Grève étudiante – Dépasser le faux dilemme de la violence

Par Mis en ligne le 20 avril 2012

En 2004, le gou­ver­ne­ment annon­çait une réforme de l’Aide finan­cière aux études qui com­por­tait une com­pres­sion de 103 mil­lions en bourses et relé­guait une bonne partie de la ges­tion du sys­tème aux banques. La grève étu­diante de 2005 a forcé le gou­ver­ne­ment à recu­ler par­tiel­le­ment en res­ti­tuant des sommes en bourses, mais en gar­dant intacts les autres aspects de sa réforme. Si l’ASSÉ a alors parlé de vic­toire, c’est parce que des mil­liers d’étudiants ont évité de voir leur endet­te­ment explo­ser en prou­vant, une fois de plus, que la défense de nos droits sociaux passe par la mobi­li­sa­tion col­lec­tive.

Mais nous étions, et sommes tou­jours, capables de nuances. La négo­cia­tion par la FEUQ et la FECQ — dont la CASSÉÉ avait été exclue — concluait une entente qui ne s’appliquait pas à l’année 2004-2005 et la recon­ver­sion de prêts en bourses se fai­sait par­tiel­le­ment pour l’année sui­vante. De plus, le réin­ves­tis­se­ment annoncé par Québec s’est fait grâce à un trans­fert de sommes venues du fédé­ral. Cette allo­ca­tion de fonds avait attiré l’attention du Comité consul­ta­tif sur l’accessibilité finan­cière aux études qui remar­quait que l’argent d’Ottawa aurait dû servir à boni­fier l’aide aux étu­diants, au lieu de venir épon­ger les com­pres­sions de Québec. Cette grève his­to­rique, forte d’un appui public massif, avait créé un rap­port de force face à l’État qui lais­sait espé­rer de meilleurs résul­tats. Nous avons donc dénoncé ce qui était une entente à rabais.

Et nous n’étions pas les seuls ! Une majo­rité de gré­vistes a cri­ti­qué et rejeté l’entente en assem­blées géné­rales. Des dizaines de mil­liers parmi eux étaient membres des fédé­ra­tions étu­diantes. M. Bouchard-St-Amant fait preuve d’un pater­na­lisme déplo­rable et bafoue les prin­cipes démo­cra­tiques les plus élé­men­taires en pas­sant tout cela sous silence et en affir­mant que « tout ceci n’avait que très peu d’importance ». Lui et son équipe étaient prêts à faire face à ces cri­tiques, qu’ils avaient par ailleurs « pré­vues ». Une telle « abné­ga­tion » s’apparente un peu trop à celle d’une ministre de l’Éducation qui impo­se­rait une mesure (une hausse des frais de sco­la­rité par exemple) impo­pu­laire, mais « néces­saire ».

Massé contre Chartrand ?

Il existe d’autres façons de négo­cier. En 2005, les fédé­ra­tions étu­diantes ont appli­qué les pré­ceptes du pré­sident de la FTQ de l’époque, Henri Massé, qui nous avait asséné que « négo­cier c’est mettre de l’eau dans son vin ». L’ASSÉ est plutôt de l’école d’un Michel Chartrand qui nous avait dit, lors d’un congrès : « Le gou­ver­ne­ment se com­porte comme quelqu’un qui prend 20 $ dans ton porte-mon­naie et qui, après que tu lui aies dit vou­loir le récu­pé­rer, te dit qu’il veut négo­cier ça. »

Nous refu­sons d’aller sur un ter­rain balisé à l’avance par le gou­ver­ne­ment. Deux visions s’opposent : l’éducation comme droit et bien col­lec­tif ; et l’éducation comme mar­chan­dise et inves­tis­se­ment indi­vi­duel. S’il faut faire des conces­sions, elles sont faites sur la base de l’évaluation du rap­port de force face au gou­ver­ne­ment — et non pas sur celle d’un faux prag­ma­tisme vou­lant qu’«il faudra bien en faire ». La grève étu­diante de 1986 a démon­tré qu’il était pos­sible de blo­quer inté­gra­le­ment les contre-réformes néo­li­bé­rales. Celles de 1974 et 1978 ont même prouvé la pos­si­bi­lité de faire des gains, et non seule­ment de frei­ner le gou­ver­ne­ment. En 2012, ça ne sera peut-être pas pos­sible, mais il faudra aller cher­cher tout ce qui sera permis par notre force col­lec­tive.

De la violence au débat de fond

Bien sûr, la CLASSE veut ren­con­trer le gou­ver­ne­ment — tout comme la CASSÉÉ le vou­lait et l’a répété sur toutes les tri­bunes en 2005 ! Mais est-elle l’artisane de sa propre exclu­sion ? Il appert plutôt que c’est le gou­ver­ne­ment qui tente de l’exclure. Il le fait pour la même raison qu’en 2005 (et lors de la grève de 1996 avant cela): pour tenter de contour­ner la frange com­ba­tive et démo­cra­tique du mou­ve­ment étu­diant. Mais voilà, cette même frange repré­sente aujourd’hui la quasi-majo­rité des gré­vistes et les diri­geants des fédé­ra­tions ont jusqu’à main­te­nant refusé de répé­ter l’erreur de 2005, soit de jouer le jeu de la divi­sion auquel la ministre de l’Éducation les convie.

Face à cela, et à la téna­cité impres­sion­nante du mou­ve­ment, le gou­ver­ne­ment se sent pris au piège et res­sort la carte usée de la condam­na­tion de la vio­lence. C’est un pré­texte. Pour que cette demande soit cré­dible, il fau­drait éga­le­ment que Mme Beauchamp condamne la vio­lence poli­cière et l’intimidation des gar­diens de sécu­rité sur les campus où des injonc­tions sont appli­quées.

Est-ce que la CLASSE devrait tout de même condam­ner la vio­lence pour accé­der aux négo­cia­tions ? Une telle condam­na­tion pour­rait s’avérer à double tran­chant. La ministre, qui a une concep­tion pour le moins sélec­tive et élas­tique de la vio­lence, pour­rait se servir d’une telle condam­na­tion pour inter­dire l’usage de toute tac­tique de déso­béis­sance civile pour la durée des négo­cia­tions. Il serait cer­tai­ne­ment pré­fé­rable que les orga­ni­sa­tions étu­diantes se serrent les coudes, demeurent soli­daires et accèdent ensemble, et la tête haute, aux négo­cia­tions.

Mais peut-être faut-il la condam­ner et enfin passer au débat de fond. Ce n’est pas à moi, ni à M. Bouchard St-Amant d’en déci­der, mais plutôt aux ins­tances démo­cra­tiques de le faire. Je nous invite donc, moi et lui, à res­treindre nos envies de semer des leçons à tout vent. Il fau­drait plutôt apprendre de ce mou­ve­ment qui a tant à nous ensei­gner et qui par­ti­cipe d’un renou­veau des mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois.

Xavier Lafrance
Co-porte-parole de la CASSÉÉ lors de la grève étu­diante de 2005 et doc­to­rant en science poli­tique à l’Université York

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