Grèce

« La voie de la sagesse, c’est celle de la sortie de l’euro et du changement social »

Par Mis en ligne le 22 juillet 2015

Ce texte est la trans­crip­tion tra­duite de l’intervention de Costas Lapavitsas au col­loque « Democracy Rising », tenu à Athènes le 17 juillet 2015. Les inter­titres sont de notre res­pon­sa­bi­lité.

Costas Lapavitsas est député élu au Parlement grec, membre de la Plateforme de gauche de Syriza, et pro­fes­seur d’économie à SOAS (School of Oriental and African Studies, Londres).

Une capi­tu­la­tion désas­treuse

Le gou­ver­ne­ment Syriza vient de signer un nouvel accord de sau­ve­tage. C’est un très mau­vais accord, pour des rai­sons évi­dentes que je vais énu­mé­rer.

Tout d’abord, cet accord est réces­sif. Il va plon­ger l’économie grecque dans la réces­sion. Parce que les seules aug­men­ta­tions d’impôts s’élèvent à 2 % du PIB. Elles concernent sur­tout la TVA, impôt indi­rect pré­levé sur des pro­duits prin­ci­pa­le­ment consom­més par les tra­vailleurs. Mais elles concernent aussi les entre­prises et vont d’abord frap­per les petites et moyennes entre­prises, qui demeurent la colonne ver­té­brale de l’économie grecque. L’agriculture est sans doute le sec­teur le plus dure­ment touché par cette aug­men­ta­tion : l’impôt sur le revenu versé par les agri­cul­teurs va dou­bler, et ils seront soumis à de nou­velles obli­ga­tions. Ces mesures sont incon­tes­ta­ble­ment réces­sives. Elles arrivent à un moment où l’économie grecque chan­celle au bord du pré­ci­pice. Il ne fait aucun doute qu’elles vont la faire bas­cu­ler dans la réces­sion.

Deuxièmement, l’accord impose des mesures clai­re­ment inéga­li­taires. Elles vont exa­cer­ber les inéga­li­tés dans le pays. Ne lais­sez per­sonne vous dire le contraire : le gros des recettes fis­cales vien­dra des impôts indi­rects, dont on sait qu’ils sont fac­teur d’inégalité. Les inéga­li­tés vont s’accroître parce que les mesures imposent de prendre 800 mil­lions par an dans les retraites. Elles feront peser une charge sup­plé­men­taire sur les retrai­tés, qui comptent déjà en règle géné­rale parmi les couches les plus pauvres de la popu­la­tion. Et bien sûr, les inéga­li­tés vont aussi s’accroître parce que le chô­mage va aug­men­ter cette année et l’année pro­chaine.

Cet accord est mau­vais parce qu’il ne remé­diera en rien au pro­blème de la dette du pays. Il ne pré­voit pas de restruc­tu­ra­tion de la dette. Il va rem­pla­cer une caté­go­rie par­ti­cu­lière de dette par une autre. Il pour­rait entraî­ner une amé­lio­ra­tion mar­gi­nale – mar­gi­nale – sur le plan des taux d’intérêt et de l’étalement de la dette. Et celle-ci va sans aucun doute aug­men­ter de 20 à 25 mil­liards pour reca­pi­ta­li­ser les banques. Selon le FMI, le ratio dette sur PIB devrait passer à 200 % l’an pro­chain. C’est très pro­ba­ble­ment ce qui va arri­ver.

Quatrièmement, l’accord ne pré­voit abso­lu­ment rien pour le déve­lop­pe­ment du pays. Le « paquet » de 35 mil­liards d’euros n’existe tout sim­ple­ment pas. Ces sommes ont déjà été allouées à la Grèce dans les divers fonds. Nous ne savons pas quand ni com­ment le pays per­ce­vra de l’argent frais. Rien, donc, en matière de déve­lop­pe­ment.

Enfin, cet accord est clai­re­ment de type néo­co­lo­nial. Le gou­ver­ne­ment de gauche a signé un accord néo­co­lo­nial. Il l’est pour plu­sieurs rai­sons. J’en évo­que­rai trois : tout d’abord, l’accord pré­voit l’établissement d’un fonds de pri­va­ti­sa­tion de 50 mil­liards d’euros, sous contrôle étran­ger, et qui aura pour mis­sion de vendre des biens publics. Les 25 pre­miers mil­liards seront des­ti­nés aux banques. S’il reste quelque chose – et il ne res­tera rien, car on n’atteindra jamais 50 mil­liards –, les sommes ser­vi­ront au rem­bour­se­ment de la dette et, peut-être, à l’investissement. Par consé­quent, ce fonds vendra tout ce qu’il est pos­sible de vendre pour reca­pi­ta­li­ser les banques. Nous venons d’accepter de vendre nos bijoux de famille pour reca­pi­ta­li­ser des banques grecques en faillite.

