Brésil : pandémie et crise politique

A volunteer disinfects a road at the Santa Marta favela in Rio de Janeiro, Brazil, during the COVID-19 coronavirus pandemic on April 20, 2020. - Brazil's President Jair Bolsonaro said Monday he wants quarantines imposed by several state governors lifted this week, despite health ministry warnings that the coronavirus pandemic has yet to peak there. (Photo by MAURO PIMENTEL / AFP) (Photo by MAURO PIMENTEL/AFP via Getty Images)

Jörg Nowak, extrait d‘un texte de NACLA, 13 avril 2021 (traduction de Charmain Levy)

 

Depuis mars, le système de santé brésilien se trouve dans un état d’effondrement. À la fin du mois de mars, dans tout le Brésil, plus de 6 000 personnes attendaient un lit aux soins intensifs, la plupart dans des centres de santé surpeuplés et des services d’urgence sans l’équipement et le personnel nécessaires au traitement.

L’année a commencé avec l’effondrement des systèmes de santé dans les États d’Amazonas et de Roraima dans le nord du Brésil, où est née la nouvelle variante P1, la plus contagieuse du Coronavirus. À la fin de décembre 2020, le ministre de la Santé Eduardo Pazuello a reçu des avertissements selon lesquels des pénuries d’oxygène pourraient survenir à la mi-janvier dans l’État d’Amazonas, mais il n’a agi que lorsque ce manque a inévitablement entraîné de nombreux décès.

Sonnettes d’alarme inaudibles

L’augmentation extraordinaire des taux d’infection et des décès dans l’État d’Amazonas a sonné l’alarme à travers le pays, mais le gouvernement fédéral a ignoré les avertissements. Des manœuvres lui ont permis de forger une relation plus étroite avec les partis du Centrão (un groupement de politiciens centristes clientélistes) comme base de ses projets législatifs, puisque le gouvernement ne dispose pas d’une majorité propre. Néanmoins, environ la moitié des délégués parlementaires de chaque parti se sont alignés sur le gouvernement pour les élections, conduisant à des luttes intestines au sein des deux partis. L’arrangement n’a pas duré longtemps, car la personne qui en aurait le plus profité s’en est tenue à sa politique erratique et s’est retrouvée dans l’isolement politique : Jair Messias Bolsonaro.

Au centre de l’isolement croissant se trouve sa réticence à accepter publiquement les mesures les plus évidentes pour contenir la pandémie de COVID-19 : les verrouillages, les couvre-feux, l’isolement social et le port de masques. Cela a conduit à une énorme frustration et de l’angoisse dans l’armée et dans le secteur des entreprises, qui ont finalement compris que toute prolongation d’une pandémie incontrôlée nuirait aux profits.

Désaffection des entreprises et vapeurs de diesel

Il y avait cependant une deuxième raison pour laquelle le monde de l’entreprise s’est brouillé avec Bolsonaro, culminant dans une lettre de 300 chefs d’entreprise et d’économistes, publiée le 22 mars, appelant à une politique nationale de lutte contre la pandémie basée sur la science. La lettre, symbolisant le profond mécontentement du monde des affaires et de la finance à l’égard du président, a été précédée le 19 février par la destitution du président favorable au marché de la compagnie pétrolière publique Petrobras.

Petrobras était au centre du retrait de Dilma Rousseff de sa présidence et la condamnation pénale de l’ancien président Lula. La lutte décisive pour le pouvoir entre PT et le centre droit a toujours porté sur la stratégie autour de Petrobras, qui commande une technologie d’exploration très avancée et a accès à l’un des plus grands champs pétrolifères du monde. La lutte s’articule autour de deux stratégies alternatives. Premièrement, elle vise une stratégie nationale de développement avec un certain contrôle sur les prix de l’essence pour les consommateurs nationaux, tant privés que publics. En revanche, la stratégie de centre droit vise à permettre aux géants pétroliers européens et américains d’accéder aux champs pétrolifères brésiliens, à privatiser Petrobras et à permettre aux prix du pétrole de s’aligner étroitement sur les valeurs marchandes mondiales. Les deux stratégies représentent les alternatives classiques entre une bourgeoisie nationale essayant de s’établir sur le marché mondial avec l’ajout d’une stratégie nationale spécifique, se transformant en puissance sous-impérialiste en Amérique latine, et la stratégie de la bourgeoisie compradore qui est immédiatement soumise aux capitalistes d’Europe et d’Amérique du Nord.

Lula de retour

Un autre événement qui a frappé la scène politique a été la décision du juge de la Cour suprême Edson Fachin d’annuler le 8 mars toutes les accusations contre l’ancien président Lula, ce qui l’a immédiatement rendu éligible à des fonctions politiques. Lula avait été condamné à la prison dans deux affaires distinctes. Fachin avait jugé, conformément à des décisions antérieures, que le tribunal de Curitiba, dirigé par le futur ministre de la Justice Sergio Moro, n’était pas légalement habilité à juger les affaires, car elles n’étaient pas immédiatement liées à l’entreprise publique Petrobras.

En conséquence, un tribunal de Brasilia se prononcera à nouveau sur les deux affaires, mais il pourra également décider de les abandonner. L’embarras de la Cour suprême à l’égard de Bolsonaro est devenu si prononcé qu’elle a simplement décidé d’annuler les peines prononcées contre Lula.

La décision d’annuler les peines prononcées contre Lula et de les transférer devant un nouveau tribunal était autant une décision politique, influencée par la conjoncture, que les condamnations antérieures contre lui. Alors qu’auparavant les juges voulaient se débarrasser du PT, ils veulent maintenant abandonner Bolsonaro. Lula a prononcé un discours tonitruant deux jours après l’annulation, démontrant sa capacité à toucher un large public, réitérant son affirmation selon laquelle il était le premier président brésilien à avoir conclu une alliance entre le travail et le capital.

Les militaires, les vaccinations et les cimetières ouverts 24 heures sur 24

Un changement significatif de la part du président a été le limogeage du ministre de la Défense, Fernando Azevedo e Silva. L’armée gère un protocole strict dans ses rangs pour contenir la propagation du coronavirus, ce qui a entraîné un faible taux de mortalité parmi ses membres. La destitution d’Azevedo e Silva a conduit les trois commandants des forces armées — de l’armée, des Marines et de l’armée de l’air — à proposer de démissionner conjointement de leurs fonctions, par solidarité avec le ministre démis, un événement sans précédent. Bolsonaro a par la suite rejeté les trois.

Ces actions ont démontré l’unité des forces armées contre toute idée de la transformer en un animal de compagnie que Bolsonaro pourrait déchaîner pour intimider les opposants politiques. Bien qu’elle soit conçue comme une initiative surprise avec la menace d’un coup d’État en arrière-plan, l’action de Bolsonaro est largement perçue comme ayant intensifié l’animosité à son encontre au sein du haut commandement de l’armée.

Par conséquent, Bolsonaro a perdu le soutien crucial des partis clientélistes du centre, des forces armées et des élites corporatives et financières. Alors que le soutien populaire à sa présidence est toujours stable à 33 % selon un sondage réalisé entre le 29 et le 31 mars par Poderdata, le taux de rejet de Bolsonaro est passé à 59 %.

 

Jörg Nowak est professeur invité à l’Université e Brasilia, au Brésil. Il a publié des textes dans la revue Globalizations et Mass Strikes and Social Movements in Brazil and India (Palgrave, 2019).