Au pays de l’or noir, l’orange triomphe

Par Mis en ligne le 24 juillet 2015

Tard en soirée, le mardi 5 mai, des mil­liers de gens, eupho­riques, se sont retrou­vés au centre-ville d’Edmonton, au quar­tier géné­ral du NPD pro­vin­cial. Le parti de Rachel Notley, contre toute attente, venait de rem­por­ter la vic­toire aux élec­tions pro­vin­ciales. Des mil­liers de jeunes, des cen­taines de moins jeunes, tous por­tant fiè­re­ment l’orange, étaient eupho­riques mardi soir. Plusieurs ont pleuré, sur­tout les plus vieux, qui ont connu Grant Notley, le père de Rachel Notley, député et chef du NPD de 1974 à 1984, année de sa mort tra­gique dans un acci­dent d’avion.

Ce matin, les Albertains se sont donc levés avec la réa­li­sa­tion que le NPD vient de prendre le pou­voir dans la pro­vince la plus conser­va­trice du Canada. Le bas­tion conser­va­teur de la nou­velle droite cana­dienne des der­niers 20 ans vient de bas­cu­ler à gauche. Accident de par­cours dans une pro­vince de red necks ? Probablement pas.

Cette image de red necks est une per­cep­tion qu’ont de l’Alberta de nom­breux Canadiens des autres pro­vinces. II est vrai que cette per­cep­tion a été dûment ali­men­tée par le fait que les conser­va­teurs ont été au pou­voir 44 ans de suite. Avant les conser­va­teurs, le Crédit social avait gou­verné la pro­vince pen­dant 36 ans, de 1935 à 1971. Au fond, cela fait donc 80 ans de domi­na­tion conser­va­trice dans cette pro­vince qui a pris fin le 5 mai 2015. Mais cette longue période de domi­na­tion conser­va­trice a caché le fait que la pro­vince a quand même une tra­di­tion de gauche, sur­tout à Edmonton. La domi­na­tion conser­va­trice qui a com­mencé avec Peter Lougheed en 1971 a len­te­ment et sûre­ment évolué de plus en plus vers la droite. De l’époque Lougheed, au cours de laquelle plu­sieurs, dont Lougheed lui-même, avaient des ten­dances « red tories », la pro­vince, à tra­vers les gou­ver­ne­ments de Don Getty, Ralph Klein, Ed Stelmach, Allison Redford et Jim Prentice, a servi ni plus ni moins de cobaye aux expé­riences néo­li­bé­rales, sur­tout lors de l’avènement au pou­voir de Ralph Klein en 1993.

La période Klein avait été domi­née par le dis­cours sur la « res­pon­sa­bi­lité fis­cale », un thème repris d’ailleurs à l’époque par l’Alliance cana­dienne de la fin du 20e siècle, ancien­ne­ment le Reform Party, et avant la fusion avec le parti conser­va­teur main­te­nant dirigé par Stephen Harper. Triomphante à la fin des années 1990 et au début du 21e siècle, l’École de Calgary avait été au cours de ces années le porte-parole intel­lec­tuel de ce cou­rant. On se rap­pel­lera sans doute les tristes noms de l’historien David Bercuson, des poli­to­logues Barry Cooper, Tom Flanagan, Ted Morton et Rainer Knopff.

Pourtant, pen­dant ces années de triomphe de la droite, l’Alberta a démo­gra­phi­que­ment changé. De moins de trois mil­lions d’habitants à l’époque de Lougheed, la pro­vince a aujourd’hui presque doublé sa popu­la­tion depuis 1971. Et la popu­la­tion est aujourd’hui mas­si­ve­ment urbaine, avec un taux d’urbanisation de près de 85 %. De fait, mardi soir, le NPD a balayé Edmonton avec 23 dépu­tés élus sur 23 sièges dans cette région urbaine. À Calgary, 13 sur 24 dépu­tés sont du NPD. Medecine Hat, Red Deer, Lethbridge ont voté NPD. Partout, l’excellente publi­cité des syn­di­cats sur le thème de la fierté des tra­vailleurs qui sont essen­tiels à l’Alberta a joué un rôle clé. Plusieurs régions rurales, sur­tout à l’ouest de la pro­vince, ont voté NPD.

Déjà, en 1986 et en 1989, lors de deux élec­tions suc­ces­sives, le NPD pro­vin­cial avait fait élire avec Ray Martin 16 dépu­tés, presque tous à Edmonton. Au cœur de la résis­tance de gauche à Edmonton se trouve le quar­tier de Strathcona, long­temps repré­senté par le néo­-démo­crate Raj Pannu. En fait, Pannu a été député de Strathcona de 1997 à 2008 et ce comté est aujourd’hui repré­senté par Rachel Notley. Docteur en socio­lo­gie et pro­fes­seur pen­dant 27 ans à la faculté d’éducation de l’Université de l’Alberta, Raj Pannu a repré­senté une tra­di­tion socia­liste non seule­ment cana­dienne, mais aussi sud-asia­tique, Indienne en fait. Né au Panjab, il immi­gra au Canada en 1962. Certaines des soi­rées de ral­lie­ment poli­tique orga­ni­sées pour lui dans les années 1990 et 2000 étaient fas­ci­nantes parce qu’elles mon­traient à l’évidence des tra­di­tions socia­listes de pays comme l’Inde qui sont reprises au Canada.

Après avoir été un moule pour l’ascension des conser­va­teurs au niveau fédé­ral, l’Alberta pour­rait main­te­nant être un modèle impor­tant pour une vic­toire du NPD au niveau fédé­ral. Tout se joue, je crois, dans la culture. La culture urbaine, d’abord, la fierté de la culture ouvrière, ensuite, enfin, la fierté autour des cultures de gauche ame­nées par plu­sieurs groupes d’immigrants, ou leurs des­cen­dants de la seconde ou même troi­sième géné­ra­tion. Pendant des décen­nies, la gauche alber­taine a conti­nué à lutter sans perdre sa fierté, son sens de l’honneur et sa dignité malgré les vic­toires élec­to­rales conser­va­trices et cette per­cep­tion géné­rale d’être dans un bas­tion conser­va­teur mono­li­thique.

Comme en Alberta, il est essen­tiel que les libé­raux soient écra­sés, ou, à tout le moins, que le NPD occupe tout l’espace poli­tique à gauche du centre. Au niveau fédé­ral, la droite doit être divi­sée entre les conser­va­teurs et les libé­raux et il sera essen­tiel de briser, aux yeux de plu­sieurs élec­teurs, ce mythe que les libé­raux sont au centre poli­tique.

L’anéantissement, ou presque, des conser­va­teurs en Alberta est une défaite inat­ten­due et impor­tante pour les conser­va­teurs fédé­raux. Du moins, c’est une défaite pro­vin­ciale qui pourra avoir de graves consé­quences pour les conser­va­teurs fédé­raux, à condi­tion notam­ment que la gauche qué­bé­coise et la gauche cana­dienne s’unissent et s’inspirent de la vic­toire de Rachel Notley.

6 mai 2015

Claude Couture

Professeur titulaire,Université de l’Alberta

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