Le Forum social du Saguenay

Espace de dialogue avec les politiciens ou lieu d’organisation autonome des mouvements sociaux ?

Par Mis en ligne le 03 octobre 2010

Dans le cadre de son édi­tion 2010, le Forum social régio­nal du Saguenay accueillera en confé­rence d’ouverture le député conser­va­teur de Roberval-Lac-St-Jean Denis Lebel, le député péquiste du comté de Roberval, Denis Trottier, ainsi que Clifford Moar, chef du conseil des Montagnais-aises du Lac-Saint-Jean.

Les membres des Collectifs Emma Goldman et Rebelles Saguenay ont exprimé par le biais d’une lettre adres­sée au secré­ta­riat géné­ral du Forum leur désac­cord pro­fond avec la pré­sence des partis poli­tiques et des acteurs ins­ti­tu­tion­nels, en par­ti­cu­lier celle du député conser­va­teur Denis Lebel.

Suite à la réponse que nous a four­nie le secré­ta­riat, à savoir qu’ils jugeaient impor­tante la pré­sence des poli­ti­ciens, nous avons décidé de reti­rer nos ate­liers et de ne pas par­ti­ci­per au Forum. Dans notre pers­pec­tive, encou­ra­ger la pré­sence des partis poli­tiques au Forum témoigne d’une pro­fonde incom­pré­hen­sion des ori­gines et des objec­tifs que pour­suivent les forums sociaux.

Contrairement à ce que défend une majo­rité de membres du secré­ta­riat, les forums sociaux ne sont pas des lieux de ras­sem­ble­ment pour n’importe quel acteur social, poli­tique et éco­no­mique de notre région. De même, leur fonc­tion n’est pas d’amener les groupes de la société civile en entrer en dia­logue avec les élus.

Historiquement, les forums sociaux sont nés d’une volonté de ras­sem­bler les mou­ve­ments sociaux de gauche dans un espace auto­géré, auto­nome et imper­méable à l’influence des partis poli­tiques. On peut remon­ter à 1999, lors des mani­fes­ta­tions à Seattle contre le sommet de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) ou lors du Forum éco­no­mique mon­diale (FEM) de Davos, pour com­prendre l’origine des forums sociaux. En effet, c’est dans l’esprit de dénon­cer la col­lu­sion entre les capi­ta­listes et les poli­ti­ciens que s’est déve­loppé l’idée de créer des contre-som­mets visant à unir les forces sociales dans le but d’organiser une riposte popu­laire autonome.

La Charte de prin­cipes du Forum social mon­dial conçoit ceux-ci comme « un espace de débat démo­cra­tique d’idées, d’approfondissement de la réflexion, de for­mu­la­tion de pro­po­si­tions, d’échange d’expériences et d’articulation de mou­ve­ments sociaux, de réseaux, d’ONG et autres orga­ni­sa­tions de la société civile qui s’opposent au néo-libé­ra­lisme et à la domi­na­tion du monde par le capi­tal et par toute forme d’impérialisme ». Notre forum social régio­nal s’inscrit éga­le­ment dans cette vision, en plus d’indiquer dans sa charte de prin­cipe que le « Forum est non gou­ver­ne­men­tal et non partisan ».

Par consé­quent, les forums sociaux sont des espaces réser­vées aux forces sociales de gauche. Il s’agit d’un moment pri­vi­lé­gié pour échan­ger, se « réseau­ter » et dis­cu­ter de stra­té­gies concrètes à adop­ter afin d’organiser des mou­ve­ments sociaux auto­nomes et confiants dans leur capa­cité à mener des luttes sociales com­ba­tives et por­teuses de chan­ge­ments. L’expérience des forums sociaux visent par ailleurs à ouvrir des espaces per­met­tant d’expérimenter une nou­velle façon de faire de la poli­tique et d’interagir socia­le­ment à tra­vers la démo­cra­tie directe et la prise de déci­sion horizontale.

Est-il néces­saire de rap­pe­ler que tous les jours de l’année, nous subis­sons les consé­quences des déci­sions prises par nos gou­ver­ne­ments de droite ou de centre-droite. D’ailleurs, pre­nons quelques ins­tants pour se remé­mo­rer les ini­tia­tives du Parti conser­va­teur de Denis Lebel, afin de mon­trer à quel point il est inco­hé­rent de l’inviter à un Forum social. En 2007, le Parti conser­va­teur a déposé le projet de loi C-484 visant à accor­der un statut juri­dique au fœtus, ouvrant ainsi la porte à la re-cri­mi­na­li­sa­tion de l’avortement. De même, il a coupé dans les sub­ven­tions de plu­sieurs groupes de femmes pro­vo­quant de vives contes­ta­tions au sein du mou­ve­ment fémi­niste qué­bé­cois. Toujours en 2007, sur le plan des rela­tions de tra­vail, Jean-Pierre BlackBurn, alors ministre du Travail et député conser­va­teur de Jonquière-Alma, s’est farou­che­ment opposé à l’adoption d’une loi anti-bri­seur de grève (comme celle adop­tée au Québec en 1977). Dernièrement, un projet loi conser­va­teur deman­dait l’abrogation du registre des armes à feu alors que les faits ont prouvé que sa créa­tion a dimi­nué le nombre d’agressions armées dans un contexte de vio­lence conju­gale. De plus, le Parti conser­va­teur est pro-mili­ta­riste et en faveur de la guerre impé­ria­liste en Afghanistan. Également, il a récem­ment fait œuvre his­to­rique en refu­sant toute enquête publique au sujet de l’arrestation de plus de 1000 per­sonnes en juin der­nier lors du G20 à Toronto. Et de l’environnement, il est évident qu’il n’en a que faire !

Devant ces constats, il nous appa­raît incom­pré­hen­sible d’accueillir un repré­sen­tant du Parti conser­va­teur au sein de notre Forum social régio­nal. Pour nous, ce serait comme si l’on invi­tait un patron dans une assem­blée syn­di­cale ou un offi­cier des forces armées cana­diennes dans une ren­contre anti-guerre. En somme, nous croyons que les orien­ta­tions de ce forum, qui consistent à réunir sous un même toit des inter­ve­nant-e-s de gauche et de droite dans un esprit de concer­ta­tion, tout en per­met­tant la pré­sence des partis poli­tiques, vont à l’encontre de l’organisation auto­nome des mou­ve­ments sociaux de gauche.

Une réponse à “Espace de dialogue avec les politiciens ou lieu d’organisation autonome des mouvements sociaux ?”

  1. Il me semble impor­tant d’insister sur une pré­ci­sion en ce qui concerne les partis politiques.

    Comme le men­tionne l’article et la Charte de prin­cipes du Forum social mon­dial, c’est « un espace de débat démo­cra­tique d’idées, d’approfondissement de la réflexion, de for­mu­la­tion de pro­po­si­tions, d’échange d’expériences et d’articulation de mou­ve­ments sociaux, de réseaux, d’ONG et autres orga­ni­sa­tions de la société civile qui s’opposent au néo-libé­ra­lisme et à la domi­na­tion du monde par le capi­tal et par toute forme d’impérialisme ». L’opposition à la par­ti­ci­pa­tion d’un repré­sen­tant du parti conser­va­teur doit se faire sur la base que ce n’est pas une orga­ni­sa­tion qui s’oppose au néo­li­bé­ra­lisme et à l’impérialisme et non pas sur la base qu’il est le repré­sen­tant d’un parti poli­tique. Parce que cer­tains partis poli­tiques s’opposent dans leur pro­gramme au néo­li­bé­ra­lisme et à l’impérialisme.