Nous avons aussi accepté de mener des réformes de l’administration publique sous la hou­lette de l’UE. Nous avons accepté de nous sou­mettre à un contrôle qui non seule­ment sera très sévère, mais qui durera bien plus long­temps que les 3 ans que durera l’accord.

À mes yeux, cet accord repré­sente une capi­tu­la­tion désas­treuse. Ce n’est pas Brest-Litovsk. Ceux d’entre vous qui le croient se trompent. Il ne s’agit pas de gagner du temps pour asseoir le pou­voir bol­che­vique à Moscou et à Leningrad. Il ne s’agit pas de gagner du temps, car il n’y a pas de temps à gagner. Le temps, en l’occurrence, joue en faveur de l’ennemi. Ce n’est pas une manœuvre tac­tique.

Cet accord revient à mettre le pays sur une voie qui n’a qu’une seule issue. Une issue qui ne sert pas les inté­rêts du peuple. Quant à savoir qui est le véri­table vain­queur de cet accord, c’est l’évidence même. Le vain­queur est devant vous. C’est l’oligarchie, qui s’exprime dans les médias de masse. Voilà pour­quoi les médias exultent et célèbrent cette vic­toire. La réa­lité est par­fois exac­te­ment ce qu’elle paraît être. Il est inutile de grat­ter la sur­face. Si vous lisez les grands jour­naux et que vous écou­tez les médias, vous savez qui a gagné.

Le pro­duit d’une erreur stra­té­gique

Alors pour­quoi ? Pourquoi cette capi­tu­la­tion ? Pourquoi en est-on arrivé là après le grand enthou­siasme d’il y a six mois, après le fort sou­tien que nous ont apporté les mobi­li­sa­tions de la base dans ce pays et en Europe ? Pourquoi ? Pour moi, la réponse est claire. Elle tient à une mau­vaise stra­té­gie, stra­té­gie qui fut certes assez bonne pour gagner les élec­tions, mais qui s’est révé­lée désas­treuse une fois Syriza arrivé au pou­voir. Cette mau­vaise stra­té­gie a fait long feu. Quelle est-elle ? Elle est très simple, et elle a été expli­ci­te­ment for­mu­lée à maintes reprises. Nous réa­li­se­rons un chan­ge­ment radi­cal en Grèce, un chan­ge­ment radi­cal en Europe, et nous le ferons de l’intérieur de la zone euro. Voilà quelle était la stra­té­gie. Eh bien, ce n’est pas pos­sible. Un point, c’est tout. Les der­niers mois ont démon­tré que ce n’était tout sim­ple­ment pas pos­sible.

Ce n’est pas une ques­tion d’idéologie – néo­li­bé­rale ou autre. Ce n’est pas une affaire de rééqui­li­brage des rap­ports de force poli­tique. Combien de fois ai-je entendu parler de rééqui­li­brage ? Et voilà que ce débat revient sur la table, que l’on res­sort cet argu­ment : « Attendons que le rap­port de force poli­tique change en Europe, si Podemos est élu, les choses seront dif­fé­rentes. » Vous pour­rez attendre long­temps. Très long­temps. Car ce n’est pas ainsi que la situa­tion chan­gera.

Pourquoi ? Parce que l’union moné­taire, dont la Grèce fait partie, n’est pas de nature idéo­lo­gique. Enfin elle l’est, mais il ne s’agit pas seule­ment d’idéologie. Ni de rééqui­li­brage du rap­port de force. C’est un méca­nisme ins­ti­tu­tion­nel. Plus tôt les Grecs le com­pren­dront, mieux ce sera pour nous tous. On a affaire à un méca­nisme ins­ti­tu­tion­nel, à une union moné­taire, à un ensemble hié­rar­chique qui agit dans l’intérêt des grandes entre­prises et d’un petit nombre de pays membres. Voilà la nature de l’Union éco­no­mique et moné­taire.

