Budget 2010-2011 : l’orthodoxie économique ou la démission du politique

http://www.economieautrement.org/spip.php?article114

Mis en ligne le 27 avril 2010

par Sylvie Morel

Introduction

Le budget 2010-2011 du gou­ver­ne­ment du Québec, déposé le 30 mars der­nier, a généré une forte insa­tis­fac­tion dans la popu­la­tion. Les cri­tiques portent beau­coup sur l’iniquité des mesures annon­cées et la radi­ca­lité de la rup­ture qu’elles opèrent avec des ins­ti­tu­tions qui ser­vaient de mar­queurs de soli­da­rité dans notre société. On dénonce for­te­ment aussi le simu­lacre de consul­ta­tion qui a servi à légi­ti­mer des choix déjà arrê­tés. A cet égard, un des élé­ments remar­quables de la cam­pagne idéo­lo­gique menée à cette fin, est, sans conteste, le bat­tage média­tique qui a entouré la sortie de chacun des trois fas­ci­cules du comité consul­ta­tif sur l’économie et les finances publiques (CCEFP) [2] Rappelons que ce comité avait été mis sur pied par Raymond Bachand « pour réflé­chir avec (lui) sur les grandes orien­ta­tions éco­no­miques à pri­vi­lé­gier et sur les moyens à mettre en œuvre afin de sortir de la réces­sion, de déve­lop­per le poten­tiel de notre éco­no­mie et de réta­blir l’équilibre bud­gé­taire ». Ce comité a été un maillon cen­tral dans la mise en œuvre des réformes struc­tu­relles néo­li­bé­rales à laquelle le budget donne un coup d’accélérateur. Ainsi, non seule­ment ce der­nier reprend-t-il les recom­man­da­tions des membres du CCEFP, dont le ministre Bachand était, faut-il rap­pe­ler, l’un des co-pré­si­dents, plus encore, il dépasse même leurs attentes [3] Mais si le comité a pu avoir une telle influence, c’est parce qu’il a joué un rôle déci­sif à une étape anté­rieure du pro­ces­sus de l’action publique : il a été la pièce maî­tresse de la stra­té­gie de « mise en marché » des idées « éco­no­mi­que­ment cor­rectes » dont le gou­ver­ne­ment Charest devait convaincre la popu­la­tion pour pou­voir aller de l’avant. Dans le cadre du pro­ces­sus de mani­pu­la­tion de l’opinion publique qui a été orches­tré en pré­pa­ra­tion du dépôt du budget, le dis­cours des éco­no­mistes du CCEFP a été le mode pri­vi­lé­gié pour vali­der les idées néo­li­bé­rales ainsi que les énon­cés de bons sens qui confortent ces der­nières. Ce mode de vali­da­tion, dont la com­pré­hen­sion est néces­saire pour éva­luer la pro­fon­deur qu’a gagnée dans les esprits le néo­li­bé­ra­lisme ambiant, est celui de la science et, dans le cas qui nous concerne, de la « science éco­no­mique ».

Une cla­ri­fi­ca­tion s’impose ici. Deux niveaux de dis­cours se super­posent dans l’argumentaire éco­no­mique qui a permis de jus­ti­fier les déci­sions annon­cées dans le budget et que l’on désigne sou­vent, indis­tinc­te­ment, par l’expression de pensée domi­nante. Le pre­mier d’entre eux est celui de la doc­trine éco­no­mique, ou de l’idéologie, dont le but est de pro­po­ser des direc­tives de poli­tiques éco­no­miques allant dans le sens d’un anti-inter­ven­tion­nisme d’État (déré­gle­men­ta­tion, pri­va­ti­sa­tion, indi­vi­dua­li­sa­tion des risques, etc.), cela au nom d’une vision fic­tive de l’économie comme ordre de faits natu­rel­le­ment auto­ré­gulé (« Laissez faire, lais­sez passer »). Associer la pensée domi­nante au néo­li­bé­ra­lisme ren­voie à ce niveau doc­tri­nal. Le second niveau de dis­cours est celui de la « science éco­no­mique », dont le but est d’expliquer les phé­no­mènes éco­no­miques. Associer la pensée domi­nante aux théo­ries éco­no­miques et aux dif­fé­rents cou­rants qui la com­posent, se situe à ce niveau. Doctrine et science sont cepen­dant étroi­te­ment liées, agis­sant l’une sur l’autre de manière réci­proque . La science, objet qui nous inté­resse ici, agit sur la doc­trine, notam­ment, « en don­nant la force de ses lois aux argu­ments doc­tri­naires » , ce que montre bien l’analyse de l’usage poli­tique de la « science éco­no­mique ».


Les commentaires sont fermés.