Ghettos et anti-ghettos

Mis en ligne le 29 janvier 2010

Dans cet entre­tien, Loïc Wacquant pro­pose une ana­to­mie de la nou­velle mar­gi­na­lité urbaine à tra­vers une com­pa­rai­son du ghetto noir amé­ri­cain et de la péri­phé­rie urbaine fran­çaise.

Dans Urban Outcasts, vous dres­sez une com­pa­rai­son métho­dique entre l’évolution du ghetto noir amé­ri­cain et celle de la péri­phé­rie urbaine fran­çaise, ces fameuses ban­lieues qui défraient la chro­nique depuis trois décen­nies (1). Pourquoi avez-vous entre­pris cette com­pa­rai­son et que révèle-t-elle des trans­for­ma­tions des figures de la mar­gi­na­lité dans la ville ?

Loïc Wacquant : Ce livre est né à la confluence de deux chocs, le pre­mier per­son­nel et le second poli­tique. Le choc per­son­nel, c’est la décou­verte de pre­mière main du ghetto noir amé­ri­cain –ou de ce qu’il en res­tait– lorsque j’ai démé­nagé à Chicago pour habi­ter pen­dant six ans à la lisière du South Side de la ville. Venant de France, j’étais stu­pé­fait par l’intensité de la déso­la­tion urbaine, la ségré­ga­tion raciale, la misère sociale et la vio­lence concen­trées dans cette terra non grata uni­ver­sel­le­ment crainte, dédai­gnée et déni­grée par ceux qui l’observent de l’extérieur, dont bon nombre de cher­cheurs.

Le choc poli­tique, c’est la dif­fu­sion d’une panique morale autour de la ghet­toï­sa­tion en France et dans une bonne partie de l’Europe occi­den­tale. Dans les années 1990, les médias, les poli­ti­ciens et même cer­tains cher­cheurs se sont per­sua­dés que les quar­tiers ouvriers situés à la péri­phé­rie des villes euro­péennes muaient en autant de « ghet­tos » sur le patron état­su­nien. Et, de ce fait, le débat public et les poli­tiques éta­tiques se sont réorien­tés vers la lutte contre le déve­lop­pe­ment de ces pré­ten­dus ghet­tos, en par­tant du prin­cipe que la pau­vreté urbaine était en train de s’« amé­ri­ca­ni­ser », c’est-à-dire d’être mar­quée au coin d’une divi­sion eth­nique de plus en plus pro­fonde, une ségré­ga­tion crois­sante et une cri­mi­na­lité endé­mique.

Combinez ces deux chocs et vous obte­nez la ques­tion qui a motivé une décen­nie de recherches : le ghetto amé­ri­cain et les quar­tiers popu­laires euro­péens affi­chant des concen­tra­tions d’immigrés sont-ils en train de conver­ger et, sinon, dans quel sens évo­luent-ils ? Et quels sont les fac­teurs qui déter­minent leur trans­for­ma­tion ? Pour répondre à ces ques­tions, j’ai recueilli des don­nées sta­tis­tiques et effec­tué des obser­va­tions de ter­rain dans une zone en jachère de la « cein­ture noire » de Chicago et dans une ban­lieue déshé­ri­tée de la « cein­ture rouge » de Paris située entre l’aéroport de Roissy et la capi­tale. J’ai éga­le­ment recons­ti­tué leur tra­jec­toire his­to­rique, parce qu’on ne peut pas saisir ce qu’il est advenu de ces quar­tiers en déclin dans les années 1990 sans consi­dé­rer l’arc com­plet du XXe siècle, marqué par l’épanouissement puis le dépé­ris­se­ment de l’industrialisme for­diste et de l’Etat-providence key­né­sien.

Qu’est-il donc advenu de la « cein­ture noire » amé­ri­caine et de la « cein­ture rouge » fran­çaise, et sont-elles en conver­gence ?