Historiquement, cette union moné­taire a échoué. En Grèce, son échec est patent. Elle a ruiné le pays. Et plus la Grèce s’accroche à sa place au sein de l’union, plus elle détruit son peuple et sa société. C’est un fait que l’histoire des unions moné­taires a établi depuis long­temps. Le pro­blème est qu’à chaque fois, les gens refusent de voir la réa­lité en face.

La ques­tion de l’argent

Permettez-moi de faire une digres­sion sur la ques­tion de la mon­naie – après tout, je m’adresse ici à un public d’universitaires et cela fait trente ans que j’étudie l’argent. L’argent est bien sûr l’équivalent uni­ver­sel. La mar­chan­dise des mar­chan­dises. Je suis assez tra­di­tio­na­liste à cet égard.

Sous sa forme la plus simple et la plus pure, c’est une chose. La plu­part des gens consi­dèrent que l’or est de la mon­naie. Dans cer­tains cas, c’est encore vrai. Quand elle est une chose, elle fonc­tionne de façon aveugle et auto­ma­tique, comme le font toutes les choses. Et elle est l’objet de la réi­fi­ca­tion. Les rap­ports sociaux vont s’incarner dans cette chose. De façon aveugle et méca­nique, la société se soumet à cette chose. Nous le savons depuis long­temps. Keynes par­lait de l’esclavage du métal jaune.

Bien sûr, la mon­naie moderne n’est pas une chose de ce type. Elle reste chose, mais pas une chose ayant la forme d’une mar­chan­dise pro­duite. Elle est contrô­lée. Elle reste de la mon­naie, mais elle est contrô­lée. Contrôlée par des ins­ti­tu­tions, des comi­tés, des méca­nismes, toute une hié­rar­chie de rela­tions. Cette hié­rar­chie et ce cadre pro­duisent de la réi­fi­ca­tion. Une réi­fi­ca­tion qui dif­fère de celle de l’or. Ce que réi­fient ces ins­ti­tu­tions, c’est la pra­tique. L’idéologie et les inté­rêts de classes se réi­fient dans la pra­tique, dans l’institution elle-même.

C’est ce que la gauche, en Europe et en Grèce, s’est révé­lée inca­pable de com­prendre : les méca­nismes de l’Union euro­péenne et moné­taire sont une pra­tique de classe réi­fiée. Un point, c’est tout. Vous ne pouvez pas les trans­for­mer parce que vous avez gagné une élec­tion en Grèce. C’est impos­sible. Vous ne pour­rez pas les chan­ger parce que demain, Podemos sera au pou­voir en Espagne. Ce n’est pas pos­sible. Donc de deux choses l’une : soit vous détrui­sez cet édi­fice, soit vous l’acceptez tel qu’il est. Nous en avons désor­mais la preuve irré­fu­table.

Un pro­gramme radi­cal sup­pose un plan de sortie de l’euro

Mais la vraie ques­tion est la sui­vante : que fait-on main­te­nant ? Je vais vous le dire, et sur ce point, ma propre pra­tique a valeur de preuve. La seule posi­tion cohé­rente au par­le­ment ces der­niers jours – cohé­rente avec deux choses : le mandat élec­to­ral reçu par Syriza le 25 jan­vier, et le réfé­ren­dum où le peuple a très clai­re­ment dit non aux plans de sau­ve­tage –, la seule posi­tion cohé­rente avec ces expres­sions de la volonté popu­laire, c’était de dire non. Pas oui.

Ce n’est pas une affaire de conscience morale. Je res­pecte la conscience de chacun, je com­prends la dif­fi­culté morale éprou­vée par chaque député, chaque membre de Syriza, chaque citoyen grec. Mais ce n’est pas une ques­tion morale. Je ne sug­gère abso­lu­ment pas que le « non » est mora­le­ment supé­rieur au « oui ». Je tiens à le dire très clai­re­ment. Il ne s’agit pas ici de morale, mais de juge­ment poli­tique.

C’est la poli­tique qui compte ici, et la juste orien­ta­tion poli­tique à prendre, c’était de dire non. C’est la seule option qui permet de rester cohé­rent avec la volonté popu­laire, avec les pro­messes que nous avons faites au peuple, et avec les mesures que nous serons sus­cep­tibles de prendre à l’avenir.

