DICTATURE DE LA FINANCE Les Etats européens livrent leurs populations aux spéculateurs

Mis en ligne le 17 mars 2010

PAR NADIA DJABALI (16 MARS 2010)

On les croyait tem­po­rai­re­ment stig­ma­ti­sés suite à leur res­pon­sa­bi­lité dans la crise finan­cière. Loin de faire profil bas, les mar­chés finan­ciers repartent à l’assaut de ce qui reste du « modèle social euro­péen ». Objectif : faire payer les popu­la­tions en menant une offen­sive sans pré­cé­dent contre les salaires, les ser­vices publics et les droits sociaux, avec la com­pli­cité des gou­ver­ne­ments. Si la Grèce est aujourd’hui dans le col­li­ma­teur, tous les pays euro­péens sont concer­nés.

Le 27 jan­vier 2010, l’état grec lève sans dif­fi­culté 8 mil­liards d’euro d’emprunt sur les mar­chés finan­ciers. La demande pour ces obli­ga­tions était cinq fois plus impor­tante que l’offre pro­po­sée. Le 4 mars, la Grèce réus­sit à nou­veau à emprun­ter 5 mil­liards d’euros. « Preuve qu’en dépit de la conjonc­ture extrê­me­ment néfaste, l’économie grecque reste forte », déclare-t-on au minis­tère des Finances à Athènes. Ces deux épi­sodes laissent per­plexes compte tenu de la kyrielle de décla­ra­tions alar­mistes sur la pos­sible faillite des finances publiques de la pénin­sule hel­lé­nique.

Fonds spé­cu­la­tifs, Hedge Funds et banques d’affaires joue­raient-ils à la spé­cu­la­tion, tout en sachant qu’un État ne peut pas faire faillite et que les contri­buables pas­se­ront tôt ou tard au gui­chet pour épon­ger les dettes ? Ne serait-ce pas là une oppor­tu­nité poli­tique pour donner un sérieux tour de vis à l’État « pro­vi­dence » en le déman­te­lant encore plus ? Jean-Claude Trichet, pré­sident de la Banque cen­trale euro­péenne et Jean-Claude Juncker, pré­sident de l’Eurogroupe, ont com­pli­menté Athènes pour les efforts de rigueur déployés par le gou­ver­ne­ment social-démo­crate de Georges Papandréou. Selon Jean-Claude Trichet, le gel des salaires et celui des retraites sont des mesures « convain­cantes » pour réduire un défi­cit estimé à 30 mil­liards d’euros. Avec une ques­tion : qui doit payer la crise ? Les popu­la­tions ou les acteurs des mar­chés finan­ciers ?

Hausse des prix, baisse des salaires et chô­mage de 18%

Beaucoup moins convain­cue par ces mesures, la popu­la­tion grecque craint de payer le plan de rigueur par une longue réces­sion. « Ces mesures sont cruelles, injustes et par­tiales », s’indigne Stathis Anestis, de la Confédération géné­rale des tra­vailleurs grecs (GSEE). « Les tra­vailleurs ne doivent pas payer seuls la crise par une baisse des salaires et la remise en cause d’acquis sociaux. Le pays subit une attaque sans pré­cé­dent qui ne concerne pas seule­ment la Grèce, mais aussi d’autres pays visant à la sup­pres­sion des droits sociaux. » Pourtant, les diri­geants syn­di­caux conti­nuent à sou­te­nir le gou­ver­ne­ment Papandréou tout en subis­sant une pres­sion très forte de leur base pour qu’ils s’opposent aux mesures de rigueur. Les grèves de 24 heures pro­po­sées par les deux prin­ci­pales cen­trales syn­di­cales (GSEE et Adedy) en laissent plus d’un dubi­ta­tifs. Le 3 mars, un ras­sem­ble­ment devant le Parlement a rapi­de­ment dégé­néré. Yannis Panagopoulos, diri­geant de la GSEE, a été molesté par des jeunes mani­fes­tants et a dû être évacué alors qu’il enta­mait son dis­cours.