L. W. : Côté amé­ri­cain, je montre qu’après la vague d’émeutes des années 1960, le ghetto noir a implosé : il s’est écroulé sur lui-même pour ainsi dire, du fait de la rétrac­tion simul­ta­née de l’économie mar­chande et de l’Etat social et du refus des Noirs de se lais­ser enfer­mer plus long­temps dans la nasse socio­spa­tiale qui les tenait isolés depuis la pre­mière guerre mon­diale. Cet écrou­le­ment a donné nais­sance à un forme urbaine nou­velle que j’appelle hyper­ghetto, carac­té­ri­sée par une double mise à l’écart basée sur la race et la classe, ren­for­cée par une poli­tique éta­tique de recul social et d’abandon urbain. Ainsi, lorsque nous par­lons du ghetto amé­ri­cain, il est impé­ra­tif de l’historiciser et ne pas confondre le « ghetto com­mu­nau­taire » des années 1940-50 avec son des­cen­dant de la fin du siècle. Le ghetto com­mu­nau­taire était un monde paral­lèle, une « ville noire dans la ville blanche », selon l’expression des socio­logues afro-amé­ri­cains St. Clair Drake et Horace Cayton dans leur maître-livre Black Metropolis (2). Il ser­vait de réser­voir de main-d’œuvre déqua­li­fiée pour les usines et son réseau dense d’organisations tenues par les Noirs et pour les Noirs leur offrait un tampon pro­tec­teur contre la domi­na­tion blanche. Avec la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et la tran­si­tion au capi­ta­lisme finan­cier, l’hyperghetto n’a pas de fonc­tion éco­no­mique et il s’est vu dépouillé de ses orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires, aux­quelles se sont sub­sti­tuées les ins­ti­tu­tions éta­tiques de contrôle social. C’est un ins­tru­ment d’exclusion brute et bru­tale, un simple conte­neur pour les frac­tions stig­ma­ti­sées et sur­nu­mé­raires du pro­lé­ta­riat noir post­in­dus­triel : chô­meurs, allo­ca­taires de l’assistance sociale, cri­mi­nels et par­ti­ci­pants à l’économie infor­melle de la rue qui est en plein boom.

Du côté fran­çais, les médias domi­nants et la per­cep­tion des poli­tiques s’avèrent avoir tout faux : les quar­tiers popu­laires sont soumis à un pro­ces­sus de pau­pé­ri­sa­tion et de décom­po­si­tion gra­duelle qui les éloigne du patron du ghetto. Un ghetto est une enclave eth­ni­que­ment homo­gène conte­nant tous les membres d’une caté­go­rie subor­don­née et leurs ins­ti­tu­tions, et qui les empêche de se dis­per­ser dans la ville. Or, les ban­lieues fran­çaises en déclin sont fon­ciè­re­ment bigar­rées et sont deve­nues, au fil des trois der­nières décen­nies, plus diver­si­fiées en termes de recru­te­ment eth­nique ; elles abritent de manière typique une majo­rité de citoyens fran­çais et des familles immi­grées pro­ve­nant de trois dou­zaines de natio­na­li­tés. La pré­sence crois­sante de ces migrants post­co­lo­niaux résulte d’une réduc­tion de leur iso­le­ment spa­tial : jusque dans les années 1980, ils n’avaient pas accès aux loge­ments sociaux et ils étaient donc plus ségré­gés. Et les habi­tants de ces quar­tiers qui grimpent dans l’échelle des classes par le biais de l’école, du sala­riat ou de l’entrepreneuriat, ont tôt fait de fuir ces zones dégra­dées.

Les ban­lieues de la cein­ture rouge his­to­rique ont éga­le­ment perdu la plu­part des orga­ni­sa­tions locales liées au Parti com­mu­niste (auquel elles doivent leur surnom) qui orches­trait la vie muni­ci­pale autour du trio com­posé par l’usine, le syn­di­cat et le quar­tier, trio qui don­nait aux gens une fierté col­lec­tive dans leur classe et leur ville. Leur hété­ro­gé­néité eth­nique crois­sante, la poro­sité de leurs fron­tières, la baisse de la den­sité ins­ti­tu­tion­nelle, et leur inca­pa­cité à forger une iden­tité cultu­relle com­mune font de ces zones l’antithèse abso­lue du ghetto : ce sont des anti-ghet­tos (3).

