La dérive

Par Mis en ligne le 18 avril 2012

On se demande tous com­ment dans les années 1930, autant de démo­cra­ties euro­péennes ont pu sou­dai­ne­ment deve­nir des régimes auto­ri­taires, bafouant les droits et les liber­tés des indi­vi­dus, empri­son­nant des syn­di­ca­listes, enle­vant des oppo­sants, assas­si­nant des intel­lec­tuels, mas­sa­crant des mani­fes­tants.

La réponse, nous la vivons aujourd’hui.

Des hommes poli­tiques pré­tendent obéir à l’impérieuse néces­sité du moment, au danger du chaos. Des juges obéissent aux demandes d’injonctions et de juge­ments immé­diats. Des éta­blis­se­ments sco­laires obéissent aux demandes des poli­tiques et des juges. Des poli­ciers, des ser­vices d’ordre et de sécu­rité obéissent aux demandes des rec­teurs, des direc­tions, des maires et des gou­ver­ne­ments.

Et l’on arrête les mani­fes­tants. Et l’on arrête les pro­fes­seurs. On les expulse. On les tabasse un peu au pas­sage. On les menace d’amendes et d’incarcération. On leur ordonne de faire cours en silence, de suivre pas à pas le pro­gramme qu’il s’était pres­crit en d’autres temps, d’autres lieux, quand le Québec était encore un pays démo­cra­tique et qu’on y res­pec­tait les étu­diants et les pro­fes­seurs. On les enjoint, matraque dans le dos, de retour­ner sur les bancs de l’école. On les force à ren­trer dans le moule de leur fonc­tion, de leur tâche res­pec­tive, la tête bais­sée, le corps conci­liant.

Et face à cette ten­ta­tive assu­mée de mise au pas, les esprits réac­tion­naires se réveillent. Ils appellent à davan­tage d’ordre, à davan­tage de tabas­sage, à davan­tage de menaces. Certains même expriment leur volonté de sang. Et chaque poli­cier, chaque agent, chaque constable, poussé par ses gou­ver­nants, poussé par ses conci­toyens, se sent alors investi de la mis­sion sacrée de main­te­nir un ordre devenu figure ima­gi­naire déli­rante, devenu pro­jec­tion mytho­lo­gique de tout ce qu’il hait. Le déguisé. Le jeune. L’expansif. Le per­tur­ba­teur. L’entraveur. L’insoumis. Le nui­sible.

Dans un pays où le gou­ver­ne­ment envoie des mes­sages de retour à l’ordre, et où il conduit avec sys­té­ma­tisme une cam­pagne de vio­lence poli­tique, admi­nis­tra­tive, poli­cière, judi­ciaire et média­tique à l’égard de ceux qui ne s’y conforment pas, chaque for­cené de la paix, chaque fana­tique de l’alignement est légi­timé à faire de lui un petit jus­ti­cier-mili­cien dont les actes d’agression seront autant de faits de bra­voure. Et il n’est pas éton­nant qu’en ces jours, se mul­ti­plient les anec­dotes rela­tant des débor­de­ments sécu­ri­taires et des ini­tia­tives per­son­nelles abu­sives de la part de repré­sen­tants de l’ordre. Pour ceux-ci et ceux-là, tout acte de déso­béis­sance, tout refus d’obtempérer, devient un crime majeur dont il s’agit de tuer dans l’œuf toute pos­si­bi­lité de conta­mi­na­tion et d’exemplarité.

C’est ici que l’imposture du gou­ver­ne­ment éclate au grand jour. Lui qui pré­tend défendre les inté­rêts des étu­diants en ne cédant pas à la grève, se trouve à arrê­ter des pro­fes­seurs et des étu­diants, créant par là-même le climat le plus délé­tère qui soit pour qu’une classe puisse avoir lieu. Son but, ce n’est pas l’éducation, ni l’enseignement, ni les étu­diants. Son but, c’est l’ordre. Sa moti­va­tion, c’est la pul­sion de l’ordre.

Les régimes fas­cistes des années 1930 avaient axé leur pas­sion de l’ordre sur des obses­sions raciales et iden­ti­taires. Ils haïs­saient les immi­grants, les colo­rés, les juifs, les homo­sexuels ou les malades men­taux… en un mot, tous les « déca­dents » et les « dégé­né­rés » qui pou­vaient nuire à la pureté de la race.

Notre fas­cisme à nous vénère un ordre d’une autre nature, qui est loin d’être plus inof­fen­sif : l’ordre éco­no­mique. Et avec autant de natu­rel que les poli­tiques et les bonnes gens des années 1930 haïs­saient tous ceux qui appar­te­naient aux dégé­né­rés, nos poli­tiques et nos bonnes gens haïssent les contes­ta­taires de sys­tème éco­no­mique en place, les ralen­tis­seurs de flux, qu’ils soient mani­fes­tants, gré­vistes, intel­lec­tuels en appui ou assis­tés sociaux. Ils les haïssent de toutes leurs forces, comme autant d’ennemis, comme autant de causes de leurs mal­heurs quo­ti­diens.

En ce prin­temps 2012, la dérive a len­te­ment mais sûre­ment com­mencé. On peut s’y lancer à corps perdu, aveu­glés par l’étranglement des dettes et de la com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale, ou l’on peut l’interrompre. Rappelons-nous juste que le poten­tiel de haine requis pour que la vio­lence fas­ciste se déchaîne à plein ne dis­pa­raît jamais. Endormi comme le volcan, comme le dragon, comme l’anneau malé­fique, il attend en chacun de nous que l’on vienne l’agacer, que l’on vienne le flat­ter.

Joan Sénéchal
Professeur de phi­lo­so­phie contre la hausse

[NDLR – Voir aussi la vidéo d’une action « d’obéissance civile » des Profs contre la hausse au cours de laquelle le pré­sent texte de Joan Sénéchal a été lu aux poli­ciers de Montréal.]

2 réponses à “La dérive”

  1. J’ai lu cet article et je l’ai trouvé beau, juste et épeu­rant.
    Superbe article Joan, vrai­ment.

  2. Je ne sais pas si mon autre com­men­taire est passée, mais ce texte set superbe. Ce n’est qu’après que je me suis rendue compte que c’est toi Joan qui l’avait écrit. Bravo, vrai­ment ! 🙂