Le Parlement grec votait, en pro­cé­dure d’urgence, un texte inti­tulé « Mesures d’urgence pour faire face à la crise finan­cière ». Objectif : rega­gner la cré­di­bi­lité des mar­chés en éco­no­mi­sant 4,8 mil­liards d’euros en 2010. Outre le gel des pen­sions de retraite des fonc­tion­naires et des salaires du public comme du privé, les 13ème et 14ème mois versés aux fonc­tion­naires seront ampu­tés de 30% et 60%. La TVA passe de 19 à 21%, les taxes sur l’alcool aug­mentent de 20%, le prix des ciga­rettes de 63%. Le prix de l’essence monte de 8 cen­times au litre, et le diesel de 3 cen­times, alors qu’un mois plus tôt le prix des car­bu­rants avait déjà aug­menté de 25 cen­times. Et ce n’est pas fini : « De nou­velles solu­tions devront être envi­sa­gées en 2011 et 2012 », pré­vient le Finlandais Olli Rehn, com­mis­saire euro­péen aux Affaires éco­no­miques et moné­taires. « Le ren­for­ce­ment des res­tric­tions bud­gé­taires va briser toute reprise de la consom­ma­tion et de l’activité, com­mente Agnès Benassy-Quéré direc­trice du CEPII (Centre d’études pros­pec­tives et d’informations inter­na­tio­nales), au moment où le taux de chô­mage pour­rait atteindre 18% suite à l’expiration des pro­grammes d’emplois publics finan­cés par l’Union euro­péenne. »

Où est passée la soli­da­rité euro­péenne ?

L’électrochoc subi par la popu­la­tion grecque ne com­porte aucune contre­par­tie. Ni le FMI (Fonds moné­taire inter­na­tio­nal), ni les États euro­péens n’ont prêté de l’argent. Ces der­niers y sont contraints par le traité de Maastricht : celui-ci pré­voit une clause qui inter­dit à un État membre de répondre des enga­ge­ments finan­ciers d’un autre. Le 15 mars à Bruxelles, les ministres des Finances de l’Eurogroupe (de la zone euro) sont tombés d’accord. Des prêts bila­té­raux d’un mon­tant de 20 à 25 mil­liards d’euros pour­raient être consen­tis à la Grèce en cas de besoin. « Mais nous pen­sons que la ques­tion ne se posera pas » a d’ores et déjà annoncé Jean-Claude Juncker, pré­sident de l’Eurogroupe et Premier ministre du Luxembourg. Aucun calen­drier, aucun mon­tant, aucun taux d’intérêt n’est rendu public. Jean-Claude Juncker a évoqué des taux élevés afin d’ « inci­ter for­te­ment » la Grèce à retour­ner au plus vite vers les mar­chés finan­ciers pour trou­ver de l’argent. Les 11 mil­lions de Grecs appré­cie­ront cette grande soli­da­rité. Cette solu­tion « dont n’aurait pas besoin la Grèce » devra néan­moins être ava­li­sée par les diri­geants euro­péens lors d’un pro­chain sommet, sans doute les 25 et 26 mars.

Grande absente du dis­po­si­tif : la Banque cen­trale euro­péenne (BCE). Cette der­nière a le droit de prêter de l’argent aux banques pri­vées, mais ses sta­tuts l’empêchent d’acheter direc­te­ment des obli­ga­tions d’État. « On a aujourd’hui cette chose abso­lu­ment inouïe que, quand vous vous appe­lez la République fran­çaise, vous devez payer 3,4% ou 3,5% d’intérêts alors que si vous vous appe­lez BNP-Paribas, vous allez payer 0,5% », s’insurge l’économiste Jacques Sapir, « le fait que la BCE n’ait pas aligné les taux aux­quels les État peuvent emprun­ter sur les taux aux­quels elle prête aux banques, c’est aujourd’hui scan­da­leux. »