Cela va à l’encontre du por­trait peint par les médias fran­çais et les poli­ti­ciens de droite comme de gauche, sans parler des mili­tants mobi­li­sés autour des pro­blèmes d’immigration, de dis­cri­mi­na­tion et de citoyen­neté, sur­tout au len­de­main de la vague d’émeutes qui a déferlé sur les ban­lieues popu­laires en novembre 2005.

L. W. : C’est une excel­lente illus­tra­tion de la contri­bu­tion propre que la socio­lo­gie peut et doit appor­ter au débat civique : ados­sée à une concep­tua­li­sa­tion rigou­reuse et à des obser­va­tions sys­té­ma­tiques, elle révèle les failles immenses – en l’occurrence une contra­dic­tion totale – entre la per­cep­tion publique et la réa­lité sociale. Les immi­grés et leurs enfants dans la ville fran­çaise sont deve­nus plus mélan­gés, non pas plus sépa­rés, au fil des trois der­nières décen­nies ; leur profil social et leurs chances de vie se rap­prochent conti­nu­ment de ceux des Français dits de souche, loin qu’ils s’en éloignent, alors même qu’ils souffrent de taux de chô­mage net­te­ment plus élevés. Ils sont plus épar­pillés dans l’espace, et non pas plus concen­trés. Et c’est jus­te­ment parce qu’ils sont main­te­nant plus « inté­grés » dans le cou­rant domi­nant de la vie natio­nale et qu’ils entrent en concur­rence pour les biens col­lec­tifs que sont l’éducation, la santé, le loge­ment, la pro­tec­tion sociale, etc., qu’ils sont perçus comme une menace, et que la xéno­pho­bie a fait pic au sein des frac­tions de la classe ouvrière frap­pées par la mobi­lité sociale des­cen­dante.

Les péri­phé­ries urbaines de l’Europe occi­den­tale souffrent non pas de ghet­toï­sa­tion, qui sup­pose une dyna­mique d’enfermement eth­nique dans l’espace, mais de la dis­so­lu­tion de la classe ouvrière for­diste causée par la nor­ma­li­sa­tion du chô­mage de masse et la géné­ra­li­sa­tion des emplois pré­caires, ainsi que de leur dif­fa­ma­tion dans le débat public. De fait, le dis­cours de la « ghet­toï­sa­tion », para­doxa­le­ment popu­la­risé par les mana­gers d’Etat de concert avec les mili­tants pro­gres­sistes, par­ti­cipe de la dia­bo­li­sa­tion sym­bo­lique des quar­tiers popu­laires, qui les affai­blit socia­le­ment et les mar­gi­na­lise poli­ti­que­ment.

Parias urbains démontre que la thèse de la « conver­gence » entre l’Europe et les Etats-Unis sur le modèle du ghetto noir est empi­ri­que­ment fausse et trom­peuse au plan des poli­tiques publiques. Le livre révèle ensuite l’ « émer­gence » d’un nou­veau régime de pau­vreté urbaine des deux côtés de l’Atlantique, dis­tinct du régime en place durant les cin­quante der­nières années, qui s’ancrait dans l’emploi indus­triel stable et le filet de secours social de l’Etat key­né­sien. Cette mar­gi­na­lité avan­cée est nour­rie par la frag­men­ta­tion du sala­riat, la réorien­ta­tion des poli­tiques éta­tiques au détri­ment de la pro­tec­tion sociale et en faveur de la contrainte du marché, et la résur­gence géné­ra­li­sée des inéga­li­tés – autre­ment dit une mar­gi­na­lité engen­drée par la révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Ce qui signi­fie qu’elle n’est pas der­rière nous mais devant nous. Elle est appe­lée à per­sis­ter et à croître dans la mesure où les gou­ver­ne­ments déroulent des poli­tiques de déré­gu­la­tion éco­no­mique et de mar­chan­di­sa­tion des biens publics. Mais cette nou­velle réa­lité sociale, géné­rée par la rareté et l’instabilité de l’emploi et par le rôle chan­geant de l’Etat, est obs­cur­cie par le lan­gage eth­ni­cisé de l’immigration, la dis­cri­mi­na­tion et la « diver­sité ». Ces der­nières consti­tuent certes des pro­blèmes réels, qu’ils faut diag­nos­ti­quer et affron­ter en tant que tels, mais elles ne sont pas la force motrice de la mar­gi­na­li­sa­tion des péri­phé­ries urbaines en Europe. Pis, elles servent à obs­cur­cir la nou­velle ques­tion sociale du tra­vail pré­caire et ses impli­ca­tions pour la for­ma­tion du nou­veau pro­lé­ta­riat urbain du XXIe siècle.

