Haïti : la mémoire de peuple et les catastrophes

James Darbouze[1]

 

« Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l’objet dont on se souvient »

Marc-Aurèle

 

Cela fait maintenant plusieurs décennies que l’espace urbain constitue le cadre de vie de la majorité de la population mondiale. Depuis la publication de la « Ville et ses dangers » (1994) nous savons par expérience, mais aussi par anticipation, que toute ville est vulnérable, que toute cité peut avoir à faire face à la survenue de bouleversements soudains. Les risques sont donc omniprésents au cœur des centres urbains. En raison de forte concentration des populations, de biens et services, ceux-ci tendent, aujourd’hui, à apparaître comme des territoires où les risques naturels sont considérablement aggravés.

Comme l’ont rappelé certains auteurs, nombreux sont les évènements pouvant être à la base de la destruction physique (partielle ou totale) des villes. Ils varient des conflits armés aux catastrophes naturelles, en passant par les accidents industriels, les programmes de rénovation urbaine etc… (Jébrak, 2010). Dans le cas d’Haïti, depuis une vingtaine d’années l’avenir des villes semble hypothéqué par une combinaison de facteurs, allant des catastrophes naturelles aux conflits armés. Sachant que nous sommes désormais vulnérables, nous nous retrouvons contraints à prendre au sérieux, ce qui, il n’y a pas si longtemps, captait notre attention d’une manière lointaine, à savoir les catastrophes auxquelles nous sommes appelés à faire face.

Quelques mots autour de la situation

Le samedi 14 août 2021, alors que les patriotes haïtiens-nes s’apprêtaient à célébrer en grandes pompes le 230ème anniversaire de la cérémonie du Bois-Caïman[2], un séisme de magnitude 7.2 a durement ébranlé le pays, notamment la région du Grand Sud. Le tremblement de terre a eu lieu à 13 km au sud-sud-est de Petit Trou de Nippes, dans le département des Nippes, à 10 kilomètres de profondeur. Il a été suivi de plusieurs autres répliques, dont certaines d’une magnitude supérieure à 4,5 voire 5.

Comme pour le séisme meurtrier de janvier 2010, le mécanisme de failles du 14 août indique une faille de chevauchement oblique le long de la zone de faille Enriquillo-Plantain Garden[3], la principale structure de faille et la limite de la microplaque dans la région. Le séisme s’est produit à la suite d’un mouvement inverse oblique le long de la zone de faille Enriquillo-Plantain Garden, à environ 125 km à l’ouest de la capitale haïtienne Port-au-Prince.

Les trois départements les plus touchés sont les Nippes, la Grand’Anse et le Sud, notamment les villes des Cayes, Jérémie, Anse à Veaux, Aquin, Camp-Perrin, Cavaillon et Baradères. Certaines communautés isolées plus proches de l’épicentre ont été complètement dévastées. Tant les principales villes des départements que les bourgades reculées des sections communales ont été transformées en champ de ruines par la minute de secousse. Le séisme a entraîné des dégâts considérables dont les évaluations continuent encore aujourd’hui. Il a été ressenti au niveau des autres départements sans provoquer de dégâts substantiels.

Sans bilan précis pour le moment, on peut toutefois anticiper une ampleur considérable des dégâts qui n’est pas surprenant puisque dans l’ensemble, la population de toute la région réside dans des structures vulnérables aux secousses sismiques. Avec un habitat non contrôlé en rapide expansion, les zones touchées présentaient déjà de graves dysfonctionnements. Pour la grande majorité, les constructions ne répondent à aucune règle parasismique. Les types de bâtiments prédominants sont la construction de murs de boue et de blocs, en quelques rares cas le ciment sert de liant.

Selon le United States Geological Survey (USGS), près de 2,2 millions de personnes ont été exposées à des secousses d’intensité VI ou supérieure sur l’échelle d’intensité mercantile modifiée (MMI), avec plus de 230 000 personnes vivant à moins de 15 km de l’épicentre. La population des trois départements représente environ 16 % de la population totale du pays, estimée à 11,4 millions d’habitants. Comme pour le séisme de janvier 2010, à la fois victimes et premiers aidants, la réponse des communautés locales et avoisinantes a été immédiate, malgré la douleur, le chaos et les pleurs. La réponse internationale ne s’est pas fait attendre non plus. Et les populations s’apprêtent une nouvelle fois à danser la valse des millions[4].

