ECO-LOGIQUE

Durban, une « conférence des pollueurs »

Par Mis en ligne le 07 décembre 2011

Du 28 novembre au 9 décembre se tien­dra à Durban (Afrique du Sud) la 17e confé­rence des par­ties de la Convention-cadre des Nations Unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique (COP-17). Il est de plus en plus évident que la limite de 2° de hausse de la tem­pé­ra­ture à la fin du siècle ne sera pas tenue et qu’il s’agit plus pro­ba­ble­ment d’éviter de dépas­ser les 4°. Ce n’est pour­tant pas de cela qu’il sera vrai­ment ques­tion à Durban, comme l’explique Patrick Bond dans l’interview ci-dessous.


Pour vous, quels sont les prin­ci­paux enjeux de la pro­chaine confé­rence inter­na­tio­nale sur le climat à Durban ?

Patrick Bond – La COP-17 a une tâche impos­sible : faire sem­blant que le pro­ces­sus de négo­cia­tion de l’ONU puisse mener à une véri­table solu­tion face à la crise cli­ma­tique. C’est pour­tant impos­sible. L’équilibre des forces en pré­sence est défa­vo­rable et il ne va pas s’améliorer. Les Etats-Unis, avec leurs alliés comme le Canada, vont même sabo­ter les objec­tifs limi­tés de réduc­tion des émis­sions [de gaz à effet de serre, réd], en par­ti­cu­lier en empê­chant une nou­velle période d’engagements contrai­gnants dans le cadre du pro­to­cole de Kyoto. Avec d’autres pays riches, les Etats-Unis vont faire obs­tacle à ce que le Fonds vert pour le Climat soit suf­fi­sam­ment pourvu. Des fonds qui, dans un monde plus juste, per­met­traient au Nord de payer la dette cli­ma­tique contrac­tée auprès du Sud. Au lieu de cela, le deal qui devrait se faire à Durban aura pour objec­tif de sti­mu­ler les mar­chés du car­bone, pour­tant en crise, afin qu’ils servent de source de reve­nus, et de jeter les bases du finan­ce­ment des fausses solu­tions, sans qu’aucun des maigres finan­ce­ments exis­tants ne par­vienne aux popu­la­tions les plus dure­ment tou­chées par les dérè­gle­ments cli­ma­tiques. C’est pour­quoi nous décri­vons la COP comme une « confé­rence des pollueurs ».

En quoi les luttes actuelles menées en Afrique du Sud par les mou­ve­ments pour la jus­tice cli­ma­tique s’articulent-elles avec celles menées dans les négo­cia­tions internationales ?

En plus d’exiger un mil­lion d’emplois verts et une tran­si­tion juste pour sortir d’une éco­no­mie dépen­dante des com­bus­tibles fos­siles, la prin­ci­pale ques­tion liée au climat portée par les mili­tants sud-afri­cains est l’accès à l’électricité et l’approvisionnement en eau. Ces trois der­nières années, le prix de l’électricité a aug­menté de 130 % en raison de la déci­sion prise par la société sud-afri­caine Eskom de construire les troi­sième et qua­trième plus impor­tantes cen­trales au char­bon de la pla­nète. Les sys­tèmes d’approvisionnement en eau sont déjà en train de s’effondrer, même à Durban, réputé pour avoir le meilleur sys­tème d’Afrique. Bientôt, nous ver­rons éga­le­ment le ren­for­ce­ment des évé­ne­ments météo­ro­lo­giques extrêmes, une montée du niveau des mers, des famines et des réfu­giés cli­ma­tiques qui vont mettre à l’épreuve les capa­ci­tés de réac­tion des popu­la­tions. C’est par ces indi­ca­teurs, révé­la­teurs de contraintes nou­velles, que les per­sonnes vont se rendre compte que lutter pour un climat sta­bi­lisé relève d’un pro­ces­sus uni­fi­ca­teur per­met­tant d’améliorer leur vie immé­diate, si nous relions tous ces enjeux de manière adéquate. […] 

Les dérè­gle­ments cli­ma­tiques actuels sont prin­ci­pa­le­ment dus aux émis­sions de gaz à effet de serre (GES) des pays du Nord. Qu’attendez-vous des mou­ve­ments pour la jus­tice cli­ma­tique de ces pays, et, plus glo­ba­le­ment, des popu­la­tions, afin d’agir contre les dérè­gle­ments climatiques ?

Le Nord doit payer sa dette cli­ma­tique, com­plè­te­ment. De sorte que celles et ceux qui sont tou­chés dans le Sud per­çoivent une com­pen­sa­tion directe, et pas par l’intermédiaire des tyrans locaux. Je pense que les élites des pays comme l’Afrique du Sud qui se trouvent parmi les 1 % plus gros émet­teurs de car­bone, moi y com­pris, devraient sup­por­ter un far­deau plus lourd. Les pays du Nord doivent éga­le­ment s’engager à des réduc­tions d’émissions de GES spec­ta­cu­laires et s’engager dans un urgent projet de trans­for­ma­tion, sem­blable en portée, mais pas en direc­tion, que celui entre­pris sous Roosevelt lorsque les Américains sont entrés dans la Seconde Guerre mon­diale. Pour ceux qui ne s’impliqueraient pas, comme les poli­ti­ciens et les agences à Washington, New York, Ottawa, Londres, Bruxelles, Moscou, Pékin et ailleurs, le mandat de la Cour pénale inter­na­tio­nale devrait alors être élargi pour y inclure un tri­bu­nal cli­ma­tique. Nous aurons aussi besoin d’une stra­té­gie à long terme pour impo­ser des sanc­tions sur les mar­chan­dises pro­ve­nant de pays comme les États-Unis. En atten­dant, il fait sens pour les acti­vistes de pro­tes­ter contre leurs délé­gués, soit ici à Durban lors de la COP, ou même avant qu’ils ne quittent leur pays. Pourquoi ne pas blo­quer leur route fin novembre afin de mar­quer le coup et affir­mer clai­re­ment que le monde en a marre de la confé­rence des pol­lueurs ? Il est temps pour la mou­vance s’activant pour la jus­tice cli­ma­tique de reprendre la main et de mon­trer la voie pos­sible pour de véri­tables réduc­tions d’émissions, la recon­nais­sance de la dette cli­ma­tique, une tran­si­tion juste et toutes les autres exi­gences si bien défi­nies à Cochabamba en avril 2010.


* Paru en fran­çais en Suisse dans « soli­da­ri­téS » n°199 (02/12/2011).

* Patrick Bond, éco­no­miste, est pro­fes­seur à l’Université du KwaZulu-Natal. Auteur de Durban’s Climate Gamble, playing the carbon mar­kets, bet­ting the earth, il est aussi contri­bu­teur régu­lier de la revue Amandla ! L’entretien ci-dessus a été publié par le site de l’association Alter-Echos (www​.alter​-echos​.org)

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