BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Des urnes et de la rue

Par Mis en ligne le 01 janvier 2020

Avec ses dix dépu­tés, Québec soli­daire (QS) se concen­trera au cours des mois à venir sur l’intervention par­le­men­taire, le déve­lop­pe­ment de son exper­tise dans divers domaines poli­tiques ainsi que sur l’apprentissage de la per­ti­nence et de la com­pré­hen­sion de ses prin­cipes et de son pro­gramme pour un public beau­coup plus large. Parallèlement, puisque QS n’est pas un parti « comme les autres », il doit récon­ci­lier cette inter­ven­tion avec la mobi­li­sa­tion de ses membres en phase avec les mou­ve­ments popu­laires (la « rue »).

Certes, QS n’est pas seul à affron­ter ce défi. Au Portugal, le Bloc de gauche qui regroupe un arc-en-ciel social et poli­tique qui res­semble (sans être iden­tique) à celui de QS, tente d’avancer sur ce ter­rain depuis qu’il est sorti de la mar­gi­na­lité en obte­nant, en 2015, plus de 10 % des votes et 19 sièges à l’Assemblée de la République. Selon un des diri­geants du Bloc, Francisco Louçã, la vic­toire élec­to­rale a eu un coût, puisqu’une partie impor­tante des mili­tantes et des mili­tants expé­ri­men­tés a été « avalée » par la scène ins­ti­tu­tion­nelle. En réa­lité, explique-t-il, une cer­taine nor­ma­li­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle du Bloc génère des ten­sions contra­dic­toires, dont des « adap­ta­tions » qui peuvent finir par des coop­ta­tions : « On se résigne à des mesures très limi­tées au nom du main­tien des acquis. On refuse de cri­ti­quer les ins­ti­tu­tions ou leur direc­tion au nom d’éventuels accords futurs. À partir de l’idée (juste) que la poli­tique avance par petites étapes, on est tenté d’éviter le risque de conflit par peur de perdre[1] ».

Louçã entre­temps estime que son parti a peu pro­gressé en matière de repré­sen­ta­tion au sein des mou­ve­ments sociaux, notam­ment avec les syn­di­cats et les jeunes. L’objectif du Bloc qui est d’aller vers le socia­lisme reste incon­tour­nable, ce qui implique une lutte très dure et de longue durée :

Le capi­ta­lisme repose sur l’aliénation du tra­vail, des rela­tions sociales, de la vie, des rela­tions avec la nature, mais aussi de l’aliénation des êtres. La sépa­ra­tion du tra­vailleur du pro­duit de son tra­vail, du contrôle de sa vie, de son pou­voir social et du sys­tème élec­to­ral est le fon­de­ment du confor­misme sur lequel est fondée l’hégémonie bour­geoise. La gauche n’a pas le choix d’exister comme pro­ta­go­niste social, dans le conflit ou l’intervention stra­té­gique dans la lutte de classe. Nos succès sur la scène élec­to­rale ne sont pas une condi­tion suf­fi­sante pour déve­lop­per une poli­tique socia­liste. Conçue comme un ins­tru­ment pour accu­mu­ler des forces, cette inter­ven­tion élec­to­rale est utile. Conçue comme une forme de condi­tion­ne­ment et de perte de sens cri­tique et d’alternative sociale, elle échoue[2].

Ces réflexions croisent celles d’Alexandre Leduc, le nou­veau député de QS dans Hochelaga-Maisonneuve, sur le dia­logue entre la rue et les urnes. Il pré­co­nise l’intervention de QS à l’échelle locale pour sou­te­nir, par exemple, les artistes qui com­battent l’expulsion de leurs locaux ou les parents pour sauver leurs écoles. Il pense qu’il est néces­saire de rejoindre les tra­vailleurs confron­tés aux fer­me­tures d’usines dans une lutte pour les rou­vrir en tant que coopé­ra­tives de tra­vailleurs.

Le rôle de sou­tien vise essen­tiel­le­ment à publi­ci­ser et à par­ti­ci­per à des actions déjà orga­ni­sées par des groupes ou des regrou­pe­ments citoyens. Ce rôle requiert peu d’énergie en matière d’organisation […] Ainsi, l’association construit sa cré­di­bi­lité envers les groupes et les citoyens de son quar­tier ou de sa région. En d’autres mots, elle anime son milieu de vie[3].

L’ingrédient commun dans les deux cas est l’identification par le parti d’un objec­tif qui défend une poli­tique sociale ou un ser­vice public, la volonté de tra­vailler pour atteindre cet objec­tif et, dans la mesure du pos­sible, de tra­vailler avec d’autres pour le défendre. Là où d’autres forces sont impli­quées, le parti peut éga­le­ment asso­cier l’objectif immé­diat à son pro­gramme plus vaste de chan­ge­ment social fon­da­men­tal. Je pense que QS gagne­rait beau­coup à relan­cer un projet de pro­po­si­tion sur Québec soli­daire et les mou­ve­ments sociaux qui avait été soumis par la Commission poli­tique de QS à un congrès en 2011 et qui été remis à plus tard fina­le­ment.

Québec soli­daire et les mou­ve­ments sociaux
Document de réflexion, Commission poli­tique de QS, 2011

QS comme parti et gou­ver­ne­ment doit cher­cher à ren­for­cer les capa­ci­tés des mou­ve­ments sociaux, encou­ra­ger leur unité d’action et y par­ti­ci­per sur la base d’un pro­gramme de trans­for­ma­tion sociale. L’histoire récente nous montre que, sans l’appui actif de mou­ve­ments sociaux forts, de leur mobi­li­sa­tion extra-par­le­men­taire, un gou­ver­ne­ment de gauche n’a que deux pos­si­bi­li­tés : recu­ler par rap­port à son pro­gramme ou se voir chassé du pou­voir par des moyens légaux, et si néces­saire, illé­gaux. QS doit offrir un projet alter­na­tif de gauche ins­crit au cœur même des résis­tances popu­laires.

  • Utiliser la lutte élec­to­rale pour défendre les reven­di­ca­tions des mou­ve­ments ouvrier, popu­laire, éco­lo­giste et fémi­niste, favo­ri­ser l’expression des résis­tances popu­laires dans le cours même des cam­pagnes élec­to­rales.
  • Défendre l’autonomie orga­ni­sa­tion­nelle, poli­tique et idéo­lo­gique des mou­ve­ments sociaux.
  • Favoriser comme parti de gou­ver­ne­ment le ren­for­ce­ment des capa­ci­tés d’organisation et d’action des mou­ve­ments sociaux.
  • Défendre la néces­sité d’un front social et poli­tique de résis­tance popu­laire.
  • Animer des lieux de par­tage entre les mou­ve­ments sociaux et QS.

Richard Fidler, juriste retraité mili­tant social et poli­tique


  1. Portugal : entre­tien avec Francisco Louça, député du Bloc de gauche, Les alter­na­tifs, soli­da­ri­tés éco­lo­gie, fémi­nisme, auto­ges­tion, 24 novembre 2017, <www​.alter​na​tifs​.org/​s​p​i​p​/​p​o​r​t​u​g​a​l​-​e​n​t​r​e​t​i​e​n​-​a​v​e​c​-​f​r​a​n​cisco>.
  2. Ibid.
  3. Alexandre Leduc, « Soutien ou ani­ma­tion : quel rôle pour une asso­cia­tion de cir­cons­crip­tion d’un parti poli­tique comme Québec soli­daire ? », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 20, 2018.

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