Au pays de l’or noir, l’orange triomphe

 

Tard en soirée, le mardi 5 mai, des milliers de gens, euphoriques, se sont retrouvés au centre-ville d’Edmonton, au quartier général du NPD provincial. Le parti de Rachel Notley, contre toute attente, venait de remporter la victoire aux élections provinciales. Des milliers de jeunes, des centaines de moins jeunes, tous portant fièrement l’orange, étaient euphoriques mardi soir. Plusieurs ont pleuré, surtout les plus vieux, qui ont connu Grant Notley, le père de Rachel Notley, député et chef du NPD de 1974 à 1984, année de sa mort tragique dans un accident d’avion.

Ce matin, les Albertains se sont donc levés avec la réalisation que le NPD vient de prendre le pouvoir dans la province la plus conservatrice du Canada. Le bastion conservateur de la nouvelle droite canadienne des derniers 20 ans vient de basculer à gauche. Accident de parcours dans une province de red necks? Probablement pas.

Cette image de red necks est une perception qu’ont de l’Alberta de nombreux Canadiens des autres provinces. II est vrai que cette perception a été dûment alimentée par le fait que les conservateurs ont été au pouvoir 44 ans de suite. Avant les conservateurs, le Crédit social avait gouverné la province pendant 36 ans, de 1935 à 1971. Au fond, cela fait donc 80 ans de domination conservatrice dans cette province qui a pris fin le 5 mai 2015. Mais cette longue période de domination conservatrice a caché le fait que la province a quand même une tradition de gauche, surtout à Edmonton. La domination conservatrice qui a commencé avec Peter Lougheed en 1971 a lentement et sûrement évolué de plus en plus vers la droite. De l’époque Lougheed, au cours de laquelle plusieurs, dont Lougheed lui-même, avaient des tendances « red tories », la province, à travers les gouvernements de Don Getty, Ralph Klein, Ed Stelmach, Allison Redford et Jim Prentice, a servi ni plus ni moins de cobaye aux expériences néolibérales, surtout lors de l’avènement au pouvoir de Ralph Klein en 1993.

La période Klein avait été dominée par le discours sur la « responsabilité fiscale », un thème repris d’ailleurs à l’époque par l’Alliance canadienne de la fin du 20e siècle, anciennement le Reform Party, et avant la fusion avec le parti conservateur maintenant dirigé par Stephen Harper. Triomphante à la fin des années 1990 et au début du 21e siècle, l’École de Calgary avait été au cours de ces années le porte-parole intellectuel de ce courant. On se rappellera sans doute les tristes noms de l’historien David Bercuson, des politologues Barry Cooper, Tom Flanagan, Ted Morton et Rainer Knopff.

Pourtant, pendant ces années de triomphe de la droite, l’Alberta a démographiquement changé. De moins de trois millions d’habitants à l’époque de Lougheed, la province a aujourd’hui presque doublé sa population depuis 1971. Et la population est aujourd’hui massivement urbaine, avec un taux d’urbanisation de près de 85 %. De fait, mardi soir, le NPD a balayé Edmonton avec 23 députés élus sur 23 sièges dans cette région urbaine. À Calgary, 13 sur 24 députés sont du NPD. Medecine Hat, Red Deer, Lethbridge ont voté NPD. Partout, l’excellente publicité des syndicats sur le thème de la fierté des travailleurs qui sont essentiels à l’Alberta a joué un rôle clé. Plusieurs régions rurales, surtout à l’ouest de la province, ont voté NPD.

Déjà, en 1986 et en 1989, lors de deux élections successives, le NPD provincial avait fait élire avec Ray Martin 16 députés, presque tous à Edmonton. Au cœur de la résistance de gauche à Edmonton se trouve le quartier de Strathcona, longtemps représenté par le néo­-démocrate Raj Pannu. En fait, Pannu a été député de Strathcona de 1997 à 2008 et ce comté est aujourd’hui représenté par Rachel Notley. Docteur en sociologie et professeur pendant 27 ans à la faculté d’éducation de l’Université de l’Alberta, Raj Pannu a représenté une tradition socialiste non seulement canadienne, mais aussi sud-asiatique, Indienne en fait. Né au Panjab, il immigra au Canada en 1962. Certaines des soirées de ralliement politique organisées pour lui dans les années 1990 et 2000 étaient fascinantes parce qu’elles montraient à l’évidence des traditions socialistes de pays comme l’Inde qui sont reprises au Canada.

Après avoir été un moule pour l’ascension des conservateurs au niveau fédéral, l’Alberta pourrait maintenant être un modèle important pour une victoire du NPD au niveau fédéral. Tout se joue, je crois, dans la culture. La culture urbaine, d’abord, la fierté de la culture ouvrière, ensuite, enfin, la fierté autour des cultures de gauche amenées par plusieurs groupes d’immigrants, ou leurs descendants de la seconde ou même troisième génération. Pendant des décennies, la gauche albertaine a continué à lutter sans perdre sa fierté, son sens de l’honneur et sa dignité malgré les victoires électorales conservatrices et cette perception générale d’être dans un bastion conservateur monolithique.

Comme en Alberta, il est essentiel que les libéraux soient écrasés, ou, à tout le moins, que le NPD occupe tout l’espace politique à gauche du centre. Au niveau fédéral, la droite doit être divisée entre les conservateurs et les libéraux et il sera essentiel de briser, aux yeux de plusieurs électeurs, ce mythe que les libéraux sont au centre politique.

L’anéantissement, ou presque, des conservateurs en Alberta est une défaite inattendue et importante pour les conservateurs fédéraux. Du moins, c’est une défaite provinciale qui pourra avoir de graves conséquences pour les conservateurs fédéraux, à condition notamment que la gauche québécoise et la gauche canadienne s’unissent et s’inspirent de la victoire de Rachel Notley.

6 mai 2015

Claude Couture

Professeur titulaire,Université de l’Alberta