BILAN DES ÉLECTIONS 2018

L’avancée électorale de Québec solidaire

Nouveaux défis, nouveaux débats, nouvelles pratiques

Par Mis en ligne le 29 décembre 2019

L’avancée élec­to­rale de Québec soli­daire (QS), sa nou­velle dépu­ta­tion et sa recon­nais­sance comme un parti poli­tique dans le jeu ins­ti­tu­tion­nel redé­fi­ni­ront le cadre de son action et lui pose­ront de nou­veaux défis, tant dans les orien­ta­tions qu’il aura à défi­nir, les alliances qu’il devra nouer, que les nou­velles pra­tiques qu’il devra déve­lop­per.

La recomposition du bloc fédéraliste

La Coalition Avenir Québec (CAQ) a fait élire 74 député-e-s à l’Assemblée natio­nale, avec 42 % des votes expri­més. C’est un gou­ver­ne­ment de ban­quiers, d’entrepreneurs et de ges­tion­naires, parmi les­quels se trouvent ceux qui occupent les postes stra­té­giques : Éric Girard au minis­tère des Finances, Pierre Fitzgibbon au minis­tère de l’Économie et de l’Innovation et Christian Dubé au Conseil du trésor. La logique du pre­mier ministre François Legault est claire. L’autorité poli­tique doit être déte­nue par une mino­rité de riches et d’experts. Ces der­niers ont inté­rio­risé les idées des milieux finan­ciers et sont là pour défendre les inté­rêts des grandes banques et des grandes entre­prises. Le monde des affaires, la bureau­cra­tie d’État et les pro­fes­sion­nel-le-s de la poli­tique vont avoir le haut du pavé. Cette vic­toire de la CAQ et l’effondrement du Parti libé­ral (PLQ) trans­forment consi­dé­ra­ble­ment la donne poli­tique. Avec 24,82 % des votes et 31 député-e-s, le PLQ se trouve relé­gué pour l’essentiel dans l’ouest de l’île de Montréal, chassé du Québec fran­co­phone (à part la cir­cons­crip­tion de Jean-Talon à Québec repré­sen­tée par Sébastien Proulx). Cela dit, le bloc fédé­ra­liste (PLQ et CAQ) a rem­porté une vic­toire impor­tante, avec 105 député-e-s et 62,24 % des votes. Il est sorti de la situa­tion dans laquelle le parti de l’alternance était sou­ve­rai­niste, en l’occurrence le Parti qué­bé­cois (PQ). Il peut, du moins pour un temps, mettre de côté la pers­pec­tive d’une remise en ques­tion de l’intégrité de l’État cana­dien. Le bloc fédé­ra­liste s’est donc conso­lidé.

Quelle refondation du bloc souverainiste ?

Le PQ a vu sa dépu­ta­tion réduite à 10 et sa base élec­to­rale à 17,06 % des votes. Cette défaite catas­tro­phique fait suite à celle de 2014 qui avait été par­ti­cu­liè­re­ment pénible. Cette ten­dance au recul se pour­suit depuis plus de deux décen­nies main­te­nant. Les débats sur une pos­sible refon­da­tion du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste sont main­te­nant ouverts : quels sont les acteurs poli­tiques qui doivent y être actifs ? Quelle est la place du PQ, du Bloc qué­bé­cois et de Québec soli­daire ? Les débats poli­tiques très cli­vants sont déjà faci­le­ment repé­rables : faut-il unir la gauche et la droite du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste ? Faut-il lier ou sépa­rer la lutte pour l’indépendance et la lutte pour un projet social de gauche ? Comment une pos­sible réforme du mode de scru­tin va-t-elle redé­fi­nir les para­mètres des poli­tiques d’alliance des sou­ve­rai­nistes et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, les condi­tions d’un éven­tuel gou­ver­ne­ment de coa­li­tion ? Faut-il s’entendre ou non sur le projet éco­lo­gique d’un Québec indé­pen­dant ? Faut-il ou non défi­nir les valeurs col­lec­tives et prendre posi­tion sur l’immigration et la laï­cité pour déclas­ser les auto­no­mistes de la CAQ sur le ter­rain iden­ti­taire ? Faut-il écar­ter ces sujets qui divisent ? Comment redé­fi­nir le carac­tère plu­ra­liste de la nation qué­bé­coise ? Faut-il main­te­nir une inter­ven­tion indé­pen­dan­tiste sur la scène fédé­rale et com­ment ? En somme, par où pas­sera la recons­truc­tion d’une majo­rité indé­pen­dan­tiste au Québec et la décons­truc­tion du bloc fédé­ra­liste ?

