Michael Löwy

L’écosocialisme, un nouvel horizon

L'alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste

Par Mis en ligne le 09 décembre 2011

« Le monde souffre d’une fièvre pro­vo­quée par le chan­ge­ment cli­ma­tique, et la mala­die est le modèle capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment« , disait Evo Morales, pré­sident de la Bolivie, en 2007 1. L’écosocialisme se veut le remède à cette mala­die qui plonge l’humanité dans un avenir aussi inconnu qu’incertain.

Pour les tenants de ce cou­rant phi­lo­so­phique et poli­tique rela­ti­ve­ment peu connu (pour l’instant ?), le salut de l’humanité passe par « l’association du ‘rouge’ – la cri­tique mar­xiste du capi­tal et le projet d’une société alter­na­tive – et du ‘vert’ » propre à l’écologie poli­tique 2. Si « tout socia­lisme non éco­lo­gique est une impasse » 3, « une éco­lo­gie non socia­liste est inca­pable de prendre en compte les enjeux actuels » 3. Voilà donc pour les bases théo­riques de l’écosocialisme : la conci­lia­tion du socia­lisme mar­xiste et de l’écologie poli­tique, bien loin des coa­li­tions gou­ver­ne­men­tales « rouges-vertes » qui ont émergé dans plu­sieurs pays euro­péens ces der­nières années « autour d’un pro­gramme social-libé­ral de ges­tion du capi­ta­lisme » 2.

Michael Löwy, l’un des théo­ri­ciens prin­ci­paux du mou­ve­ment, com­pile dans ce petit ouvrage quelques articles visant à explo­rer dif­fé­rents aspects de la mou­vance éco­so­cia­liste – une façon simple et directe de la pré­sen­ter au grand public. Clair et acces­sible, cet ouvrage mérite vrai­ment d’être lu et dif­fusé : il éclaire d’un point de vue tout à fait inté­res­sant la situa­tion cri­tique dans laquelle l’humanité se trouve en mobi­li­sant des res­sources phi­lo­so­phiques – Karl Marx, Max Weber, Walter Benjamin et bien d’autres – qu’il réac­tua­lise pour servir sa pensée. On en finit la lec­ture déter­miné à chan­ger le monde aux côtés de l’auteur, révolté de toutes les consciences molles qui nous entourent et qui semblent igno­rer que l’humanité court à sa perte, entraî­nant avec elle tout un écosystème.

L’objet en soi – et c’est quelque chose de tou­jours impor­tant pour quelqu’un comme moi qui aime les livres – est modeste mais beau, petit, léger ; la cou­ver­ture est attrayante et sym­pa­thique et, sur­tout, le nom de la col­lec­tion m’a séduit : Les Petits Libres. Enfin bon, je vais quand même éviter de faire trop de publi­cité à un livre qui cri­tique l’industrie publi­ci­taire avec une telle viru­lence – et avec raison !

La phi­lo­so­phie éco­so­cia­liste naît d’une consta­ta­tion simple : la crise éco­lo­gique est bien réelle dans le monde du XXIème siècle, et seule une rup­ture radi­cale avec l’ordre capi­ta­liste établi per­met­tra à l’humanité de sortir du cercle vicieux dans lequel l’a plongé ce sys­tème fon­da­men­ta­le­ment mau­vais. Les théo­ri­ciens du cou­rant pro­cèdent donc, comme je le disais plus tôt, à une sorte de réac­tua­li­sa­tion de la pensée mar­xiste à l’orée de la crise éco­lo­gique. Ils cri­tiquent en effet dans la phi­lo­so­phie du pen­seur alle­mand l’absence totale de consi­dé­ra­tion éco­lo­gique, à une époque où, il faut le dire, révo­lu­tions indus­trielles obligent, per­sonne ne s’en préoccupait !

Ainsi, Marx dénon­çait la contra­dic­tion inhé­rente du capi­ta­lisme entre les forces pro­duc­tives et les rap­ports de pro­duc­tion, mais lui-même n’avait pas perçu ce que James O’Connor, l’un des pion­niers de l’écosocialisme nord-amé­ri­cain sou­li­gnait : le capi­ta­lisme contient éga­le­ment une contra­dic­tion irré­so­luble entre les forces pro­duc­tives et les condi­tions de pro­duc­tion 6. En effet, si Marx prô­nait un chan­ge­ment de civi­li­sa­tion, il ne remet­tait pas pour autant en cause la logique expan­sive du capi­ta­lisme ; s’il sou­hai­tait redis­tri­buer les cartes de la pro­duc­tion de richesses, il ne remet­tait pas en cause la nature vir­tuel­le­ment illi­mi­tée de la pro­duc­tion et le pro­duc­ti­visme sub­sé­quent. Michael Löwy évoque à cet égard la logique « conti­nuiste » de Marx et Engels, où le socia­lisme est vu comme un moyen de faire « sauter les chaînes » par les­quelles le sys­tème capi­ta­liste conte­nait le « déve­lop­pe­ment illi­mité des forces pro­duc­tives » 7.

