la situa­tion. Nous sommes convain­cus, comme vous l’avez déjà mani­festé, que vous conti­nue­rez à accom­pa­gner notre tra­vail et nos com­bats dans le cadre de la construc­tion d’une alter­na­tive natio­nale, source de renais­sance de notre pays éprouvé par une hor­rible catas­trophe et se bat­tant pour sortir du cycle de la dépendance.

Pour le Comité de coordination :

Sony Estéus, Directeur SAKS

Camille Chalmers, Directeur Exécutif PAPDA

Marie Carmelle Fils-Aimé, Officier de Programme à ICKL

Pour les orga­ni­sa­tions et pla­te­formes partie pre­nante de cette initiative :

Marc Arthur Fils-Aimé, Institut Culturel Karl Léveque (ICKL)

Maxime J. Rony, Programme alter­na­tif de Justice (PAJ)

Sony Estéus, Sosyete Animasyon ak Kominikasyon Sosyal (SAKS)

Chenet Jean Baptiste, Institut de Technologie et d’animation (ITECA)

Antonal Mortimé, Plateforme des Organisations Haïtiennes de Droits Humains (POHDH) qui regroupe : Justice et Paix (JILAP), Centre de recherches Sociales et de Formation pour le Développement (CRESFED), Groupe Assistance Juridique (GAJ), Institut Culturel Karl Léveque (ICKL), Programme pour une Alternative de Justice (PAJ), Sant Karl Lévèque (SKL), Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Conférence haï­tienne des Religieux (CORAL-CHR)

Camille Chalmers, Plateforme haï­tienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) qui regroupe : Institut de Technologie et d’animation (ITECA), Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), Centre de Recherches Actions pour le Développement (CRAD), Mouvaman Inite Ti Peyizan Latibonit (MITPA), Institut Culturel Karl Léveque (ICKL), Association Nationale des Agroprofessionnels Haïtiens (ANDAH)

Collectif-, POHDH, PAPDA

Les commentaires sont fermés.