Avec les Gonaïves, les Cayes est l’une des villes les plus vulnérables d’Haïti. Cette dernière est plate, à peine au-dessus du niveau de la mer et flanquée de deux rivières qui rendent son emplacement plus critique. D’où elle est facilement et fréquemment inondée. Avec le réchauffement climatique et la montée attendue du niveau de l’eau de mer, la ville sera un défi à vivre. Mais comme toujours, on ne s’y attendait pas. L’ingénieur Claude Prépetit, actuel Directeur Général du Bureau des Mines et de l’Energie, a beau rappeler que « les tremblements de terre ne sont pas une fatalité et qu’il faut surtout s’y préparer », nous n’y étions pas préparé en raison de l’impéritie des gouvernants – placés au pouvoir par l’Internationale – et de leur pseudo stratégie de prévention, de gestion et d’atténuation des risques naturels[5].

Le bilan, encore en évolution, est extrêmement lourd : 2 207 personnes décédées, 12 268 blessées, 344 disparues, 52 953 maisons détruites et 77 006 maisons endommagées (COUN, Rapport de situation, 21 août 2021). En tenant compte des évaluations déjà effectuées, un rapport précédent avait précisé qu’au moins 650 000 personnes ont besoin d’une assistance humanitaire d’urgence dans les trois départements touchés par le séisme soient le Sud, la Grande Anse et les Nippes. Ce chiffre représente près de 40% de la population des trois (3) départements, qui est de 1,6 millions de personnes (rapport du 18 aout 2021, Centre d’opérations d’urgence national).

Témoignage d’un premier aidant

M., originaire de Goulot, localité de Fonds Tortue dans la commune des Baradères, est micro-entrepreneur évoluant dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Il tient sa petite entreprise de service au centre-ville.

Le samedi 14 août, alors qu’il venait juste d’ouvrir son business, il a senti la secousse tellurique comme tout le monde. Quand il a entendu à la radio que le séisme avait frappé de front des communes de son département, voire que l’épicentre était situé dans les Nippes, il a de suite décidé de s’y rendre. Certes, il n’arrivait pas à joindre les siens au téléphone mais il était loin d’imaginer la vision d’apocalypse à laquelle il serait confronté une fois sur place. Il voulait s’y rendre sur le champ mais il n’a pu arriver que le dimanche 15 août. La zone est difficile d’accès nous explique-t-il, un chemin de terre rocailleux. Sur le chemin, il n’a rencontré aucun sauveteur, aucun responsable étatique, aucun tracteur des Travaux Publics qui pourrait laisser présager de l’ampleur des désastres qui l’attendait. Six membres de sa famille sont décédés dont son père et son petit-frère. Il a du faire lui-même le travail de déblayer les décombres pour trouver les corps et leur donner sépulture dans le caveau familial.

Son petit-frère nous explique-t-il est mort sous ses yeux le dimanche alors qu’il tentait de le retirer sous les décombres. Peut-être que son destin aurait été différent s’il avait pu arriver le 14, si des sauveteurs étaient arrivés sur les lieux ou si un tracteur était venu pour déblayer la zone. Il n’en veut pas aux gens de la communauté de Goulot de n’avoir pas secouru les membres de sa famille car, chacun était occupée à gérer sa propre misère. Il est tout simplement désolé de n’avoir pas pu arriver plus tôt.

C’est alors qu’il était en train d’enterrer son petit frère, que quelqu’un est venu avec un papier pour faire le relevé de ses morts. Il l’a expédié à coups de gros mots, nous a-t-il dit. Quel est le sens d’une telle démarche ? Laissez mourir les gens et après venir faire leur décompte[6].

Il est revenu à Port-au-Prince une semaine après. Il ne se sentait plus le courage de rester là-bas. Il avait besoin de reprendre ses activités pour oublier ses calamités. Mais, conclut-il, il ne sait pas ce dont il est capable en ce moment. Alors qu’il pensait l’avoir échappé belle, il a tout vu, tout vécu, tout subi. Il avoue sentir avoir besoin d’un grand accompagnement psychologique pour traverser cette étape difficile.