Dans votre livre, vous sou­li­gnez l’importance de l’indignité col­lec­tive res­sen­tie par les gens enfer­més dans l’hyperghetto et dans la ban­lieue popu­laire dés­in­dus­tria­li­sée. Les habi­tants de la « cein­ture noire » amé­ri­caine ont perdu leur fierté raciale tandis que leurs homo­logues de l’ancienne « cein­ture rouge » fran­çaise ont perdu leur fierté de classe. Selon vous, la « stig­ma­ti­sa­tion ter­ri­to­riale » repré­sente une nou­velle dimen­sion de la mar­gi­na­lité urbaine à la fois aux Etats-Unis et en Europe au seuil du siècle nou­veau.

L. W. : En effet, l’une des carac­té­ris­tiques dis­tinc­tives de la mar­gi­na­lité avan­cée est le stig­mate spa­tial diffus qui dis­cré­dite les gens piégés dans les quar­tiers de relé­ga­tion. Dans toutes les socié­tés avan­cées, un cer­tain nombre de dis­tricts urbains ou de bour­gades sont deve­nus des sym­boles natio­naux et des épo­nymes de tous les maux de la ville : Clichy-sous-Bois (où les émeutes de novembre 2005 ont démarré) en France, Moss Side à Manchester en Angleterre, Berlin-Neuköln pour l’Allemagne, Porta Palazzo à Turin pour l’Italie, le South Bronx pour New York. Cette dif­fa­ma­tion crois­sante des « bas quar­tiers » de la métro­pole est une consé­quence directe de l’affaiblissement poli­tique des Afro-Américains pauvres sur la scène poli­tique des Etats-Unis et de la classe ouvrière sur la scène poli­tique euro­péenne.

Lorsqu’un quar­tier est com­mu­né­ment perçu comme un « pur­ga­toire urbain » où seuls les déchets de la société sup­por­te­raient de vivre, lorsque son nom est devenu syno­nyme de vice et de vio­lence dans le débat jour­na­lis­tique et poli­tique, une souillure de lieu se super­pose au stig­mate de la pau­vreté et de l’ethnicité (soit la « race » aux Etats-Unis et l’origine colo­niale en Europe). Ici je m’inspire des théo­ries d’Erving Goffman et de Pierre Bourdieu pour retra­cer com­ment la dis­grâce publique affli­geant ces zones déva­lo­rise l’estime de soi de leurs habi­tants et cor­rode leurs liens sociaux. En réponse à la dif­fa­ma­tion spa­tiale, les rési­dents des dis­tricts de per­di­tion déve­loppent des stra­té­gies de dis­tan­cia­tion mutuelle et de déni­gre­ment laté­ral ; ils se retirent dans la sphère privée de la famille ; et ils s’échappent de leur quar­tier dès qu’ils en ont la pos­si­bi­lité. Ces pra­tiques d’autodéfense sym­bo­lique activent une pro­phé­tie auto-réa­li­sante par le biais de laquelle les repré­sen­ta­tions néga­tives du quar­tier finissent par pro­duire en lui l’anomie cultu­relle et l’atomisme social dont ces repré­sen­ta­tions sti­pu­laient la pré­sence.