Si cette orien­ta­tion est main­te­nue, le « oui » nous plon­gera vrai­sem­bla­ble­ment dans d’immenses dif­fi­cul­tés. D’immenses dif­fi­cul­tés pour les rai­sons que je vous ai don­nées et qui tiennent au contenu de l’accord. Il n’est pas pos­sible d’accepter cet accord et de trans­for­mer la Grèce. Ce ne sera pas pos­sible, car l’accord contient des méca­nismes de contrôle très durs. Ces gens à l’étranger ne sont pas idiots. Ils savent exac­te­ment de quoi il retourne. Et ils impo­se­ront des condi­tions, des régu­la­tions, des méca­nismes de contrôle qui empê­che­ront Syriza de prendre des mesures allant dans le sens de ce à quoi beau­coup aspirent.

La preuve du pud­ding, c’est qu’on le mange. Ils exigent déjà le retrait de la majeure partie des lois que nous avons adop­tées au cours des cinq der­niers mois, dans l’intérêt des tra­vailleurs. Et nous les reti­re­rons. Ils nous contraignent à le faire. Et vous vous ima­gi­nez qu’à partir de main­te­nant, vous allez pou­voir adop­ter d’autres mesures légis­la­tives radi­cales ? Mais sur quelle pla­nète vivez-vous ? C’est impos­sible. Et ce ne sera pas pos­sible.

Revenir sur l’accord en s’appuyant sur le Non au réfé­ren­dum

Alors, qu’allons-nous faire ? Nous devons reve­nir sur l’acceptation de cet accord. Et conce­voir un pro­gramme radi­cal com­pa­tible avec nos valeurs, nos objec­tifs et le dis­cours que nous avons tenu au peuple grec depuis tout ce temps, depuis toutes ces années. Et ce pro­gramme radi­cal est impos­sible sans une sortie de l’euro. La seule chose à quoi nous devions vrai­ment tra­vailler, c’est au déve­lop­pe­ment d’un plan de sortie de l’euro qui nous per­met­tra de mettre en œuvre notre pro­gramme. C’est si évident que je suis stu­pé­fait qu’on ne l’ait tou­jours pas com­pris après cinq mois d’échec des négo­cia­tions.

Avons-nous les forces requises ? Oui. Oui parce que le réfé­ren­dum, où le « non » a triom­phé sans appel, a démon­tré deux choses. Il a démon­tré, pour com­men­cer, que l’euro est une affaire de classe. Ce n’est pas une forme d’argent imper­son­nelle. Comme je vous l’ai dit, il cris­tal­lise et contient des rap­ports de classe. Et les gens l’ont ins­tinc­ti­ve­ment com­pris : les riches ont voté « oui », les pauvres ont voté « non » au réfé­ren­dum. Un point, c’est tout.

Deuxième chose démon­trée par le réfé­ren­dum, et cela repré­sente un énorme chan­ge­ment : pour la pre­mière fois depuis cinq ans, la jeu­nesse grecque s’est expri­mée. Nous étions nom­breux à attendre qu’elle le fasse. Et enfin, elle l’a fait. Et la jeu­nesse, cette jeu­nesse si atta­chée à l’Europe, si édu­quée, sans doute si éloi­gnée de tous ces dino­saures d’extrême gauche qui croient encore à Marx et consorts – cette jeu­nesse grecque qui béné­fi­cie des pro­grammes Erasmus et qui voyage par­tout, cette jeu­nesse a dit non, à 80 %. Voilà la base d’une orien­ta­tion radi­cale, et d’une réorien­ta­tion pour Syriza aujourd’hui. Si nous disons oui, si nous main­te­nons le oui, nous per­drons les jeunes. J’en ai la cer­ti­tude abso­lue.

Comment orga­ni­ser une sortie de l’euro ?

Alors, com­ment ini­tier cette nou­velle orien­ta­tion ? Est-ce une chose impos­sible ? Ne vous ima­gi­nez pas qu’il n’existe pas de plan pour sortir de cette union moné­taire désas­treuse et mettre en œuvre une stra­té­gie radi­cale. Il existe un plan. Seulement, on ne l’a jamais uti­lisé. On ne l’a jamais déve­loppé, jamais étudié de manière appro­fon­die. Pour le mettre en œuvre, il faut le déve­lop­per, et il faut, par-dessus tout, une volonté poli­tique.

Ce plan, sous forme de feuille de route, contien­dra quelques points très clairs.