Cette situa­tion illustre éga­le­ment les choix poli­tiques qui ont pré­sidé à la construc­tion euro­péenne : mettre à la dis­po­si­tion des banques pri­vées un véri­table marché euro­péen de la dette publique. Car la BCE peut en revanche rache­ter à des banques les obli­ga­tions d’Etat qu’elles détiennent, à condi­tion qu’elles soient bien notées. « C’est l’acquisition directe de titres sou­ve­rains par la BCE qui est inter­dite. Mais pas l’acquisition tout court. Celle-ci n’est pas seule­ment pos­sible : elle est quo­ti­dienne », écrit Frédéric Lordon. « Les titres de la dette publique, abon­dam­ment déte­nus par les banques, sont l’un des ins­tru­ments pri­vi­lé­giés de leur refi­nan­ce­ment auprès de la banque cen­trale. Et pour cause : quoi qu’on daube à leur sujet, ils demeurent les plus sûrs ». Parmi les ins­ti­tu­tions finan­cières qui ont spé­culé sur la dette grecque, on trouve les amé­ri­cains Goldman Sachs ou JP Morgan, et en Europe, BNP-Paribas ou la Kommertzbank. Selon la banque des règle­ments inter­na­tio­naux, les banques fran­çaises détien­draient 75,4 mil­liards de dol­lars d’obligations grecques.

Les agences de nota­tion contre-attaquent

La crise grecque a été déclen­chée après la déci­sion de deux agences de nota­tions (Fitch et Standard & Poor) de dégra­der la note de la dette grecque en décembre 2009. « Attention, la Grèce ne pourra faire face à ses échéances de rem­bour­se­ment » : tel est le mes­sage envoyé aux mar­chés. Cette déci­sion est ampli­fiée par l’annonce conco­mi­tante de la BCE de ren­for­cer ses cri­tères de rachat de titres, sous-enten­dant qu’elle refu­se­rait les obli­ga­tions hel­lé­niques. Parallèlement, la valeur des « CDS » – des titres finan­ciers qui assurent un créan­cier en cas de défaillance de l’emprunteur (l’Etat grec en l’occurrence) – ados­sés à la dette grecque s’envole. Rappelons que ces mêmes agences de nota­tion et CDS avaient été mon­trés du doigt pour leur rôle dans la crise lors des som­mets du G20 à Washington en 2008 puis à Londres en 2009. Que s’est-il passé depuis pour les régle­men­ter ? Absolument rien.

La Grèce est par ailleurs loin d’être le seul État confronté à des défi­cits élevés. Vingt-trois des vingt-sept pays de l’UE sont sous le coup d’une pro­cé­dure pour défi­cit exces­sif. Devant une telle déroute, on peut s’interroger sur les règles édic­tées par le traité de Maastricht. « Les objec­tifs de 3% du PIB pour le défi­cit et de 60% du PIB pour la dette n’ont aucun fon­de­ment éco­no­mique », assènent François Denord et Antoine Schwartz [1], « ils expriment une concep­tion libé­rale de l’action publique. Celle qui prône un État res­pec­tueux du prin­cipe d’équilibre bud­gé­taire, sol­vable, pou­vant se pré­sen­ter auprès des inves­tis­seurs et des mar­chés. »

Il faut dire que la crise des sub­primes est passée par là. Les États ont assuré à tra­vers l’argent des contri­buables la survie de la finance mon­diale. Après avoir injecté des cen­taines de mil­liards de dol­lars dans le sys­tème finan­cier, les moyens publics se sont raré­fiés à mesure que les mar­chés repre­naient du poil de la bête. Ceux-là même qui ont été sauvés par les États les menacent aujourd’hui en uti­li­sant l’argent qu’États et banques cen­trales leur ont prêté à des taux his­to­ri­que­ment bas. « Ils ont com­mencé par l’Islande, l’Ukraine et la Hongrie et montent en gamme avec la Grèce, explique l’économiste Julia Cagé dans une note publiée par la fon­da­tion Terra Nova, avec en pers­pec­tive demain, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et le Japon. »

Mesures dra­co­niennes en Irlande, résis­tance en Islande

En Irlande, la situa­tion n’est pas fameuse. Après avoir voté des éco­no­mies bud­gé­taires de 3 mil­liards d’euros en 2009, le gou­ver­ne­ment a mis en place un plan d’économie de 4 mil­liards pour 2010. La somme est colos­sale pour un pays de 4,5 mil­lions d’habitants. L’État irlan­dais pré­voit ainsi d’économiser 1 mil­liard en rédui­sant les salaires dans la fonc­tion publique, 760 mil­lions dans les dépenses sociales et 2 mil­liards dans les dépenses de fonc­tion­ne­ment et d’investissement. Ces mesures dra­co­niennes seront inévi­ta­ble­ment accom­pa­gnée d’une hausse du chô­mage, de la baisse des recettes fis­cales et, par voie de consé­quence, de l’aggravation des défi­cits publics.