Une stratégie électorale gagnante

En écar­tant l’alliance avec le PQ aux der­nières élec­tions, Québec soli­daire a permis l’avancée du pre­mier octobre der­nier, car cette posi­tion mani­fes­tait le refus de toute ins­tru­men­ta­li­sa­tion de QS au profit d’une éven­tuelle vic­toire du PQ. Par l’utilisation de reven­di­ca­tions concrètes (salaire mini­mum à 15 dol­lars l’heure, salaire maxi­mum pour les hauts diri­geants des entre­prises, assu­rance den­taire publique, trans­port public à demi-prix), Québec soli­daire est par­venu à dépas­ser sa carac­té­ri­sa­tion comme parti se can­ton­nant à pro­po­ser des uto­pies, peut-être attrayantes mais irréa­li­sables. D’autre part, la cam­pagne a été mar­quée par la prio­rité donnée à l’environnement, notam­ment à la lutte aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et à la pro­mo­tion d’un plan de tran­si­tion éco­lo­gique. Le parti est éga­le­ment apparu comme le pro­mo­teur d’une nou­velle répar­ti­tion de la richesse et défen­seur de la majo­rité popu­laire. Sur la ques­tion de l’immigration, la plate-forme de QS a pro­posé de lutter effi­ca­ce­ment contre toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion et de bâtir un Québec plu­ra­liste et inclu­sif. Si les pro­po­si­tions de la CAQ sur la baisse des seuils d’immigration et les tests pour les immi­grants ont été clai­re­ment reje­tées par QS, il reste à défi­nir des ques­tions concrètes comme le droit de cir­cu­la­tion et d’installation et la néces­sité d’ouverture des fron­tières. Il reste éga­le­ment à cla­ri­fier la posi­tion sur la laï­cité qui n’était pas pré­sente dans la plate-forme.

Par ailleurs, dans cette der­nière cam­pagne, QS est par­venu à recru­ter des can­di­dates et des can­di­dats plus connus. Le parti a pro­gressé dans la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de ses stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion et dans l’utilisation des médias sociaux. Sa recherche de cré­di­bi­lité élec­to­rale l’a conduit à mettre en sour­dine des points plus radi­caux comme les natio­na­li­sa­tions ou le contrôle public des sec­teurs stra­té­giques de l’économie et des res­sources natu­relles. La porte-parole Manon Massé a su syn­thé­ti­ser l’aspiration à faire de la poli­tique autre­ment. Le dis­cours s’est orienté de plus en plus ouver­te­ment vers une option de gou­ver­ne­ment pro­gres­siste et social-démo­crate, et non sur une expli­ca­tion de la néces­sité d’une rup­ture d’avec le capi­ta­lisme. Et cela, d’autant plus que les grands médias ont sou­li­gné les points les plus radi­caux du pro­gramme pour mener une cam­pagne contre le carac­tère socia­liste de cer­taines pro­po­si­tions du parti. Le chef du PQ a joué aussi cette carte déma­go­gique.

Dans la pro­chaine période, un congrès prévu sur le pro­gramme de QS sera l’occasion d’une redé­fi­ni­tion pro­gram­ma­tique. Sera-t-il le moment d’un recen­trage du pro­gramme du parti ou celui d’une réaf­fir­ma­tion d’une logique de rup­ture avec le sys­tème actuel ? Ce choix sera sans doute l’objet de débats impor­tants qui amè­ne­ront à une redé­fi­ni­tion du profil poli­tique de Québec soli­daire.

Parti des urnes et parti de la rue : un développement de plus en plus inégal

QS est devenu une machine élec­to­rale effi­cace. Les cam­pagnes ont consti­tué l’essentiel des mobi­li­sa­tions de l’ensemble du parti ces der­nières années. Avec l’importance de la dépu­ta­tion et du per­son­nel poli­tique per­ma­nent qui lui sera asso­cié, la réa­lité du parti des urnes et de l’action par­le­men­taire sera pro­ba­ble­ment redé­fi­nie. Jusqu’à main­te­nant le parti de la rue demeure sous-déve­loppé. Le parti par­ti­cipe aux mobi­li­sa­tions impul­sées par les mou­ve­ments syn­di­cal, fémi­niste, étu­diant ou envi­ron­ne­men­ta­liste, il est une force d’accompagnement, un parti soli­daire. Mais cela ne concerne habi­tuel­le­ment que les mili­tantes et les mili­tants les plus actifs. Aucun per­ma­nent ou per­ma­nente du parti n’est dési­gné pour ce type de tra­vail. Les réseaux regrou­pant des membres dans dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux (comme le Collectif inter­syn­di­cal ou le Réseau mili­tant éco­lo­giste) ont été mis sur pied par des ini­tia­tives de la base du parti, et la construc­tion de réseaux n’a été jusqu’ici l’objet d’aucun plan d’ensemble. Les struc­tures mili­tantes sec­to­rielles n’ont été ins­crites dans les sta­tuts du parti que 10 ans après sa fon­da­tion. S’il y a une inéga­lité de déve­lop­pe­ment entre ces deux aspects du parti, c’est qu’un débat sur la signi­fi­ca­tion d’un parti de la rue n’a jamais été mené en pro­fon­deur. Poser la ques­tion du parti de la rue, c’est se deman­der com­ment QS peut contri­buer à l’amélioration des rap­ports de force des mou­ve­ments sociaux face à l’actuelle offen­sive d’austérité, de dété­rio­ra­tion de l’environnement et de montée de la xéno­pho­bie. Un parti comme QS est riche d’une longue tra­di­tion de débats démo­cra­tiques. Sa crois­sance rend plus néces­saire que jamais le main­tien de cette culture, car les défis actuels seront à la mesure de sa nou­velle réa­lité, plus com­plexe et plus dépen­dante de l’apport col­lec­tif de ses membres et de leurs expé­riences diver­si­fiées.

Bernard Rioux, mili­tant de QS à Québec et rédac­teur de Presse-toi-à-gauche !


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