Alors que les fossoyeurs haïtiens et autres expert-e-s de tous poils font semblant, combien de femmes et d’hommes sont dans cette même situation ? Combien font face à une situation pire ?

Les leçons à tirer de la gestion du séisme de janvier 2010

Aujourd’hui, onze (11) années après le séisme du 12 janvier 2010, nous sommes sous un double choc: notre fondement physique a été ébranlé par le séisme du grand Sud et les pouvoirs publics se révèlent de nouveau aussi incompétents qu’inefficaces à porter les réponses adéquates comme s’ils étaient complètement inaptes à apprendre quoique ce soit des expériences du passé. Cette incapacité à adresser les problèmes cruciaux s’explique en partie par la non reconnaissance de toutes les formes de vulnérabilités auxquelles le pays et sa population sont exposés, et l’engagement d’actions indispensables à leur prise en charge[7]. Manquent également, les instruments démocratiques susceptibles d’aider les décideurs à engager des politiques publiques efficaces.

Après la catastrophe, vient le processus de reconstruction. Les politiques publiques de planification de la reconstruction comportent souvent de nombreuses ambiguïtés liées au fait de devoir combiner avec le court, le moyen et le long terme. Ce qui situe d’emblée la démarche de reconstruction à la jonction de l’urgence et du développement. Pour cela, elle doit être « holistique » autrement dit ne pas se cantonner à la reconstruction physique des stocks de bâtiments affectés mais s’atteler à la reconstruction des communautés selon les principes d’équité, d’accessibilité aux ressources et d’opportunités de chances pour les plus vulnérables. Pour être durable la planification post-catastrophe doit viser trois objectifs principaux: la restauration en temps opportun des activités normales et des conditions de vie, la protection de la communauté contre l’impact futur des risques, la formulation et la réalisation des objectifs communs entre les parties concernées (Alexander, 2002 ; Maret et Cadoul, 2008 ; Lizarralde, 2010). Tout cela ne peut s’organiser au niveau des territoires que suivant une approche démocratique et en proposant de nouvelles formes de planification.

Pour bien appréhender l’événement qui s’est produit le 14 août et adopter la posture épistémologique adéquate, nous proposons de privilégier une approche circulaire du temps qui implique en continue, par un recours à la mémoire, des allers-retours entre nos expériences locales du passé récent, les finalités à accomplir maintenant et les moyens pour y parvenir. Est-ce pourquoi nous proposons de retenir quelques leçons du 12 janvier 2010. Il s’agit d’enseignements pour la pratique abordant certaines préoccupations dans la démarche de relèvement du pays, en proie à cette énième catastrophe naturelle. Ces leçons concernent la question des acteurs légitimes pour penser la reconstruction post catastrophe et leur leitmotiv.

Le temps de la reconstruction n’est pas un temps linéaire. Les phases identifiées ne sont pas forcément successives. Et sur le terrain au niveau temporel, souvent la phase d’urgence et l’effort de reconstruction durable se chevauchent[8].

Comme on l’a vu à l’occasion du tremblement de terre de 2010, un des traits caractéristiques de la catastrophe dans des pays comme Haïti est sa prise en charge transnationale. À l’aménagement urbain despotique (top-bottom) (Pombal, Haussmann) a succédé l’aménagement participatif délibératif où il s’agit « de prendre en compte les attentes des citoyens». Et partant de là, le rôle de la communauté devient primordial car c’est son implication qui permet de passer de la reconstruction fantasmée, imaginée par les institutions internationales à la reconstruction réelle se faisant sur le terrain (Alinsky, 2007). Mais participation ne veut pas dire absence de leadership ni manque de coordination. Pour assurer l’unité d’action, faut-il bien qu’un acteur légitime soit en charge du processus. Lequel ? De nombreux scandales de fraude et corruption sont liés à la gestion internationale désastreuse des fonds de reconstruction d’Haïti par la CIRH[9], après le séisme de janvier 2010. Il n’est donc pas étonnant que la population haïtienne demeure extrêmement vulnérable.

[1] Philosophe, sociologue, aménagiste du territoire et Ph. D. en études urbaines. Coordonnateur de recherche au Centre EQUI, structure indépendante de recherche sociale, membre depuis 2016 du Groupe de Réflexion-FPSPA, un think tank progressiste haïtien.