Les Islandais ne s’y sont pas trom­pés. Le 6 mars, ils ont mas­si­ve­ment rejeté par voie de réfé­ren­dum une loi qui pré­voyait que l’Islande rem­bourse 3,8 mil­liards d’euros au Royaume-Uni et aux Pays-bas pour indem­ni­ser les clients for­tu­nés bri­tan­niques et néer­lan­dais de la banque islan­daise Icesave qui avaient perdu leurs avoirs lors de la crise finan­cière. « Ce vote du peuple islan­dais prend une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière alors que le peuple grec essaie de résis­ter à la vio­lente purge que le gou­ver­ne­ment grec et l’Union euro­péenne veulent lui impo­ser pour, là aussi, lui faire payer le prix d’une crise dont il n’est nul­le­ment res­pon­sable. Une même poli­tique d’austérité dras­tique touche, ou va tou­cher, tous les pays euro­péens », pré­vient l’Union syn­di­cale Solidaires le 8 mars.

Budgets sociaux dans le col­li­ma­teur

Le len­de­main, l’agence Fitch menace le Royaume-Uni, la France et l’Espagne de dégra­der leur note si ces pays ne prennent pas des mesures de réduc­tion de défi­cit « plus cré­dibles ». Le mes­sage est clair : ce ne sont pas les Etats qui régulent la finance mais celle-ci qui fixe les grandes orien­ta­tions de leurs poli­tiques bud­gé­taires. Pour la France, qui a décidé de lever sur les mar­chés les 35 mil­liards du « grand emprunt », une telle mesure serait lourde de consé­quences. Paris a déjà émis 8,1 mil­liards d’euros d’obligations. Il reste près de 27 mil­liards à récu­pé­rer. Une dégra­da­tion de la note aug­men­te­rait le taux d’intérêt et creu­se­rait le mon­tant de la dette à rem­bour­ser par les contri­buables.

Pourtant, depuis près d’une décen­nie, la France fait de gros efforts pour plaire à l’orthodoxie des mar­chés. La révi­sion géné­rale des poli­tiques publiques (RGPP) pré­voit d’ici 2012, le non rem­pla­ce­ment de 160 000 fonc­tion­naires et l’économie de 7,7 mil­liards d’euros. Le 11 mars der­nier, l’Insee a publié le résul­tat d’une étude démon­trant que 360 000 emplois avaient été détruits en 2009 (600 000 depuis 2008). Dans le cadre de cette éco­no­mie de pénu­rie, les dys­fonc­tion­ne­ments des ser­vices publics se mul­ti­plient : de la pro­tec­tion sociale (notam­ment les Caisses d’allocation fami­liale) à l’éducation, en pas­sant par les hôpi­taux ou le Pôle emploi, la machine s’enraye au détri­ment des usa­gers, élèves ou patients. Quant aux chô­meurs en fin de droit leur nombre est estimé par le Pôle emploi à un mil­lion d’ici la fin 2010, dont 400 000 se retrou­ve­raient sans aucune res­source.

Faudra-t-il tailler encore plus dans les bud­gets sociaux pour satis­faire les mar­chés ? « Des solu­tions existent pour sortir du piège de la dette. Mais elles sup­posent un affron­te­ment avec le patro­nat et les mar­chés finan­ciers. Tous les gou­ver­ne­ments euro­péens sont aujourd’hui en train de pré­pa­rer une poli­tique d’austérité dras­tique pour faire payer la crise aux sala­riés et plus lar­ge­ment aux popu­la­tions, le tout sous le contrôle étroit de la Commission euro­péenne et de la BCE. Il est aujourd’hui grand temps que les sala­riés euro­péens se mobi­lisent pour impo­ser d’autres orien­ta­tions », sou­haite l’Union syn­di­cale Solidaires. La balle est dans le camp du mou­ve­ment social et syn­di­cal.

Nadia Djabali

Notes

[1] L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, avril 2009

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