Premièrement, défaut sur la dette natio­nale. Le défaut est l’arme des pauvres. La Grèce doit faire défaut. Il n’y a aucune autre porte de sortie. Le pays est écrasé par sa dette. Un défaut serait donc un pre­mier pas vers un pro­fond effa­ce­ment de la dette.

Deuxièmement, natio­na­li­sa­tion des banques. Nationalisation effi­cace des banques. Je veux dire par là que l’on nom­mera un com­mis­saire public et un groupe de fonc­tion­naires et de tech­no­crates qui savent com­ment s’y prendre. On leur deman­dera de diri­ger les banques et de ren­voyer chez eux les membres des équipes diri­geantes actuelles. Voilà ce qu’il faut faire. Sans avoir la moindre hési­ta­tion. Et nous chan­ge­rons en consé­quence la struc­ture juri­dique de ces éta­blis­se­ments. La chose est très facile à faire. Les banques conti­nue­ront à fonc­tion­ner sous un régime de contrôle des capi­taux. On aura alors fait la moitié du chemin pour sortir de cette catas­tro­phique union moné­taire. Mais il faudra mettre en place un contrôle adé­quat des banques et des capi­taux, pas ce contrôle lamen­table que nous avons vu ces deux der­nières semaines. Il faudra que cela per­mette aux tra­vailleurs et aux entre­prises de retrou­ver une acti­vité nor­male. C’est tout à fait pos­sible. On l’a vu à plu­sieurs reprises.

Troisièmement, conver­sion de tous les prix, de toutes les obli­ga­tions, de l’ensemble de la masse moné­taire dans la nou­velle devise. On peut conver­tir tout ce qui relève du droit grec. Les dépo­sants per­dront une part de leur pou­voir d’achat, mais pas sur la valeur nomi­nale de leurs dépôts. Mais ils y gagne­ront, car le pou­voir d’achat de leur dette dimi­nuera éga­le­ment. Donc la majo­rité en sor­tira pro­ba­ble­ment gagnante.

Quatrièmement, orga­ni­sa­tion de l’approvisionnement des mar­chés pro­té­gés : pétrole, pro­duits phar­ma­ceu­tiques, nour­ri­ture. C’est tout à fait pos­sible en défi­nis­sant un ordre de prio­ri­tés, donc il faut s’y prendre un peu à l’avance, pas à la der­nière minute. Il est évident que si vous pensez mettre tout cela en place le lundi matin et que vous com­men­cez à y réflé­chir le dimanche, l’affaire sera dif­fi­cile. J’en conviens.

Enfin, déter­mi­ner com­ment on allé­gera la pres­sion sur le taux de change. Le taux de change va pro­ba­ble­ment plon­ger puis remon­ter. C’est géné­ra­le­ment ce qui se passe. Il se sta­bi­li­sera à un niveau déva­lué. J’envisage une déva­lua­tion de 15 à 20 % au final. Il faut donc savoir com­ment on maî­tri­sera cette situa­tion.

Quels seront les effets d’une sortie de l’euro ?

Que se pas­sera-t-il donc si nous emprun­tons ce chemin ? D’abord, il faut s’y pré­pa­rer tech­ni­que­ment, et sur­tout, il faut y pré­pa­rer le peuple. Car pareille chose est impos­sible sans lui. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai : on peut se passer du peuple, mais alors il faut envoyer les chars dans les rues. On peut aussi faire ça. Mais ce n’est pas l’orientation de la gauche. La gauche veut y par­ve­nir avec la par­ti­ci­pa­tion du peuple, car nous vou­lons le libé­rer de cette façon, nous vou­lons le faire par­ti­ci­per.

Que se pas­sera-t-il donc si nous emprun­tons ce chemin ? J’ai vu des simu­la­tions et des modé­li­sa­tions éco­no­mé­triques de l’effet que cela pour­rait avoir sur le PIB, les prix, etc. Ce genre de chose est par­fois très utile et inté­res­sant à lire. Mais dans ce cas, les simu­la­tions n’ont pas la moindre valeur. Pourquoi ? Parce que, par essence, la simu­la­tion et l’économétrie reposent sur la conser­va­tion des carac­té­ris­tiques struc­tu­relles du modèle. Sinon, toute simu­la­tion est impos­sible. Ici, par construc­tion, nous trans­for­mons la struc­ture. C’est un chan­ge­ment de régime. Ou, pour le dire autre­ment, si quelqu’un décide de remettre sa vigne en culture, com­ment en pré­voir les effets ? C’est cela qui va se passer. Il se pro­duira un chan­ge­ment struc­tu­rel. Donc toutes les pré­vi­sions chif­frées ne valent pas grand-chose. Ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il y aura une réces­sion de 25 %, une contrac­tion du PIB de 50 %. La vérité est qu’ils n’en savent rien. Ils sortent ces chiffres de leur cha­peau.