Non seule­ment la stig­ma­ti­sa­tion ter­ri­to­riale sape la capa­cité à l’identification com­mune et l’action col­lec­tive chez les familles des classes popu­laires refou­lées dans ces zones hon­nies, mais elle déclenche aussi les pré­ju­gés et des com­por­te­ments dis­cri­mi­na­toires chez les gens exté­rieurs au quar­tier, tels les employeurs et les admi­nis­tra­tions publiques. Les jeunes de La Courneuve, la ville stig­ma­ti­sée de la « cein­ture rouge » à la lisière de Paris que j’ai étu­diée, se plai­gnaient constam­ment d’avoir à cacher leur adresse lorsqu’ils pos­tulent à un emploi, ren­contrent des filles ou suivent des cours à l’université en dehors de leur ville, cela afin d’éviter les réac­tions néga­tives de peur et de rejet. La police est par­ti­cu­liè­re­ment sus­cep­tible de les trai­ter plus sévè­re­ment lorsqu’elle découvre qu’ils viennent de cette bour­gade souillée, com­mu­né­ment consi­dé­rée comme un effroyable « ghetto ». Le stig­mate ter­ri­to­rial est une bar­rière de plus sur la route de l’intégration socioé­co­no­mique et de la par­ti­ci­pa­tion civique.

Notez que le même phé­no­mène s’observe en Amérique latine, parmi les habi­tants des fave­las mal famées du Brésil, des pobla­ciones du Chili, et des villas mise­rias d’Argentine. Les rési­dents des villas Bajo Flores, La Cava ou de Retiro à Buenos Aires ne savent que trop bien ce qu’est la « dis­cri­mi­na­tion à l’adresse ». Un stig­mate ter­ri­to­rial s’attache à ces dis­tricts popu­laires de la capi­tale argen­tine pour la même raison qu’il se cris­tal­lise autour de l’hyperghetto des Etats-Unis et des anti-ghet­tos de l’Europe occi­den­tale : la den­sité, dans ces quar­tiers, des chô­meurs et des immi­grés irré­gu­liers ainsi que des frac­tions infé­rieures du nou­veau pro­lé­ta­riat urbain employées dans l’économie déré­gu­lée des ser­vices. Sans oublier la ten­dance des élites éta­tiques à uti­li­ser l’espace comme paravent pour faire écran aux pro­blèmes enra­ci­nés dans la frag­men­ta­tion du rap­port sala­rial.

Le stig­mate ter­ri­to­rial ne favo­rise-t-il pas le tour­nant vers l’Etat pénal et la mise en œuvre de la poli­tique de « tolé­rance zéro », dont vous avez ana­lysé la dif­fu­sion mon­diale dans votre pré­cé­dent livre, Les Prisons de la misère (4) ?

L. W. : La souillure spa­tiale donne effec­ti­ve­ment à l’Etat une lati­tude accrue pour se lancer dans des poli­tiques agres­sives de conten­tion de la nou­velle mar­gi­na­lité, qui peuvent prendre la forme de la dis­per­sion ou de l’endiguement, ou bien encore com­bi­ner les deux approches. La dis­per­sion vise à épar­piller les pauvres dans l’espace et à reprendre les ter­ri­toires qu’ils occupent tra­di­tion­nel­le­ment, sous le pré­texte que leurs quar­tiers sont d’infernales zones de non-droit qui ne peuvent plus être sau­vées. C’est cette stra­té­gie qui guide actuel­le­ment la démo­li­tion de masse des loge­ments sociaux au cœur du ghetto his­to­rique des métro­poles amé­ri­caines et dans les péri­phé­ries déshé­ri­tées des grandes villes euro­péennes. Des mil­liers de grands ensembles sont détruits du jour au len­de­main et leurs occu­pants dis­sé­mi­nés dans les zones adja­centes ou dans des fau­bourgs misé­rables plus dis­tants, ce qui donne l’apparence que « le pro­blème a été résolu ». Mais si la dis­per­sion spa­tiale des rési­dents urbains les plus pauvres les rend moins visibles et donc moins déran­geants poli­ti­que­ment, elle ne leur donne pas pour autant du tra­vail ni ne leur accorde un statut social viable.