Cela étant dit, la phi­lo­so­phie éco­so­cia­liste se démarque de celle, pro­po­sée notam­ment en France par Serge Latouche, de la décrois­sance. « La cri­tique cultu­relle du consu­mé­risme pro­po­sée par les ‘objec­teurs de crois­sance’ est néces­saire, mais insuf­fi­sante », écrit l’agronome Daniel Tanuro, cité par Michael Löwy 3. L’écosocialisme pro­pose l’extension de la démo­cra­tie à d’autres sec­teurs de la vie publique que la poli­tique, avec, en pre­mier lieu, le pou­voir de contrô­ler démo­cra­ti­que­ment les choix éco­no­miques – une incur­sion dans le régime de pro­priété privée sacra­lisé depuis le XVIIIème siècle que reven­diquent les théo­ri­ciens du mou­ve­ment. La poli­tique éco­no­mique doit être fondée sur des consi­dé­ra­tions radi­ca­le­ment oppo­sées à celles qui ont cours aujourd’hui ; au règne du profit doit être sub­sti­tué celui de l’intérêt géné­ral, celui des besoin sociaux – et pour ce faire, c’est une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique de l’économie qu’il faut mettre en place. « La concep­tion socia­liste de la pla­ni­fi­ca­tion n’est rien d’autre que la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de l’économie : s’il est cer­tain que les déci­sions poli­tiques ne doivent pas reve­nir à une petite élite de diri­geants, pour­quoi ne pas appli­quer le même prin­cipe aux déci­sions d’ordre éco­no­mique ? » 9. L’écosocialisme prend aussi par­fois des accents « deuxième gauche » tels que l’on peut en trou­ver dans le célèbre mani­feste de Michel Rocard publié en 1969 10.

Citant un exemple concret, l’auteur prend à parti la publi­cité, mani­fes­ta­tion la plus évi­dente et la plus cynique d’un capi­ta­lisme fou et cible pri­vi­lé­giée des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes, sym­bole du para­digme consu­mé­riste dans lequel nous nous sommes ser­vi­le­ment enfer­més. Celle-ci, qui « bourre non seule­ment les boîtes aux lettres mais aussi les crânes des indi­vi­dus » 11, est un « immense gas­pillage des res­sources (maté­rielles et finan­cières) limi­tées de la pla­nète » 12 – sans parler du gas­pillage en termes de capi­tal humain, puisque des mil­liers d’individus mettent leur esprit, leur intel­li­gence et leur créa­ti­vité au ser­vice de cette indus­trie qui soumet « les besoins des indi­vi­dus aux néces­si­tés mer­can­tiles du capi­tal » 13.

Enfin, pour conclure sur une note un petit peu moins dépri­mante – car force est de consta­ter avec Michael Löwy et Joel Kovel que « per­sonne ne peut lire ces pres­crip­tions […] sans un cer­tain décou­ra­ge­ment, tant elles semblent éloi­gnées de l’état actuel du monde réel­le­ment exis­tant, qu’il s’agisse des ins­ti­tu­tions ou des niveaux de conscience » 14 – l’auteur cite quelques exemples – aux Etats-Unis, au Brésil – d’expériences éco­so­cia­listes – théo­riques dans le pre­mier cas, pra­tiques dans le second – plutôt réus­sies, et en tout cas por­teuses d’espoirs. Bon, d’accord, le pané­gy­rique de Chico Mendes, mili­tant poli­tique socia­liste et éco­lo­gique bré­si­lien qui a mis sa vie au ser­vice de ses idéaux – la défense de la forêt ama­zo­nienne et des petits pay­sans qui y tra­vaillent dans une situa­tion de ser­vi­tude into­lé­rable – se conclut abrup­te­ment par son assas­si­nat poli­tique. Dans la caté­go­rie « por­teur d’espoirs », on a vu mieux… Mais la beauté de son combat et son émou­vant tes­ta­ment laissent à penser que, demain, peut-être, le Soleil se lèvera sur une société plus rouge, plus verte, plus belle, plus juste… .
 

rédac­teur : Jules FOURNIER, 
Illustration : flickr

Notes :
1 – Épigraphe de la Déclaration éco­so­cia­liste inter­na­tio­nale de Belém, 2008
2 – page 12
3 – page 11
4 – page 11
5 – page 12
6 – page 162
7 – page 94
8 – page 11
9 – page 58
10 – Le PSU et l’avenir socia­liste de la France, Seuil, 1969
11 – 151
12 – page 152
13 – page 151
14 – Manifeste éco­so­cia­liste inter­na­tio­nal, page 198

Titre du livre : Ecosocialisme, l’alternative radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capitaliste
Auteur : Michael Löwy
Éditeur : Mille et une nuits
Date de publi­ca­tion : 08/06/11
N° ISBN : 978-2-7555-0617-4

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