Le mieux que l’on puisse faire dans ces condi­tions, c’est de conce­voir des anti­ci­pa­tions rai­son­nées fon­dées sur les expé­riences anté­rieures et sur la struc­ture de l’économie grecque. J’imagine que si nous emprun­tons cette voie en y étant pré­pa­rés, nous entre­rons en réces­sion. Ce sera dif­fi­cile. Cela durera pro­ba­ble­ment plu­sieurs mois, du moins la plon­gée durera plu­sieurs mois. Mais si je me fonde sur l’expérience moné­taire, je ne crois pas que cette situa­tion durera plus de six mois. En Argentine, elle a duré trois mois. Puis l’économie est repar­tie.

La contrac­tion durera donc plu­sieurs mois, puis l’économie redé­mar­rera. En revanche, il est pro­bable qu’il faille attendre plus long­temps pour renouer avec des taux de crois­sance posi­tifs, car la consom­ma­tion, la confiance, et les petites et moyennes entre­prises subi­ront sans doute un choc impor­tant. Je sup­pose que l’on revien­dra à des taux de crois­sance posi­tifs au bout de 12 à 18 mois.

Une fois le pays sorti de cette période d’ajustement, je pense que l’économie revien­dra à des taux de crois­sance rapides et sou­te­nus. Pour deux rai­sons. D’abord, la recon­quête du marché inté­rieur. Le chan­ge­ment de devise per­met­tra au sec­teur pro­duc­tif de recon­qué­rir le marché inté­rieur, de recréer des oppor­tu­ni­tés et des acti­vi­tés, toutes choses que l’on a vu à chaque fois que se sont pro­duits des évé­ne­ments moné­taires de cette ampleur. Et un gou­ver­ne­ment de gauche favo­ri­sera la reprise, pour qu’elle soit plus rapide et plus solide. En partie parce que les expor­ta­tions vont très pro­ba­ble­ment repar­tir ; en partie parce que l’on mettra en place un pro­gramme sou­tenu d’investissement public qui favo­ri­sera aussi l’investissement privé et pro­duira de la crois­sance pen­dant plu­sieurs années. Voilà mes pré­vi­sions, je n’ai pas le temps de les déve­lop­per ici.

La voie de la sagesse…

Je vou­drais ajou­ter deux choses. Il ne s’agit pas d’une sortie de l’Europe. Personne ne défend cette idée. L’euro, l’Union euro­péenne et moné­taire, ne se confond pas avec l’Europe – cette valeur dés­in­car­née, qui nous tour­mente depuis si long­temps. Nous par­lons ici de sortie de l’union moné­taire. La Grèce res­tera membre de l’Europe et des struc­tures euro­péennes tant que le peuple grec le sou­hai­tera. Cette stra­té­gie vise au contraire à libé­rer la Grèce du piège que consti­tue l’union moné­taire, à lui per­mettre de renouer avec une crois­sance sou­te­nue et avec la jus­tice sociale, à ren­ver­ser le rap­port de force au profit des tra­vailleurs du pays. Je le regrette, mais il n’y a pas d’autre stra­té­gie. S’imaginer le contraire, c’est pour­suivre des chi­mères.

J’ignore si la Grèce optera pour cette stra­té­gie. Récemment, je suis tombé sur une phrase très inté­res­sante, attri­buée à un pre­mier ministre israé­lien. Il disait que les nations prennent la voie de la sagesse, mais seule­ment après avoir essayé toutes les autres. Dans le cas de la Grèce, je crains que ce ne soit ce qui nous attend. La voie de la sagesse, c’est celle de la sortie de l’euro et du chan­ge­ment social. J’espère que Syriza le com­pren­dra et dira non. Qu’il ne signera pas cet accord. Qu’il revien­dra à ses prin­cipes radi­caux et à ses valeurs radi­cales. Qu’il fera une nou­velle pro­po­si­tion à la société grecque et s’engagera dans la voie de la sagesse.

Traduction : Nicolas Vieillescazes

19 juillet 2015 par Costas Lapavitsas

Les commentaires sont fermés.