La seconde tech­nique pour endi­guer la montée de la mar­gi­na­lité avan­cée suit la voie oppo­sée : elle consiste à concen­trer et à conte­nir les désordres géné­rés par la frag­men­ta­tion du sala­riat et la désta­bi­li­sa­tion des hié­rar­chies eth­niques (eth­no­ra­ciale ou eth­no­na­tio­nale) en jetant un étroit filet poli­cier autour des quar­tiers de relé­ga­tion et en élar­gis­sant les pri­sons dans les­quelles leurs élé­ments les plus dis­rup­tifs sont pério­di­que­ment exilés. Cette conten­tion puni­tive est géné­ra­le­ment accom­pa­gnée, sur le front de l’aide sociale, par des mesures visant à forcer les béné­fi­ciaires de l’aide sociale dans les cré­neaux infé­rieurs de l’économie des ser­vices déré­gu­lée, sous le nom de work­fare ou ses équi­va­lents (emplois ALE en Belgique, RSA en France, etc.). Je retrace l’invention aux Etats-Unis de cette nou­velle poli­tique de la pau­vreté mariant le work­fare res­tric­tif et le pri­son­fare expan­sif dans mon nou­veau livre, Punishing the Poor (5), qui montre qu’un appa­reil poli­cier et pénal actif et agres­sif est une com­po­sante essen­tielle de l’Etat néo­li­bé­ral.

Mais la poli­tique de « tolé­rance zéro » ou de mano dura sème les sillons de son propre échec. Jeter les chô­meurs, les tra­vailleurs pré­caires et les petits délin­quants der­rière les bar­reaux les rend moins employables et désta­bi­lise plus encore les familles et les quar­tiers popu­laires mal famés. Déployer la police, les tri­bu­naux et la prison pour conte­nir la mar­gi­na­lité est non seule­ment énor­mé­ment coû­teux et inef­fi­cace, mais aggrave les maux mêmes que ce déploie­ment est censé guérir. Nous entrons ainsi à nou­veau dans le cercle vicieux du car­cé­ral repéré jadis par Michel Foucault : l’échec même de la prison à résoudre le pro­blème de la mar­gi­na­lité sert de jus­ti­fi­ca­tion à son expan­sion conti­nuée.

En outre, dans les pays du Deuxième monde tels que l’Argentine et le Brésil, qui sont passés par des décen­nies de régimes auto­ri­taires au XXe siècle, la police est elle-même un vec­teur de vio­lence et l’appareil judi­ciaire est cou­turé d’iniquités. Accroître l’action de l’Etat pénal hors de toutes pro­por­tions avec son usage habi­tuel au bas la hié­rar­chie des classes et des places revient à réta­blir une dic­ta­ture sur les frac­tions mar­gi­nales de la classe ouvrière. C’est violer en pra­tique l’idéal de la citoyen­neté démo­cra­tique qui guide théo­ri­que­ment les pou­voirs publics. L’Etat doit com­battre, non pas le symp­tôme, l’insécurité cri­mi­nelle, mais la cause du désordre urbain : à savoir, l’insécurité sociale que l’Etat lui-même a engen­drée en se fai­sant le ser­vi­teur dili­gent du des­po­tisme du marché.

Notes

1 Ce texte est la tra­duc­tion fran­çaise, agréée par Loïc Wacquant, d’un article paru en anglais sous le titre “Ghettos and Anti-Ghettos”, Thesis Eleven, n° 94, août 2008, p. 113-118 (entre­tien réa­lisé par Peter Beilharz), à l’occasion de la sortie de Urban Outcasts : A Comparative Sociology of Urban Marginality (Polity Press, 2008), ver­sion anglaise aug­men­tée de Parias urbains. Ghetto, ban­lieues, Etat (La Découverte, 2006).

2 St. Clair Drake, Horace Cayton, Black Metropolis : A Study of Negro Life in a Northern City, Chicago, University of Chicago Press, [1945], 1993.

3 Loïc Wacquant, “Les deux visages du ghetto : construire un concept socio­lo­gique”, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 160, décembre 2005, p. 4-21.

4 Publié aux Editions Raisons d’agir, 1999 (ver­sion anglaise aug­men­tée, Prisons of Poverty, University of Minnesota Press, 2009).

5 Loïc Wacquant, Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity, Durham et Londres, Duke University Press, 2009.

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