[2] Le 14 aout 1791, la Cérémonie du Bois Caïman sur l’habitation Lenormand de Mézy au haut du Cap a été le point de départ du mouvement indépendantiste haïtien, anti esclavagiste, anti-colonial. Cette cérémonie a été le plus grand rassemblement de captifs, le plus beau front unitaire d’une masse se dressant contre la domination d’une oligarchie et l’exploitation de la majorité par une minorité.

[3] En Haïti, les études géologiques ont permis d’identifier deux principales zones de failles susceptibles de générer des séismes. Une première se trouve en mer le long de la côte nord. Il s’agit d’une faille de direction est-ouest, qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République Dominicaine (faille Septentrionale). Une seconde traverse la Presqu’île du Sud d’Haïti de Tiburon à l’ouest jusqu’au Port-au-Prince, qu’elle traverse, et se poursuit vers l’est dans la vallée d’Enriquillo en République Dominicaine (la faille Enriquillo Plantain Garden).

[4] Un représentant de la Banque mondiale a déjà présenté les résultats des premières évaluations effectuées à travers une méthodologie s’appuyant sur une évaluation satellitaire. Les dommages, estime-t-il, se chiffrent à 1,12 milliards de dollars. « 2/3 de ces dommages physiques sont dans le secteur privé 1/3 concerne le secteur public.»

[5] Il convient surtout de ne pas oublier, comme l’écrit Fréderic Thomas sur son blogue : « Pour réconfortantes ou spectaculaires qu’elles soient, les images d’enfants sauvés des décombres n’enlèvent rien au fait que l’aide humanitaire est d’abord et avant tout le signe d’un échec : celui des mécanismes de prévention et de planification, des institutions et politiques publiques.»

[6] J’ai traité ailleurs de ce mode opératoire tant des autorités, de la société civile haïtienne que des institutions internationales qui consiste à « laisser mourir » ou à « faire mourir » la majeure partie de la population parce que, considérée comme surnuméraire par rapport à la logique des mondes. Dans une certaine mesure, le traitement que fait l’Etat en Haïti des aléas naturels peut trouver son explication dans le cadre de ce régime nécropolitique. Cf. DARBOUZE, James, « Dans le rétroviseur des fossoyeurs : La politique haïtienne et le traitement « haïtien » du Covid-19 », 11 mai 2020, Alterpresse, https://www.alterpresse.org/spip.php?article25607#.XzySU1VA9dg

[7] En plus de l’appel immédiat, presque indécent, aux tuteurs de l’Internationale, le signe le plus évident de cette incapacité des pouvoirs publics haïtiens est le déploiement des représentants internationaux sur le terrain même des opérations. Ainsi, une semaine après le tremblement de terre, le directeur général de la Protection civile est accompagné sur le terrain de Tim Callaghan, conseiller humanitaire principal de l’USAID. Au même moment, une délégation des Nations Unies dirigée par Mme Helen La Lime, représentante du Secrétaire général des Nations unies en Haïti, a visité le Centre d’opérations d’urgence nationale (Coun). Une mission de l’Agence caribéenne de gestion des catastrophes et des réponses aux urgences (CDEMA) a rejoint les structures de Protection civile et l’évaluation structurelle qui se met en place dans le département du Sud bénéficie d’un appui de l’Ambassade suisse en Haïti. Et cela, sans parler de la présence sur le terrain de l’Armée dominicaine, de l’Armée américaine etc… Tout ce dispositif a un air de « déjà vu ».

[8] Pour Kates et Pijawka (1977), le processus de reconstruction peut être séquencé également en quatre phases : la période d’urgence, celle du relèvement des services de base, la reconstruction temporaire (les abris provisoires) et la reconstruction définitive… cf. James Darbouze, « Les transformations de l’espace urbain et l’épreuve du bien commun : enjeux fonciers et jeux d’acteurs dans la reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince, » Thèse de doctorat en études urbaines, Université du Québec à Montréal (UQAM), Mars 2019.

[9] La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti. Coprésidée par Bill Clinton et Jean Max Bellerive, elle a été en charge du processus de reconstruction dans l’immédiat après-tremblement de terre. Les évaluations indépendantes conduites autour de son action font état d’une aide substantielle qui n’aura cependant pas eu d’effet durable, tout en renforçant l’emprise des Clinton sur le pays.